Está en la página 1de 522

Acerca de este libro

Esta es una copia digital de un libro que, durante generaciones, se ha conservado en las estanterías de una biblioteca, hasta que Google ha decidido
escanearlo como parte de un proyecto que pretende que sea posible descubrir en línea libros de todo el mundo.
Ha sobrevivido tantos años como para que los derechos de autor hayan expirado y el libro pase a ser de dominio público. El que un libro sea de
dominio público significa que nunca ha estado protegido por derechos de autor, o bien que el período legal de estos derechos ya ha expirado. Es
posible que una misma obra sea de dominio público en unos países y, sin embargo, no lo sea en otros. Los libros de dominio público son nuestras
puertas hacia el pasado, suponen un patrimonio histórico, cultural y de conocimientos que, a menudo, resulta difícil de descubrir.
Todas las anotaciones, marcas y otras señales en los márgenes que estén presentes en el volumen original aparecerán también en este archivo como
testimonio del largo viaje que el libro ha recorrido desde el editor hasta la biblioteca y, finalmente, hasta usted.

Normas de uso

Google se enorgullece de poder colaborar con distintas bibliotecas para digitalizar los materiales de dominio público a fin de hacerlos accesibles
a todo el mundo. Los libros de dominio público son patrimonio de todos, nosotros somos sus humildes guardianes. No obstante, se trata de un
trabajo caro. Por este motivo, y para poder ofrecer este recurso, hemos tomado medidas para evitar que se produzca un abuso por parte de terceros
con fines comerciales, y hemos incluido restricciones técnicas sobre las solicitudes automatizadas.
Asimismo, le pedimos que:

+ Haga un uso exclusivamente no comercial de estos archivos Hemos diseñado la Búsqueda de libros de Google para el uso de particulares;
como tal, le pedimos que utilice estos archivos con fines personales, y no comerciales.
+ No envíe solicitudes automatizadas Por favor, no envíe solicitudes automatizadas de ningún tipo al sistema de Google. Si está llevando a
cabo una investigación sobre traducción automática, reconocimiento óptico de caracteres u otros campos para los que resulte útil disfrutar
de acceso a una gran cantidad de texto, por favor, envíenos un mensaje. Fomentamos el uso de materiales de dominio público con estos
propósitos y seguro que podremos ayudarle.
+ Conserve la atribución La filigrana de Google que verá en todos los archivos es fundamental para informar a los usuarios sobre este proyecto
y ayudarles a encontrar materiales adicionales en la Búsqueda de libros de Google. Por favor, no la elimine.
+ Manténgase siempre dentro de la legalidad Sea cual sea el uso que haga de estos materiales, recuerde que es responsable de asegurarse de
que todo lo que hace es legal. No dé por sentado que, por el hecho de que una obra se considere de dominio público para los usuarios de
los Estados Unidos, lo será también para los usuarios de otros países. La legislación sobre derechos de autor varía de un país a otro, y no
podemos facilitar información sobre si está permitido un uso específico de algún libro. Por favor, no suponga que la aparición de un libro en
nuestro programa significa que se puede utilizar de igual manera en todo el mundo. La responsabilidad ante la infracción de los derechos de
autor puede ser muy grave.

Acerca de la Búsqueda de libros de Google

El objetivo de Google consiste en organizar información procedente de todo el mundo y hacerla accesible y útil de forma universal. El programa de
Búsqueda de libros de Google ayuda a los lectores a descubrir los libros de todo el mundo a la vez que ayuda a autores y editores a llegar a nuevas
audiencias. Podrá realizar búsquedas en el texto completo de este libro en la web, en la página http://books.google.com
A propos de ce livre

Ceci est une copie numérique d’un ouvrage conservé depuis des générations dans les rayonnages d’une bibliothèque avant d’être numérisé avec
précaution par Google dans le cadre d’un projet visant à permettre aux internautes de découvrir l’ensemble du patrimoine littéraire mondial en
ligne.
Ce livre étant relativement ancien, il n’est plus protégé par la loi sur les droits d’auteur et appartient à présent au domaine public. L’expression
“appartenir au domaine public” signifie que le livre en question n’a jamais été soumis aux droits d’auteur ou que ses droits légaux sont arrivés à
expiration. Les conditions requises pour qu’un livre tombe dans le domaine public peuvent varier d’un pays à l’autre. Les livres libres de droit sont
autant de liens avec le passé. Ils sont les témoins de la richesse de notre histoire, de notre patrimoine culturel et de la connaissance humaine et sont
trop souvent difficilement accessibles au public.
Les notes de bas de page et autres annotations en marge du texte présentes dans le volume original sont reprises dans ce fichier, comme un souvenir
du long chemin parcouru par l’ouvrage depuis la maison d’édition en passant par la bibliothèque pour finalement se retrouver entre vos mains.

Consignes d’utilisation

Google est fier de travailler en partenariat avec des bibliothèques à la numérisation des ouvrages appartenant au domaine public et de les rendre
ainsi accessibles à tous. Ces livres sont en effet la propriété de tous et de toutes et nous sommes tout simplement les gardiens de ce patrimoine.
Il s’agit toutefois d’un projet coûteux. Par conséquent et en vue de poursuivre la diffusion de ces ressources inépuisables, nous avons pris les
dispositions nécessaires afin de prévenir les éventuels abus auxquels pourraient se livrer des sites marchands tiers, notamment en instaurant des
contraintes techniques relatives aux requêtes automatisées.
Nous vous demandons également de:

+ Ne pas utiliser les fichiers à des fins commerciales Nous avons conçu le programme Google Recherche de Livres à l’usage des particuliers.
Nous vous demandons donc d’utiliser uniquement ces fichiers à des fins personnelles. Ils ne sauraient en effet être employés dans un
quelconque but commercial.
+ Ne pas procéder à des requêtes automatisées N’envoyez aucune requête automatisée quelle qu’elle soit au système Google. Si vous effectuez
des recherches concernant les logiciels de traduction, la reconnaissance optique de caractères ou tout autre domaine nécessitant de disposer
d’importantes quantités de texte, n’hésitez pas à nous contacter. Nous encourageons pour la réalisation de ce type de travaux l’utilisation des
ouvrages et documents appartenant au domaine public et serions heureux de vous être utile.
+ Ne pas supprimer l’attribution Le filigrane Google contenu dans chaque fichier est indispensable pour informer les internautes de notre projet
et leur permettre d’accéder à davantage de documents par l’intermédiaire du Programme Google Recherche de Livres. Ne le supprimez en
aucun cas.
+ Rester dans la légalité Quelle que soit l’utilisation que vous comptez faire des fichiers, n’oubliez pas qu’il est de votre responsabilité de
veiller à respecter la loi. Si un ouvrage appartient au domaine public américain, n’en déduisez pas pour autant qu’il en va de même dans
les autres pays. La durée légale des droits d’auteur d’un livre varie d’un pays à l’autre. Nous ne sommes donc pas en mesure de répertorier
les ouvrages dont l’utilisation est autorisée et ceux dont elle ne l’est pas. Ne croyez pas que le simple fait d’afficher un livre sur Google
Recherche de Livres signifie que celui-ci peut être utilisé de quelque façon que ce soit dans le monde entier. La condamnation à laquelle vous
vous exposeriez en cas de violation des droits d’auteur peut être sévère.

À propos du service Google Recherche de Livres

En favorisant la recherche et l’accès à un nombre croissant de livres disponibles dans de nombreuses langues, dont le frano̧ais, Google souhaite
contribuer à promouvoir la diversité culturelle grâce à Google Recherche de Livres. En effet, le Programme Google Recherche de Livres permet
aux internautes de découvrir le patrimoine littéraire mondial, tout en aidant les auteurs et les éditeurs à élargir leur public. Vous pouvez effectuer
des recherches en ligne dans le texte intégral de cet ouvrage à l’adresse http://books.google.com
r

s
T WL M P H I JWí E RE

SANGLANT

OV SONT REPRÉSENTÉES
PLVS/IEVRS ACTIONS
Tragiques de nostre temps.

Par I. P. C. EVESQVE
de Belley.

A PARIS,
Chez Ioseph CottereaAt , rue
S . ! acqu es à i a P i u d c tïcç.

. ; ~ M. DC x x xT
- t^fnw Primitée du Moy* ^
f f f Ifsf f f f f¥f

L'AVTHEVR

AV LECTEVR.

N cet Amphitheatre San-


glant ou font representees
plusieurs AUions Tragic-
ques de noflre siecle. Vous
ne a>errez.autre chose, Lefîeur, qu'vn
ramas de quelques Occurrences funefles
que tay triees dans la masse de plusieurs
autres que i'ay remarquees dans mes
Ademetres.' En cela ie marche apres les
sas de François deBelleforefl (y de Fran
çois de 2{ofpt qui ont auparauant moy ef-
crit des Histoires tragiques auec rvn suc
cès ajfe% heureux. ^Maii Jì limite leur
forme, ie ne touche nullement à leur ma
tiere ; car ie ne mets point le ciseaufur des
eflofesque d'autres ont defia taillées, les
a tj
Buenemens que ìe destrìts estantspresque
tous nouveaux ejr qui n'ont point encore
eftédiuulguez.. Siceux-cy te (ont agrea -
blfïen ay encore d autres que te te prejen-
teray fous dîners titres le ne m'arrejìe-
Ifay pamt à tefatre )>otrUs 'vtilttez, qu'ap
portent as* public lesNarrations des/mets
tragiques}<veu quellesfont aujú euidentes
que U lumiere dusoleil en plein ntidy. Le
monde efl le Sanglant Amphitheatre d*
semblables Aclions qui arriuent tous les
tours deuanr nosyeux qmfont dau
tant moins remarquées qu'elles nous sons
plusfamilieres.Jl en est de ceux qui consi
derent les attios humaines auec attention
tomme de ceux qui cotemplent les ce u ures
de la nature auec njne speculation parti-
culiere-, car comme ceux-cy defcouurent
mille secrets que le yulgaire ignore encore
quilles Voyc attjsi bien queux. Ceux là de
, jnefme remarquent dans ce quise passe de-,
dans le mode beaucoup de chosessignalées,
eycapables d'occuper les esprits quintfortf
nullement Apptrcruïs par ceux qui ne les
envisagent que/.ii i •/• a. lu îraw... r, An

ciens qui ont amuse la peuples par les


Spectacles des Theatres, ou se reprefen-
toient des A citons tantojì Tragiques,tan-
tofî Comiques en faisaient \n myflere
Politique non feulement pour rareer la
populace, m au pour imprimer dans les es
prits des spectateurs L'horreur du mal,
rj' le defîr du bien par Id diucrs succès de
U Vertu du tvice. Et à dire la <ver'tte
toute ta Morale roulantfur ces deux Po -
les% lafuitte de ce qui ejl mauuau , & /<*
fritte de ce qui est bon ; d n y a foint de
doute quel exemplefait leu, soit represen
tera Vngrâd ascendât depersuasion furies
esprits. Et cefi la raison principale qui
fat cl que Con punit en public & à la
Veuê de tout le monde les criminels que
Ion condamne ausupplice, afn que leur
punition serue defrein aux mefebans &
donne Vncjainte horreur des crimes qu'ils
çnt commis fjj) qui ont attire de tels cha -
â m
jìimens fur leurs testes . Et comme le
monde est composé de plus de mefchans
que de ions , il ejl befoìn- de donner de la
crainte & de la terreur à ceux -ti par la
rveue despeines que les loix ordonnent (g?
fontsouffrir à ceux qui s escortent de leur
deuoir. C'est le but ou njifent les Histoires
funestes representées en cet Amphitheatre
dont tu a as eflre le Spe&ateur . Face U
Ciel que parleur rveu'ésoient deflournefi
du pretíptce des malheurs , ceux qui fe
laijfent emporter aux aueugles mouue-
mens de leursposions defreglèes.
TABLE

DES HISTOIRES,

LIVRE PREMIER.

I. T- 'Auare infortuné. i
II. JL/ L 'infidéle chastic. 16
III. La sanglante Chasteté. 3$
IV. Les iniustes Parens. 50
V. La Fin miserable. 66
VI. L Innocente Egyptienne- 8f
VII. La Confesion reuelee. 106
VIII. Le faux Amy. 116
/X. Le Parricide mal-heureux. 129
X- Le Punnt Concubinaire. I48
XI. La Tardiue Repentance. 162.
XII. LaCoustilìade. 178
XIII. La Iujìe Douleur. ' 191
•^X IV. L'inconstant Attrapé. 204
XV. Le Vert Maudissant. 217
XV J. £ Amant Desefyeré. 218
XVII. La trahison Remersée. 241
LIVRE DEVX1ESME.

I. f 'inepte Vanterie. M5
II- Ìl^L'Esprit Partagé. 2.70
III. Le 1 Miijjeuv Ingrat. 2.81
1 V. La Princesse la.uufe. 197
V. Lk funeste Superíherie. 3 10
VI. La Genére .se ^enp-eance. ^9
VI I. Le Tesmoignage du Sang. 32.8
VIII- L'Intempérance Precipitée. 337
IX. La Mortelle ^mour. 34?
X- L' Enfant Desbauche. 36°
XI. L'Impudent adultére. 3? 2
XII. Le Deftit Inconsideré. 4o2,
X III. La Belle Mort d'^ne Beauté. 42.2,
X IV. Les Deux Poisons. 43°
X. L* Fortune Infortunée" 437
X VU La Promte Crédulité. 4\z
XVII. Le Violentent. 467
XVIII. L'Intrigue Funeste. 4*4

AMPHI
A AMPHITHEATRE

SANGLANT

LIVRE PREMIER.

VAuare Infortuné.

HISTOIRE I.

Ntre les beaux & ri*


ches flcuues dont la Frá-
ce est arrosée, la Gar^n-»
ne tient vn rang princi
pal, à la teste & à la fin
de ion courant elle est ornec de deux
grandes Citez, Tholose &c Bour-
deaux, & sur ses riuagcs on ne void
A •
2. L'Auare Infortuné.
que Villes & Bourgades qui Tembei-
liííenc de tous costez. Parmi les vallees
& les campagnes baignees de cette fa
meuse riuiere on ne rencontre que
des maisons de Noblesse, & des peu
ples tellement^ nez à la guerre que
Mars prend quelquefois cette con
tree pour la Thrace, parce que les
hommes y naissent soldats & comme
cttuironnezde flamme & de fer. En
ces quartiers là nasquit le Gentil
homme dont lauarice infortunée
fera l'ouuerture de cet Amphitheatre
Sanglant . Son nom sera Crispian,
dont nous nous seruirons comme
d'vn crespe pour voiler íà renommée
sans perdre le fruit que nous pouuons
retirer de son funeste exemple. Son
pere le laissa vnique en son sexe auec-
que deux sœurs à qui il legua par testa
ment dix mille eícus de dotte pour
chacune, instituant Crispian pour le
reste ion heritier vniuerscl. Les am
- L'Auare Infortuné. $
pics facilitez qu'il recueillie de cet he
ritage ne purée estancher sa soif, il tas-
cha de les augmenter en espousant
vne femme fort riche appelée Euge
nie, &; pour engloutir encore les
biens defessœursil tasehoit partou-
tessortes d'inuentions de leur persua
der de se ietter dans des Cloistres.
Voyant que ses industries ne ser-
uoient de rien & que ces vocations là
qui deuoient venir du ciel n'estoient
point reuclées par des raisons de chair
& de sang, il via de tant de rigueurs &
de mauuais traittemens enuers elles
que Marthe la cadette pour auoir la
paix & ne pouuantplus resister à tant
detempestesse resolut en fin de sui-
ure l'inclination de son frere & pour
luy complaire de prendre l'habit Re
ligieux . Crispian composa auec 1c
Monastere pour la reception de sa
sœur & en tira, le meilleur marché
qu'il pust, l'an du Nouiciat estant
4 L'^nare Infortuné.
passé Marthe fit profcíïion, mais au-
paráuant elle fit vn testament par ou
elle faisoít heritierc sa lœur Spinelle
sonaisnée, non seulement en haine de
son frerc qui l'auoit si mal traittée:
mais parce qu'elle le voyoit assez ri
che, & que d ailleurs aymant fa sœur
elle souhaittoit de la voir plus auanta-
geuserrient pourucuë . - Crispian qui
pensoitquelesLoixle fissent heritier
fc contenta de payer ce qu'il auoit
conuenu auecque 1" Abbesse quiestoit
enuiron quinze cens escus , s'attri-
buant le reste des dix mille escus cóme
s'il en custestéle Maistre. Delàneant-
moins à quelque temps le testament
parut & Spinelle voulut iouyr de cet
auantage , son frerc surpris de cette
nouuehenon attendue la tient pour
vn affront, s'en prend à celle quine
demandoit rien que de iuste & qui ne
faisoit que recueillir la bonne volonté
que luy tesmoignoin celle que les
L'Auare Infortuné. 5
mauuais traittemens de Criípian
auoient comme traînée dans 1c Cloi-
stre. Au lieu de se conduire douce
ment en cette occurrence la colere
animée de son auarice le porte à ou
trager sa sœur de fait 6c deparolle: car
non content de luy auoir dit toure
sorte d'iniures sans considerer que la
honte de fa sœur reiallissoit sur son
propre visage il la frappa cruellement,
&delàenauant la teropesta auecque
tant de rigueur qu'elle fut contrainte
de s'enfuir chez vn de ses parens , &
de faire authorifer fa retraitte par la
Justice. Cela déplust extremement à
Crispian quipensoìr par ses violences
ranger auíli bien celle-cyà son point
qu'il auoit fait l'autre. Estant done
sous laconduittedelafemmed'vnde
ses cousins dame fort honorable,
mais dont la ieunessc ne prenoit pas
grand ascendant ny authorité sur Spi
nelle , aussi-tost se voyant pleine de
A iij
6 V Attare Infortuné.
biens, (car elle fit declarer bon en íu-
gement le testament de sa sœur, son
Frere estant neantmoins conserué en
la qualité de íuteur iusqucsàce qu'el
le fust mariee) elle ietta les yeux fur
diuers partis, comme aussi plusieurs
poursuiuans attacherent leurs preten
dons furelle. Crispian qui la voyoit
eschapee de sa suiection se mit dans
les artifices pour taseher de dissiper
toutes ces recherches, & d'estect il en
èscartavne grande partie, rantost par
de faux rapports, tantost par prieres,
rantost par menaces , mais comme il'
est mal aisé de chasser tout à fait les
mouches d'vne cuisine, ou la fortune
fait reluire des commoditezil est diffi
cile que ceux qui pretendét de s'en en
richir s'en d'espartent.Entre les autres
qui pericuererent en leurs poursuittes
maigre les oppositions, les ruses & les
violences de ce frere, Sidoine cadet de
bonne maison, mais cadet de Gasco-
L ' Auáre Infortunr. 7
gne, c'est à dire, plus charge de valeur
que de vaillant, suc vn des principaux.
1l ne s'estonna point pour les mena
ees parce qu'il estoit fort adroictaux
armes & plein de courage, ledesir de
s'auancer par ce grand mariage le
preííoit, le bon accueil & le gracieux
visage que luy tesmoignoit Spinelle
eileuoit ses pensees & enfloit ses espe
rances, & certe il ne se trompa pas en
l'opinion qu'il conceUt qu'elle luy
vouloit du bien plus qu'à aucun de
ses Riuaux ; car dans peu de iours il
entra si auant dans ses bonnes graces
que ce feu qui ne se peut cacher dans
ie sein se manisesta, & sortant parla
bouche de Spinelle il apprit quelle
partilpossedoit en ses affections. Sans
m'arrester à despeindre la naissance
ny le progrez de cette amitie qui nc
poutioit estre que iuste puis quelle
auoit le mariage pour visée,ie me con-
tenteray de dire que Spinelle declara.
A iiij
8 L'Auare Infortune.
quelle preferoit Sidoine.à tout autre
& quelle desiroit l'auoir pourmary.
AuíIì-tostCrispian s'oppose à ce desir
de fa sœur & à la recherche' que ce ca
det raissoit à camp ouuert , 6c pour
l'empescher U allegue la pauureté de
Sidoine comme citant vn party ine
gal aux richesses de fa sœur, il se sert
delaluítice pour obtenirdes deffen-
ces, il y auoit du credit parce qu'Euge-
nit fa femme estoit fille d'vn Magi
strat íort authorifé dans fa compa
gnie. Cependant la difficulté accroist
la flamme des deux Amans, comme
l'eau des forgerons augmente l'ar-
deurdeleur braize, plus on leur con
tredit la communication plus ils se
voyent plus fortement il nouent leurs
affections , & plu» subtilement prati
quent ils des intelligences , Sidoine à
ce qu'on tient ayant gaígné i'esprit de
cette cousine qui auoit la conduitte
de Spinelle auait par son moyen l'açr
LAuAre Infortune $
çez libre ve» sa Maistressc bien que
ee sust dans les termes dei'honneur.
A la fin voyans qu'ils ne pouuoienc
desmefler les nœuds des difEcultez
que Crispian faisoit naistre tous les
iours au moyen de la chieane pour
empeseher leur mariage. 1ls se resolu
rent a vne fuitte, se promettant que
les nopees estant faittes & le mariage
eonsommé ils rameneroient en nn
Crispian à la raison , & au pis aller
qu'ils composeroient auecque luy de
l heritage de Marthe. La jeunesse
aueuglée d'amour se íaisse assez faci
lement aller aux desirs de son cœur òc
se promet des roses de facilité où les
efpines des diíKcultez se trouuent
sans nombre.Ils ne furent pas plustost
escartez que Crifpian prend cette oc
easion aux cheueux pour crier au rapt
pour faire faire le procès à Sidoine &
reduire fa sœur dans vn Cloistre com
me estant deshonorée apres auoir fait
K> L'autre Infortuné.
declarer le mariage nul -comme fait
par fraude & clandestinement , on
îuy fait parler d'accòrd , on Iuy offre la
carte blanche, mais son extreme aua-
rice l'aucuglantilnevoulust iamaissc
rclascherde rien, son bcau-pere mena
1 affaire fi dextrement qu'il fait decla
rer le mariage de nul effect. & con
damner Sidoine comme rauisseur à
perdre la teste, ce qui ne fut executé
qu'en effigie, & pour Spinelle quelle
seroitiettéedans vn Monastere com- v
me ayant confenty à son enleuement.
au preiudice des deffenecs qui luy
auoient esté faittes d'espouser Sidoi
ne. Que pouuoit desirer dauantage
Crispian, maissouuent la fortune es-
leue au plus haut ceux qu'elle veut
precipiterau plusbasdefà roue.ll ne
se contente pas d'auoir obtenu ce
qu'il souhaitte son auarice passe dani
la craauté, il est bien aise que sa sœur
demeure .en vn perpetuel exil pour
L'Juare Infortune, u
espargner cc quiluy couteroit àl'en-
tretenir dans vn Cloistrc, il ya plus
outre & veut que l infamie de Sidoi-
ne dure longtemps, estant marry que
les parens & les amis de ce Gentil
homme eussent durant la nuict osté le
tableau de son supplice du lieu public
où il auoit este attaché, il y en fait met
tre vn autre & il entretient des gardes
(lurant la nuict pour empefeher qu'on
nel'enleue. Les parens du condamné
s'en offencent, & apres auoir fait prier
Crispian d'accoiser sa colere & de mo
derer sa rigueur, sans auoir rien auan-
eésur ce farouche courage ils delibe
rent de s'assembler de donner la fuit-
te aux gardes & d'arracher cet infame
portraict qui deshonnoroit toute
leur race &exposoit leur nom à l'op-
probre. Ce qu'ils entreprennent ils
l'executéht, mais le mal heur voulut
que les Archers qui estoient en garde
k mirent en çlcssence, & vn ieunc
iz LÏAuarc Infortuné.
Gentil-homme appelé Eleazar cousin
de Sidoine en coucha vn sur íc car
reau. Crispian fait auíïì-tost informer
& à laide de son beau pere fait vnc si
chaude poursuitte contre Eleazar
qu'il le fait condamner à la mesm»
peine que Sidoine il l'euita par sa fuit-
te, & son eíEgicfutmiseen vnemes-
me potence aupresde celle de Sidoi
ne. Eleazar ayant appris cet affront
sc resolut de s'en vanger à quelque
prix que ce fust, il faitappeler Cris-
pian qui faisant semblant d'aller au
lieu de l'affignation y fait mettre des
Archers en embuscade pourprendre
Eleazar, lascheté indigne d'vn hom
me de sa naiísance. Comme ils sont
en presence ceux qui estoient aux em -
busches parohîent, alors Eleazar sc
voyant trahy & sans moyen d'euader
vn peril si maniseste & en suittevne
mort infame entre de fureur sur Cris-
pian & l'appelant traistre & perfide
L Auart Infortuné. 15
luy donne vn coup de desespere, luy
passant l'espécau crauers du corps ôc
senferrant soy-mesme dans celle de
son ennemi, Crispian mourut à l'in-
stantôc Eleazar surpris blecéàmort,
&mené dans la prison en ce sanglant /
equipage, son procès estoit tout fait,
son- erime redoublé par ce duel, le
beau-perc de Criípian picqué de la
perte de son beau hls fit vnesi chaude
poursuitte que 4e lendemain Eleazar
perdit la teste sur vn eschafaut. Cris-
pian ^aissavnfils & fa femme encein
te, quià la nouuclle de la mortdeson
mary tombant de sa hauteur toute
cfuanouye se blessa de telle sorte que
dix iours apres elle accoucha auant
terme d'vn enfant mort qui la traina
incontinent apres au sepuichre , le-:
beau-pere prit le soin & la tutelle de
celuy qui restoit, mais elle fut de peu
de duree. Pendant ce temps-là Sidoi
ne & Spinelle tascherent de s'accom-
14 ÎJ Attare Infortuné.'
moderaùcequc cc tuteur pour mettre
fin à la miser e de leur exil , mais soit
qu'il fuit outré de la mort de son gen
dre & de sa fille, soit que l'ardeur de
posseder tant de biens luyeust donné
la mesme passion qu'auoit euë Cris-
pian, il ne voulut ïamaisouïr parler
d'accord. Cependant Sidoine s'estoit
sauué auecque Spinelle dans les Pyre
nees, & de là dans la Nauarrc ou
ayant pratique quelques intelligen
ces pour le icruice du grand Henry
(car ce fut spus son regne qu'arriua
tfeete Occurrence Tragieque) il ob-
tint^our ses seruices & par lafaueur
defes amis fa grace de cc Monarque
trcs-clement , grace qui le remit en
son honneur & Spinelle sa femme çn
ses biens. , A peine furent-ils de retour
au pais pour recueillir le fruict: de
cette grace, quelesils qu'auoit laisse'
Crispian mourut entre les bras de son
grand perequi fut contrainct malgré
L Au ar € Infortuné. 15
toutes ses chicaneries de lafcher ecc-
te grande succession qu'il deuoroit
en pensee, & de lavoir venir à celle
quiy estoit appelee par les Loix & la
nature. Ce n'est pas à nous d'entrer
dans les secrets de la Prouidence:
mais s'il est permis de faire des conie-
ctures raisonnables fur les euenemens
il me semble que l'auarice de Crispiaa
est le suiet fondamental de toutes ces
infortunes, & que Dieu qui punit l'i-
niquitédes peres fur les enfans a fait
sentir fa Iustice à fa posterité. Cet im
pitoyable frere ne meritoit pas vrt
moindre chastiment pour auoir estési
cruelàses sœurs qui estoient fa chair
&son sang propre. La trahison auísi
qu'il auoit brassee contre Elzear ne
meritoit pas vn moindre chastimenr,
puisque Dieu a en abomination les
hommes trompeurs & sanguinaires.
0 combien il est vrayque toutes le*
voyes de Dieu sont Misericorde &
i6 V Auate Infortune.
lusticc. Voyez-vous celle-là fur Spi
nelle , & eelle- cy fur Crispian. Les
yeux du Seigneur sont fur les iustes
pour les tirer de tribulation , & son
visage fur ceux qui font mal pour ef
facer leur memoire de la terre.

VInfidele Chaflié*

HISTOIRE IL

Egrioit en cette Monar


chie cc rare & vertueux
Prince que ses merites
auoientfaiteílire&esle-
uer fur le trosne de la Po-
' logne auant qu'vne legitime succes
sion l'appelastsur ecluy de la France
lors queFormofe Cheualier principal
& qui»auoit de belles charges en la
Cour de Charles Neusuiesme y fut
continué íbus le regne de Henry
Troifiesmc
Llnfdeìe Chastic. i?
Troisiesme sori successeur, llestoitde
cêsMars qui ont tousiours quelques
Venus dans la fantaisie. Maïs en fin
fetre volage humeur qui luy auoic
fait brufler les aiíles de ses desirs a
tant de diuers flambeaux qui bril-
loient à la Cour, estant aucunement
paílec il arresta ses vœux fur Manda-
lis l'vne des belles filles de son temps,
&qui eustesté vne perle inestimable
si elle eust pû coníeruer 1 honneur
auecque là beaute'. Sa vertu au com
mencement la rendit de difficile accés
à Formófe , mais s'il n'est point de si
farouche animal qui ne s'appriuoifc à
lasinparvn doux traittement beau
coup plus facilement fc pourra vain
cre , le courage d'yn sexe qui est nc
pour la douceur & nourri dans la mi
gnardise & la delicatesse. L'eau qui est
si molle caue la pierre qui est si dure,
non par la force, mais par vnecheute
c6tinuce,l'assiduitédesicipiicesdcFóf<
B
18 L*infidele Chaflié.
mose amollit en fin le cœur de Man
data qui perdit peu à peu cette iuste
rigueur qui sert de bouclier à vn cha
ste ouurage. Ce Cheualier estoit vn
parti si auantageux pour elle que
pour faire vne telle conqueste elle
estima qu'elle deuoit mesler ses at-
traits auecque toute sorte d'honneste
condescendance de peur d'effarou
cher & de chasser cet oyseau qui ve-
noit donner de luy mesme dans ses fi
lets, heureuse si elleen fust demeuree
àecs termes, mais en voulant prendre
elle fut prise, & le voulant surprendre
aucc artifice eíle se laiíía tromper tout
naïfuement. Formose estoit de ces
falands de la Cour qui chassent de
autvent, &qui ne prenans alliance
que par ambition & pour appuyer
leur fortune ne se laissent pas ordinai
rement attraper par les yeux. Ce rusé
ayant remarqué aux regards , aux gc-
lûcs & aux jparolles de Mandalic qu'il
Ulnfiklt Chafîié. 19
estoit bien auant dans son ame ôc
quelle le desiroit passionnement
pour mary, commença à tendre ses
rets pour la posseder comme ami ne
manquant pas d'aceortise & de soup-
plesse pourarriuerà ce dessein. Apres
auoirdonc fait autant prendre de ce
doux poison que Ton appele ay mer à
eette fille, quauparauant pour elle il
cn auoit humé par les yeux > il luy
fut aisé de faire passer en sa creance
ses fausses promesses pour de verita
bles oracles^ car qu'est-ce que la folie
d'aymerne persuade à vft cerucau qui
cnestattainct, elleluy parle, eRel'es-
eoute, cllc reçoit de les lettres & luy
fait des reíponces, elle consent qu'il
luy parle à seeret, àl'cscart,à des heu
res tenebreuses, elle luy permet au
eommencement toutes les liberte*
qu'il eust pu defírcr son honneUí
citant conserué, mais qui n'en presa-
geroit la ruine parmy tantde priuau*
Bij,
xo Llnjidtle Chaste.
tez, qu'est ce que la nuict, la icunessc,
& la passion peuuentauoirde mode-
ré, si d'vn costé Formose la presse de
luy accorder ce que les amans souhait*
tent auecque plus d'ardeur , cllc luy
oppose son honnesteté & leconiure
s'il veut cueillir cette fleur que ce soit
dans le partere du mariage , Formose
luy iure & luy proteste par mille ser-
mens qui ne valent pas vn bon ouy,
qu'il n'a point d'autre intention mais
que ses affaires sont pour lors en tel
estat qu'il ne peut l'execurer si prom -
ptement,& d'autre part fa passion si
vehemente que s'il ne la guerit par le
violent & dangereux remede de la
possession il ne peut plus viure, la sot
te Mandalis trop credule se laisse piper
aux parolles de cet infidelle, & se con
tentant d'vne promesse de mariage
auec vn terme assez court, elle perd sa
fortune par le mesme moyen que son
inconsideration luy dicta quelle de
UInfdt te Chaftié. , ti
uoit employer pour l'estabiir. Vous
entendez biçnccqiie ic ne puis voi
ler auee assez de pudeur, de maistresse
ellçdeuintesclaue, de desirée m esp ri
sée, & comme ce qui est violent dure
peu, cette excessiue ardeur que luy
tesmoignoit Formose se changea
dans peu de femps en glace apres qu'il
eust assouui ses desirs desreiglez. Les
Troyens dit l'ancien prouerbe se re
pentent, mais trop tard. Mandalissc
voidau rang des belles mal-heureuses
elle qui auparauant triomphoit de ce
eçeur volage & dont elle estoit adorée
comme vne Deesse. Et voyez la mi
sere de cette imprudente si elle eust
perseuerc encore quelque peu en son
honnestetc , Formose estoit sur lc
point de l'espouser ne pouuanr plus
resister à la violence de son appetit.
Mais depuis il paya d'vn ingrat mes-
pris celle qu'il auoit laschemenc sc-
duitte par vne promesse solemnclLe
il L Infidele Cbafîte.
& qui sans cela ne se fust ïamais mise
en sa puissance, elle eust beau se van-
ger sur ses yeux quelle pensa noyer de
larmes de sa crqp lasche facilite", si ne
pût elle effacer cette belle forme de
Fqrmose que l'amour auoit granee
sur son cœur. Encore qu'il éuitast sa
rencontre auecque les mcímes soins
dont il auoit auparauant recherçhé de
lavoir, íi est-ce que le malicieux sça-
uoit destremper ['amertume de son .
rebut en de feintes douceurs qui char-
moient cette panure fille <5e qui la
nourrissoient de vaines esperances de
vpirrcffectde ses promesses. Tandis
qu'il l'amufoit ou plustost qu'il l'abu-
sqitdela sorte. 1l auint qu'vn gran4
de cet Estat ayant reccu quelque mes-
. contentement à la Cour se retira d'au-
prcsduRoy & s'en alla en son Gou-
uernement en intention de s'en res
sentir & de faire des monopoles. Et
parce eju'il sç/auqit que Formose estoit
Vlnfidtle Qoajlie. 13
vneípritde faction & vn homme de
main, il tascha de le gaigner & de l'at-
tircr à son seruice, il le caiolle , il fait
briller deuanc son humeur naturelle
ment ambitieuse des grandeursima-
ginaires qu'il pourroit acquerir dans
vn remuement , &pour fe l'attaeher
aueeque deplus forts liens il luy pro
pose de luy donner pour femme vne
4c ses niepees, parti auantageux & il
lustre pour nostre courtisan. Formose
suit cet ardant infortuné qui le con
duira en des precipices. II quitte la
Cour & Manâalis qu'il laissa merc &
qui accoucha d'vn fils de là à quelque
temps. 1l ne fut pas plustost arriué en
laProuincc où le mena ce grand que
nous appelerpns Almaníor que lc
voila dans les nouuelles amours de
Triphilej c'cfy le nom de la Niepçe du
Gouucrncur, elle estoit belle , elle
estoitriche, elle estoit de bonne mai
son , fan Oncle luy fait esperer des
Z4 L' infidele Chafìié.
merueilles, tour cela satisfaict son art)'
bition. S'il presse ec mariage Alman-
sor y consent & il fut conduit si
promptement que Mandalis ensecuç
prcíquc aussi-tost la consommation
que la nouucllc. C'est ici ouvne plu
me de loisir repreíenteroit le creue-
cœur & les regrets de la deplorable
Mandalis . Si 1c ciel n'eust eu foin de
fa conferuation combien de fois ledc-
fcípoir luy proposa-t'il 1c fcç & les
precipices. Mais elle est referucepour
vn spectacle de bonte' & de loyauté
qui csselatera, oppose à l'infidelite de
Formossequinoyidansles plaisirs dç
fa nouuclle alliance là tout a fait qstec
de son ame pour y loger les perfe
ctions de Triphile. Ces contentement
passerent comme h>mbre& ne durè
rent qu'vn an, les menees d'Alman-
sorne purent estre si feerettes que le
Roy qui a les yeux aussi ouuerts que
les mains longues ne les dcscQuqriíV
LInfidele Chaflic.
Pour éuiter que ce petit feu par le pro-
grez ne deuint vn grand embrase
ment on enuoya pour l'esteindre, la
faction, estoit encore si foible qu'Ai-
mansor iugeant qu'il ne pourroit
faire grande resistance se sauuaauprcs
du grand Henry qui n'estoit encore
lprs que Roy de Nauarrc & Prince de
Bearn. l\ auoic confié vne place assez
bonne & forte à Formose qui estoit
deuenu son nepueu par le mariage
que nous auós dir,en voulant teímoi-
gner son courage & fafo.yàceluy qui
luy en, auoit do^né la garde, il ne s'a-
qifa pas qu'il se reuoltoit contre son
Roy qui estoit le souuerain & le Mai-
stre de son Maistrc. II se laissa assieger
iusques à voir pointer le canon , alors
rous les Capitaines & les soldats con-
durents* vne composition qui donna
la vie aux gens de guerre , mais les
Chefs furent contraincts de se remet
tre à la miséricorde du Roy, dont on
1$ VInfidtle Cbaftié.
Icurpromettoit vn traittement fauo-
rable. Formose fut ainsi amené pri
sonnier auec quelques autres. Lare-
uolte est vne chose si odieuse qu'il
trouuapeu d'amis qui voulussent par
ler pour Iuy, ses parens mesme luy
estoient peu officieux , craignans de
desplaireà sa Majesté à quiils estoient
redeuab'cs de beaucoup de bien-
faicts. Ouystes vous iamais parler
d'vne generosité semblable , l'amour
de Mandalis qui dcuoit estre conuer-
tie en vne haine mortelle luy fit en
treprendre la cause de ecluy qui IV
uoit si laschement trahie & plongee
dans le des-honneur, elle àuoit este
quelque temps aupres d'vne Princes
se qui auoit vn tres-grand eredit au
pres du Roy,clle la coniurc de deman
der lagracedeFormose. Cette Prin
cesse qui sçaaoitle mal-heur de cette
Damoiselle rauic de son incompara
ble bonté luy promet d'en parler au

N
L'Infidtle ChastU. 17
Roy à qui cllc representa naïfuemenç
par quel mouuement elle estoit pous
see à luy demander cette faueur,luy
racontant sommairement l'histoirc
de la disgrace de Mandalis & de la le
gerete' de Formose. Le Roy qui auoit
quelquefois veu Mandalis à la Cour à
la fuitte de la Princesse admira eette
prodigieuse courtoisie & desira par
ler à cette Damoiselle pour sçauoir
plus particulierement d'elle quel
estoit le ressentiment de son cœur, il
reeonnust à ses discours & à ses larmes »
que la veritable amour quelle auoit
tousioure portee à cet ingrat Gentil
homme n'auoit pû s'esteindre parmi
les eaux de tant d'outrages, & qu'elle
demandoit fa vie aucc autant d'in
stance <jue si elle en eust tousiours esté
bien traictee, le Roy qui estoit d'vn
naturel fort humain fut touché de pi-
tic & dit à cette infortunee Damoi
selle qu'il donnoit la vie de Formosc
1$ L Infidele Çhastiê.
à son amour, & qu'il voulqìc qqç çç
Gentil homme luy en fut redeuable,
ôt ordonna qu'il fie autant de part de
ses biens à l'enfant qu'il auoit eu d'el
le qu'à aucun de ceux qui naistroiçnc
de Triphile,puis qu'ilaùoit estécon-
ceu sous vnc promesse qui deuoit
elire inuiolable. Representez- vous
l'csto.nnemçnt de Formose quand il
se vid secouru ôc sauuépar celle qu'il
auo.it ruinee d'h.on n eur& qu'il tenoir
deuoir estre sa plus mortelle ennemie.
Que fa malice luy parut noire aupres
de la candeur de Mandalis, que de re
grets deuorerent son cœur, par corn-
bien de pleurs & de souspirs tçsmoi-
<nia-t'ille desplaisir de son ingratitu
de, combien volontiers se fust-il atta
ché à p' le s'il n'eust point esté lie autre-
part, il fau iroit trop deparolles pouj
exprimer l'estatdeson esprit en cette
rencontre, ll fut mené sur les liety*
pour fa,ire entheriner fa grace p$g Ir
VInfidtlt Ckaftíf. 29
Parlement ou s'estoit faicte la rebel
lion. Maislalusticc fans auoir efgard
à cette grace tiree de la clemence du
Roy par les pleurs d'vne fille qui l'a-
uoientattendri , & considerant com
bien cette reuolte eust cauíe de feux,
desang& de carnage dans laProuin-
ee fila trame n'eust este deícouuercci
deelara Formose & deux de ses com
pliees attaints & conuaincus de crime
de leze Maiesté au premier Chef, &
fans auoir efgard à leurs graces leu r fit
à tous trois trancher la teste. Quand
cetArrestfut prononcé à Formose il
reeonnust alors la main de Dieu fur
luy , ses yeux furent ouuers fur son in
fidelité & fermez à toutes les preten
dons du monde, il se rangea à la peni-,
tence & se conuertità Dieu detour
son cœur faisant vnc fin tres Chrc-
stienne, il protesta hautement meímc
íurl'escharaut que l'ambition l'auoit
aucuglc, qu'il meritoit la mort pour
3ô L'Injidtle Chafiie.
s'estrereuolté contre son Prince , re
merciant mcssme les luges qui l'a-
uoient condamné, louant leur equite
& benissant Dieu qui le preparoit à,
receuóir des effects de fa misericorde
parles rigueurs de fa lustice,il recon-
nust que quand il n'y auroit autre íu-
iet de le faire mourir que Vinfidelitc
qu'il auoit commise enuers Mandalis
il estoit assez , suffisant , demandant
mille pardons à cette Damoiselle, à
qui sous le bon plaisir du Roy il don
na tousses biens & à Pensant qu'elle
auoit de luy ( car de Triphile il n'en
cuíl point) & iusques aux derniers
traicts de la mort il eust son nom dans
la bouche. En montant mefme fur
l'cschafaut où il alloit sacrifier fa vie
pour l'expiation de ses fautes il s'eferia
Jha ! Mandalis, Mandalis. Et puis ayant
demandé pardon à Dieu, au Roy, à la
lustice & à cette Damoiselle , il donna
courageusement fa teste à Kexecuteur
L' Infidtle Chafìié. jt
qui l'enleua de dessus ses espaules. Lc
Roy sçachant cette execution fut
marry quesa clemence n'eust rrouuc
plus de douceur parmi ceux qui exer-
çoientsaIustice,& remettant la con
fiscation des biens de Formoíc en fa-
ucurdeMandalis&deson enfant, il
restitua cette pauure csplorec en son
honneur, & voulut que son fils succe
dait au nom, aux armes, àla qualité
& aux biens de son perc comme legi
time. Depuis Almansor fit sa paix à
loisir par le moyen du Roy de Nauar-
re. Les grands ont des resources qui
manquent aux petits, & ils se sauuent
ou les autres perissent , ceux-là font
mal conseillez qui se fient à eux puis
qu'ils se seruent des hommes comme
de pelotes pour s'en ioiier. Leur gran
deur qui deuroit aggrandir leurs fau
tes les rend moindres, 6c ce quine
leur est que icu est vn grand crime à
ceux qui sont dans yne fortune plus
ji LInfidele Chàstié.
basse. C'est s'appuyer fur desbastons
de roseau que de se reposer sur eiix,
ils laissent ordinairement au besoin
ceux qui se sont embarquez dans leurs
menees, & quand lc vaisseau de leur
dessein vient à faire naufrage ils ont
touíîours quelque esquispour se sau-
uer, & laissent noyer les autres detíant
leurs yeux. Sage celuy qui a pour ma
xime ce mot du Roy Prophete , ne
vous confiez point aux Princes, car il
n'y a point de íeureté , ny de salut
en eux.
Là sanglantt Chasteté. 33

La sanglante Chafieté,

HISTOIRE III.

E fut la vanité qui portâ


Caton d'Vtique & en
core cette belle Reine
d'Egypte à se tuer plu-
ílostque de tomber en vie entre les
mains de leurs ennemis. Ce filt le re
gret de ía pudeur violee qui rendit
Lucreee meurtriere d'elle mefmcí
Mais ce fut l'amour de la Chasteté
qui par vn estrange accident causa la
ínort d'vn des vertueux adolescens,
.que le Soleil e'clairall du temps de
nos peres. 11 me déplaist que cet eue-
nementnefoit François & que no-
stre nation ne Tait produit, elle qui
est en effect incomparablement plus
chaste que la Sicilienne. Ce fut est
34 Lasa ngtante Chaftcte.
cetcc belle lfle,la gloire de laMedi-
teranee&dontla fertilité nourrit la
meilleure part de l'italiejque nasquit
Cadrat, miracle de continence en
vne region diffamee du vice contrai
re. Et ce qui est: de plus admirable
c'est qu'il eltoit fils d vn pere-qui tou -
te fa vie auoic tousiours esté dans le
desordre & la deíbaucbe , comme
s'il n'eust point esté Chrestien mais
efleuéparrni les Orientaux où la Po-
ligamieesten règne. Il ne se conten
ta pas durant son mariage de ía sèule
femme, mais comme si elle ne luy
cust serui que pour irriter son dcsir
effrené, il couroit apres les autres
comme vn estalon , & dissipoit la
meilleure partie de son bien à l'en-
tretien des femmes de mauuaise vie.
Sa femme estant morte de qui il
auoit eu Cadrat & quelques filles ,ìt
ne remic plus son col iòus le ioug
«rHyrnen,«|ui sembloit trop dur à
Là sanglante Chaftetê. 35
son esprit libertin & amoureux du
change* maislaschant la bride à son
incontinenee & imitant ces vieillards
pouríuiuans de Suíanne abbaiíïanc
les yeux pour ne voir pas le ciel, ban-
íiissans de sori cceut & la erainte de
Dieu &Ia pudeur humaine, il attira
chez luy plusieurs femmes perdues
auec qui il menoit vnc vie non
moins scandaleuíe que deíbordee.
Pourne donner point vn si rhauuais
exemple aux yeux de ses filles il les fie
dleuer* (selon la mode d'Italie ) en
des Monasteres . Quant à son fils
tant s'en faut qu'il eraignist de lùy
donner de mauuaises impressions*
qu'au contraire il le faíchoíc de le
voir si continent & si sage; attribuant
à sottise & à stupidité ce qui proces
doit d'vne eminente vertu,plus fosse?
que íánotirrîture\vicieuse. Car vous
deuez sçauoir que ce icune g'árçori
auoit eu des son enfance Vfiíëfi forte
36 La sanglante Chasteté.
inclination à la pieté &àl'honneste-
té, qu'en despic de tant de mauuais
obiects qui donnoient tous les iours
dans ses yeux, il nekissoit de prati
quer tous les exercices de áeuotion
les plus recommandables , viuant
dans vnc- maison defbordee ainsi
que le bon Lothdans vne ville abo
minable. Cestoit vne mere perle qui
conseruoit sà beauté , son integrité
& sa netteté au milieu de la mer, &
parla lumiere & la bonne odeur de
sa vie, vous eussiez dit qu'il auoit pris
àtaschede reparer tout le scandale
donr le mauuais exemple de son pere
emplissoit le voisinage , c'estòMt en
somme vn sàinct enfant d'vn pere
deíbauchç'.QucJe monde cstiniuste
n'aymant que ceux qui le suiúent en
scsmauuaises actions & qui imitent
ses ccuures de tenebres , A cela ic co-
gnoittray ,ditleSauueurà ses Disci
ples, si' vous estes des miens, quand
La fungUnte [bafleté. 37
lc monde vous haïra, parce qu'il m'a
cu premierement en haine. Si vous
estiez ses fuiuans il vous cheriroir,
mais parce que vous detestez ses
voyesvousluy ferez en abomination.
Tants'en faut donc que ce miserable
sic reflection sur la vertu de son sils,
qu'au rebours il luy estoit mauuais
pource qu'il estoit bon , & non con
tant de courir à saperteilvouloit en
core entrainerapres soy cet adolescéc
au precipice du vice, mais Dieu qui
estoit de son costé empeschoit ses
mal- heureux desseins. Il inspira à Ca
drat le désir de donner du pied au
monde & de se faire Religieux, fre
quentant sur cette pensee diuers Mo
nasteres , pour faire election de Tor
dre où il se rangeroit, le perc qui auoit
pour luy dessentimensde chair & de
îang, & qui n'ayant que ce fils 1c de-
stinoit au mariage pour pousser par
luy son nom & ses armes dans la me
C iij
3S La sanglante Cha flctè.
moire de la posterité,defcouurit aussi >
toslquc ses conuersations ordinaires
estoient dans les Cloistrcs, & qu'il mi-
nuctoiefa retraittedansquelqu'vn.Lc
voila aux alarmes, comme s'il eust re
douté de perdre par cette voyeeeluy
qui desiroit par ce fainct raoyen as-
scurer son salue, sans considerer qu'en
leconseruant en la maniere qu'il euíi
voulu il l'eufl: pouíîe dans la perte
eternelle. Uluy parle, & luy fait en
tendre que ses entretiens ordinaires
aueceme les Religieux luy sont sus
pects, '& qu'il craint qu a la fin les
Mpines par leurs douces parolíes ne
gaigne'nt ion esprit & ne l'attirent a
leur genre de vie. Le saines: adolescent
fans rougir de Dieu , deuant les
hommes, & fans Faire aucun d estour
de parolíes confcíïa franchement %
son pere, qucOicu luy auoit donné lc
tlcsir de ectie vocation, & qu'il n'en
estoic que fur l'election du genre de
La sanglante Chajiete. 39
vie plus conforme à fa nature & à son
esprit, parlant en fuitte du mespris du
monde & de l'excellence de l'eltat Re
ligieux auec tant de zele & de ferueur
que si son pere eust eu des oreilles
pour comprendre son discours il cuit
fans doute estéporte à quelque amen
dement de vie, mais estant enuicilli en
ses mauuaisioursfa malice le rendoit
sourd Sc aueugle, &luyostoic toutes
les dispositions necessaires pour tirer
^u profit de fi saintes remonstrances,
n'ayant donc que des raisons humai
nes à opposer aux mouuemess diuins
quisortoientdela bouche de Cadrat
comme des éclairs & des carreaux de
foudre, voyant qu'il ne pouuoit resi
lier à la force de l'csspritde Dieu qui
parloit parla langue de ce icune hom
me, il fe mit à tempester, à crier , à iu-
rer, à menacer, à faire sonner son au-
thorité paternelle pour faire peur à
Çon fils, qui nc eraignant que Dieu sq
' C iiij
4o La sanglante Ckafìeté.
mocquoit en son ame de routes les
apprehensions humaines . Imitant
doncees grands arbres qui fortifient
\ leurs racines, plus ils sont battus des
vents & des orages, plus il estoit con
trarié par son perc en son pieux des
sein, plus sa resolution se rendoit fer
me, des-ia son election l'auoit porté
versI'ordredc S. Romuald appelé de
CamaldolijOû l'on mene vne vie pres
que semblable à celle des Chartreux,
il en faisoitlapoursuitte aísez ouver
tement, & les Peresvoyans fa ferueur
fa persoierance commençoient à
inclinera sa reception, lors qucSilue-
stre ( nousappelerons ainsi son perc)
redoublant ses crieries & ses violen
ces, & voyant que cela n'efmouuoit
non plus l'efprit de ion fils que les
vents & les vagues esbranlent vn ro
cher qui esteuc sa pointeau milieu de
Ja mer, estima que pour l'empescher
4'executer son entreprise il n'y auoit
La sanglante Çhafleté. 41
point de plus asseuré moyen que de sc
iàisir de sa personne & le mettre dans
vne chambre qui luy seruiroitde pri
son iusqucsà ce qu'il euft passé cette
fantaisie, ainsi appeloit-il la vocation
diuine . Ce qu'il pensa il l'executa
auecque facilité, Cadrat faisant aussi
peu de resistance à cette force qu'vn
doux agneau que l'on meineàla bou
cherie, hstant enfermé encore que son
pere cust soin de luy faire presenter de
bonnes viandes^ le bon enfant ne se
repaissoitneantmoinsque du pain de
douleur & del'eaudes larmes, il pas-
soit le iour en prieres & vne grande
partie de la nuict, affligeant son corps
de icuíhes & autres austeritez pour le
tenir tousiours suiet à l'esprit, ôc imi
tant les trois enfans compagnons de
Daniel qui ne viuoientquc de legu
mes au lieu des viandes Royales qui
leur estoient presentees. Siluestre fai-
soità dessein presenter desmetsdeli
42. La sanglante Chajìeté.
cats & friands à cet enferme, sçachan t
e^uc la chair bien repeuese reuolte ai
sement contre la raison, & que Ba-
chu's & Ceres sont les fourriers de
Venus . Mais l'adolefcent conseillé
par vn esprit austi bon que celuy de
son pere estoit mauuais recognpis-
íànt , le hameçon couuert de cettç
amorce n'y prenoit pas , mais cha-
stiant son chaste corps pour le reduire
en seruitude il preuenoit ses rebel
lions par vn sobre traittement. Syl-
uestre voyant qu'il n'auançoit rien de
cecosté-làs'auifed'vne autre batterie
auísi forte quelle est infame, & dont
i ìa violence consistait en l'excés de fa
douceur. U luy fut aisé de persuader
son intention à vnc femme perdue;
car ces mal-heureusses louues sont
tousiours prestes à la curée ,& souf
frent vnc faim canine de la chair hu
maine. Quand il nc luy eust point
proposé d'autre recompense, le brutal
La finclantt Chajleie. 4$
aiguillon de la volupté estoic asscz
puissmtpourla porter à la recherche
île la jouissance de Cadrat , dont la,
ieunesse & la beaute' cstoient vn
morceau friand pour vn semblablç
gouffre. Elle entreprend donc auec-
que grande ioy c de corróprc l'honne-
stete de cet adolescent, & à ce dessein
estant durant les tenebres d'vne nuiót
introduiete toute nue dans fa cham
bre lors qu'il s'estoit mis dans le lict
pour prendre son repos, elle se coula
à ses costez & l'embrassant oú plustost
l'embrafantauecque des ardeurs im
pudiques , representez vous en quel
pcril estoit le champion de la Chaste
té. II tafche de fe tirer d'entre ces bras
lascifs , comme d'entre les replis de
quelque serpent execrable. Mais cette
mal-heureuse qui par beaucoup d'ex-
periences auoit appris l'art plaire
aux hommes & de les charmer par fes
attraicts , ne lafchant point fa prise
44 La fanglànte Chmfleti.
estoit preste d'emporter la victoire &
de faire succomber à sa puissance le
partisan de lapureré,lors que comme
vn Anthec prenant vigueur de son
terrassement & recueillant les forces
de son corps & beaucoup plus celles
de son esprit, il sedesucloppa par vne
rude secousse de ces funestes liens', &
sautant hors du lict court çà & là par
la chambre resolu de se ietter par la fc-
nestre si elle n'eust esté fermee auec-
que des barres de fer, ìa porte estant
aussi serree, & l'impudente creature
pourfuiuant comme vne femme de
Putisar le pudique adoleseent qui ne
sçauoit ou scsauuerjny eomme sc ga
rantir de ses vilains attouchemens, il
i'auisa que fur la table il auoit vn canif
parmi íes plumes, il le prend & l'ayant
fait voir à cette maudite vipere à la
sombre lueur qui donnoit parmi les
obfcuritez, elle qui eraignoit fa peau
deuint effrayee de la peur qu'elle eust
La sanglante Chasteté. 45
que ce icune homme ne l'en ossen-
çast , dequoy Cadrat s'apperceuant.
Nccrain point, luy dit-il, mefehan-
te furie, que ie te blesse, la charite me
lcdeífend, encore que la Justice me
permist de te chastier d'vn traittement
bien rude, mais la chasteté que ic de
sire conferuerinuiolable &quc tu as
pense perdre en moy me commande
d'estre impitoyable à moy-mesme, &
de mal traitter auecque ce fer ce corps
(jui a pû plaire à tes yeux. Cela die
plein d'vn zele extraordinaire il com
mence à se faire des incisions fur les
bras, les cuisses, les iambes & l'esto-
mac de telle forte que vous euííiez dit
qu'il decoupoit du tafetasoudu satin,
& qu'il estoit insensible à la cruelle
douleur que luy deuoient cauíer les
taillades qu'il se faisoit. Le sang com
mença à en ruisseler auec telle abon
dance que le plancher de la chambre
en fut tout arrosé , & luy auíîì- toit se
4# L* sahgUntt Chajìeié.
sentant foible de cette perte torhbá
esuanóuy & nagea dans son sang. La
vilaine femme, de crier au meurtre êc
au secours, le pere qui estoit au dehors
de rire eroyant que son fils l'oucra-
geast, & esperant qu'en fín la victoire
íeroìtducosté de cecte infame , mais
quand il oúit qu'elle disoit que Ca
drat s'estoit tué ôc qu'il flottoit dans
son sang, Siluestrc oiíure la porte, en
tre auecque des lumieres & ses scrui-
teurs ôc void ce sanglant spectacle
que nous venons de despeindre. Ce
futlors que ses ris furent changez en
pleurs & qu'il reconnuí!;, mais trop
tard la sagesse de son fils & fa propre
folie! On court auxremedesi ontaf-
che d'estancher le sang & de bander
ces decoupures, mais elles estaient fì
longues, si profondes/ St fi enormes
qu'elles faissoient horreur à regardery
les Chirurgiens sont appelez qui y
mettent des appareils, on fait reuenis
La sanglante Chajìetê. 47
Cadrat de sa -pamoison si foible & si
abbatu qu'il sembloit qu'il allast sur Ic
ehamp rendre lame. Tout son corps
n'estoit qu'vne playe, & en tant de
lieux il s'estoit coupé des veines & des
nerfs que les Medecins asseuroienc
qu'il en seroit estropié toute íâ vie.
Mais Dieu qui le v©uloit en fa part
abregea ses iours, & la gangrene s'e-
stant mise à vn de ses bras il le fallust
trancher j il endure ce martyre aucc
vnc extreme constance, apres s'estre
preparé à la mort par rtíus les deuoirs
d vn vray Chrestien , mais ce peu qui
iuy restoit de sang estant accouru à
eette grande playe & s'estant efeoulé
illuy eu resta 11 peu pour soustenir
son corps que son ame s'en separa i
peu de temps aprcsl'operation. Plu-
íieurs iugemens se firent fur eette
action , les vnsle blasmans d'vn zele
indiscret, lés autres de eruaute, & l*ac-
eusans comme meurtrier de luY~me£
48 LasangUnte Chafìeté.
me, d'autres l'efleuoient iufqucs au
ciel & eroyoient qu'il fust mort dans
vne espece de martyre. Sa recognois-
sance òc son repentir adoucissait l'ac-
cusarion des premiers, mais fa parfait-
te Chastete enfloit les cílogesdes se
conds auecque des excez merueilleux.
Pour moy qui incline plustost à la
louange qu'au blassme,ie donne mon
suffrage à ceux-cy , & confesse que ie
voi en eette action vne Chasteté sans
exemple, & que le iugement contrai
re & sinistre ne peut estre fans quel
que forte de temerité. Quesiparrcf-
fect on peut remonter 3 à la connois-
sanec de la cause, la conuerfation ad
mirable que cette mort opera en Sis-
uestre me fait dire que comme l'Egli-
se attribue' celle de S. Paul au sang- de
S. Estienne, auííi la pureté de ce hìs
guerit l'impureté de ce Pere. De qui
ic couurc les regrets Si les déplaisirs
du voile de Timanthe, & n^en dis ricfi
pour.
La sanglante Chafteté. 49
pour n'en pouuoir assez dire. Icrc-
núrqueray feulemenc qucía douleur
suc siviuesurlapertedecefils vnique
& par fa sauce, que cela sic naistreen
luy vne grande compunction de se$
peehez. H renonça donc à toutes les
mauuaises pratiques & cous les infa
mes commerces qu'il auoit cousiours
reeherchez auec vne ardeur immode
ree, allanr presque tous les iours fur 1c
tombeau de son fils ou il versoit au
tant de pleurs que de fleurs, souípirer
fa perte & repenser auec amertume
aux erreurs de fa vie passee. Vn Che-
ualier de Malte de qui ie tiens cette
Histoire & qui l'auoit apprise en Sici
le paílànc à Messine adioustoit que
pourlaconuersion des mœurs de Sil-
uestre elle estoit fore asseuree, mais
que le bruit estoit que mesme il auoit
renoneé au monde & s'eíloit fait Re
ligieux , non feulemenc pour faire
vne plus rude penitenee, mais pour
5<3 La sanglante shafìetL
rendreàDiçu en sa personne cequ'il
luy auoit osté en la personne de ion
fìis l'empesehant de se ierrer dans vn
Monastere . Ainsi le sang du pere
ayant fait naistrcle sils en la terre, ce-
luy du fils a fait renaistre le pere à la
grace & la peut estre eíleué dans le
ciel. O Dieu il n'appartiem qu a vo-
stre puissance adorable de faire sortir
la lumiere du milieu des tenebres, &
de tirer le bien du mal.

Les iniufles Tarens.

HISTOIRE IV.

Ontinuós à voir les mal


heureux succez de ceux
qui em peschent leurs est-
fans de se consacrer à
Dieu en la vie Religieuse. C'est vne
des plus communes miustices du sie
Lrs iniuflûPatths^ 5t
ele,& que ceux qui la commettent co -
lorent de tant de pretextes specieux ôc
de raiíons apparentes qua des esprits
grossiers & peu entendus aux maxi
mes de pieté ell es passent pour des ve-
ricez infaillibles, lis alleguent la loy
de Dieu qui commande l'honneur 6c
lobeïssance aux parens, ils produisent
les loix humaines qui esteuene l'au-
tliorité paternelle à vn point excessif,
& tout cela c'est iettec des pierres con-
i treiccieíqui retombent íùr les testes
de eeux qui les lancent. La premiere
opposition mec Dieu courre Dieu
mesme, & la seconde est si foible con
tre Dieu que c'est de la nege deuanc
le Soleil. Mais cet ou u rage n'estant
pas tant destiné aux authoritez com
me aux exemples & aux exemples sin
guliers, ie m'en vay vous en represen
ter vn qui vous fera cognoistre com
bien il fait dangereux de se iouër à
Dieu, soit en effect, soit en parolle, U
Dij
$i Les iniuftes Parent.
qu'il n'y a poinc de conseil humain
comme nous apprennent les saintes
pages qui puiííe souvenir la force de
la diuine Sagesse. A Milan l'vne des
plus grandes & plus puissantes villes
d'italje, l'vn des plus riches & nota
bles Citoyens que nous appelerons
Eutropc viuoit en vne fort grande
1 T • C
concorde auecque Honoratela fem
me, & eust fait vnmesnage heureux si
celle- cy eust esté auíïì heureuse à cílc-
uer des enfans comme elle estoit fe-
conde,mais de plusieurs qu'il eust d'el
le durant son mariage il ne pût ( en
core à grande peine ) esteuer que
Thcophore qui fut l'enfant de leurs
peurs &e de leurs pleurs, de leurs ailar-
mps & de leurs larmes, de leurs vœux
& de íeurs inquietudes. Car il eust de
si. grandes maladies , & fa comple-
ction delicate promettoit si peu de
vie qu'à tout propos il estoit aux por
tes de la mort, & ostoit à ses tristes pa
Lcsinìuflts Parens. 53
rcns l'csperancc de le conseruer. 11
faut donner cette gloire aux Milanois
d'estre fort deuots principalement de
puis que le grand S. Charles Boromce
a cultiué leurs esprits & y a fait ger
mer la Pieté. Eutrope & Honorare
estoient signalez pour cette vertu, &
s'ils estoient ordinairement au pied
des Autels pour obtenir de Dieu la
benediction de la lignée, yous pou-
uez penser si pour la conseruation de
cepetit enfant ils ne faisoient pas des
deuorions extraordinaires. A com
bien de Saincts & de Sainctes fat il
voué, combien de fois la mere l'orsrit-
çlle k Dieu dans les apprehensions
qu'elle auoit de le perdre, en somme
c'cííoit vn enfant de prieres &c de
frayeurs vn Benonâ plustost qu'vn
Beniamin. Parmi tant de eraintes. &
de soucis il paruintà l'aage de seize à
dix -sept ans tousiours mince & déli
cat & dvnç fonte' debile encore que
Diij
54 les inhibes Parcm.
l'aeeroissement luy apportast vn peu
plus deioxee. Ayant esté estçuéparmy
tant de bon exemple qu'il voyoit en
ceux qui l'auoient mis au, monde, \l
errau a su r son c œur d és so n ieu n e aa ee
-plus tendre vnesi profonde Piete' que
lc monde auecque tous ses ateraicts,
ses richesses & íès pompes n'eustia-
mais assez de force pour auoir prise
sur son esprit. Leíàinct Esprit Payant
preuenu de beaucoup de benedi
ctions de doueeur le prescrua de tou
te souillenre du siecle. Estant petit il
estoit deuot comme lespetits &: íade»
uotion croissoit auecque ses annees.
plus grandclet il accueillit la -vocation
Religieuse qui luy fut inspiree de
Dieu, &' la laissa germerenlon cœur
comme vnc celeste rosec. Il se mita
frequenter les Monasteres, à soufpi-
rerapresce sacré genre de vie, seque
stré des malices & des miseres du
monde, se sentant comme poussépar
Les intujìes Parcns. 55
J esprit de Dieu au descrtdela solitu
de & de la penitence. Ses parens qui
n'auoient que luy &c qui en luy fon-
doient toutes leurs esperances terre
stres entrent en apprehension de sa
Piete' plus que s'il se fust ietté dans les
dcíbauches, ôc fans repenser qu'ils te-
noientde Dieu, & fa naissance, & sa
conseruation, & qu'il pouuoit retirer
d'eux quand & de quelle façon il luy
plairoic ce qu'il ne leur auoit que pre
ste, ils se voulurent rendre de deposi
taires, proprietaires, & frustrer la Ma-
ieste du tres haut de la part qu'elle
pretendoit en cet enfant. Us le veil
lent, ils furucillent à ses actions , ils
deseouurent ce qu'ils ne dehroient
pas,& que les inclinations de leur fils
panchoient du costé du Cloistre &
vers Tordre des Theatins qui sont des t
Religieux de grande perfection 8c .
merueilleusement abandonnez à la
Prouidencediuine.Aussi-tost les voila
D iiij
5# Les iniuflts Parens.
aux frayeurs, aux larmes, aux remon-
strances, aux artifices pour le diuertir
de ee sacré dessein. La chair &lesang
ne manque pas de pretextes pour luy
persuader de demeurer au monde, on
tasche de luy faire croire que mesme il
est obligé en conscienee de s'y tenir
de peur d'estre meurtrier de ses parens
qui mourroient de douleur s'il s'en re-
tiroit. Mais le deuot adolescent rclolu
de voler à l'estendard de la Croix fans
auoir efgard à Pere, nyà Mere, sça-
chantque pour la Croix cette espousse
de fane il faut mefonser tous les liens
du sang , bouchant i'oreille comme
vn aspic à ces chants pipeurs alloit son
grand chemin en sa pourfuitte fans se
soucier, ny des menaces paternelles,
ny des tendresses maternelles. A la
fin Eutrope luy ayant remonstré qu'e
stant vnique & efleué auecque tant
de seings iMe mettroit au desespoir &
sa merc aussi s'il les quittoit de là sorte
L es imujtes fareni . },
en leur vieillesse & sans esperance
d'aucun heritier. Lcsainct enfant luy
repartit que Dieu y pouruoiroit, &
que celuy qui pouuoit auecque des
prieres susciter des enfansà Abraham
n'eltoit pas diminué en puiílànce. Eu-
trope sc mocqua de cette repartie,
parce qu'estant sexagenaire & y ayant
plus de quatorze ans que fa femme
n'auoit eu d'enfant, il n'y auoit plus
d apparence' selon le cours de la natu
re qu'il en pust tirer de la lignee Alors
Theophorc comme inspire d'en-haut
luy repliqua, & si Dieu vous donne
vn enfant me laisserez-vous en la li
berte de mon choix. Eutrope croyant
l'arresterparsaparolle& ne se souue-
ïiant pas que rien n'est impossible à
Dieu , luy promit qu'il ne l'empesche-
roit point d'estre Religieux pourueu
que l'enfant fust maílc . Theophore
plein de confiance en Dieu accepta
ectte condition & protesta de ne íor
58 Lestniufìis Parens.
tir point du íîecle que cela ne fust ac
compli, mais gardez bien, dit-il, à son
pere de manquer de promesse à Dieu,
car il cil scuere vangeur de ceux qui
luy faussent la parole, on ne se rit pas
impunement dVne fi (ouueraine
puissance. 11 fitpromettreljf sembla
ble à fa merc,quidisoit en elle mesmc
comme la bonne Sara, mon mary est
vieil & moy hors du temps deconce-
uoir, il y a bien de lapparence que
cette promesse doiuc reussir. Apres
cela Theophorc se met en prieres,
en ieusnes, & en des deuotions extra
ordinaires pour obtenir de Dieu par
lanaislànce d'vn frere fa deliuranec
du siecle. Il recommande cette assairc
à plusieurs saincts personnages , fait
prier parmy les Monasteres selon son
intention, que ne peut la priere conti -
nuclle des iustes, fa puissance surmon
te le tout-puissant, & obtient de luy
ça qui semble impossible à la nature.
Les inìu iles Parens. 59
De là à quelque temps Honorate se
sentit grosse, elle ne suc iamais moins
ineommodee en aucune grossesse elle
n'accoucha iamais auecque moins de
douleur , ce suc vn fils qui porta le
nom de Saluateur, tout Je monde en
rstoit en admiration, &Theophore
envnc extreme refiouïssance. ll fait
souuenir ses parens de leur promesse,
mais les excuses ne manquent point à
ceux qui ne veulent pas tenir. Ils re
presentent l'imbecilìité du nouuel
enfant qui plus fort qu'aucun de ceux
cjuclle auoit eus aupàrauant tesmoi-
gnoit vne santé vitale . Theophorc
leur represente la colere de Dieu tar-
diue à la vengeance : mais redoublant
la peine par la tardiuettí, ils se rient de
ses remonstrances & temporisent
tousiours,ilsne luy refusent pas dire
ctement la permission de se retirer du
monde, mais iîs l'amusent & tasehent
«Icle diuertir de ce dessein, ils coulent
6o Les iniufles Parens.
ainsi vn an ou deux tandis que Salua-
teur croist & prend force, lks'auisse-
rent de faire voyager Theophorc &
parce que les Italiens ont vne fi bonne
opinion de leur nation& deleurpaïs
qu'ils tiennent toutes les autres con
trees pour des demeures de barbares,
ils l'enuoyent par l'ltalie, à Venise, à
Rome,àNaples,luy donnent vn gou-
uerneur faità leur main qui a charge
de destourner Theophore de l'iiu-
meur claustrale par tous les diuertisse-
mens & toutes les ruses dont il se
pourra auisser. Mais il est mal aise de
faire perdre à vn vaisseau le goust
de la premiere liqueur dont il aura
esté imbu. Letraict fut si puissant; &
lactraictsifortqui toucha le cœur de
Theophorc qu'il ne perdit iamais le
desir de cette voeation. Tous les ob-
iects du monde luy estoientà contre
cœur, & son cœur touché de l'aiman
de la retraitte sc jtournoit tousiours
Les iniustes Ptrens. 61
vers le Cloistre comme vers fonNorr.
Toutes les lettres' qu'il cscriuoità ses
parens tesmoignoientassezque pour
changer de terre & de lieux il ne chan-
geoit point de volonté, & qu'il n'at-
tendoi t que la benediction paternelle
pour sortir de l'^gypte du monde.
Les parens ne manquoient point d'in-
uentions pour forger des delais. Lc
ieune homme pour trancher ces remi
ses auettit son pere par inspiration di-
uine qu'il prit garde à luy, & que s'il
ne tenoit parolle à Dieu vn grand
mal heurtomberoitíiir fa teste, llne
fut que trop veritable Prophete, Eu-
trope allant à Bergame en carrosse
versa si rudement que s'estant fait
vne grande playeàla teste il mourut
dix heures apres de cette cheute, se re-
souucnanr, mais trop tard de la predi
ction de son fils, & se repentant de ne
l'auoir ereu,illuy souhaitta toute be
nediction & le laissa en la liberté de se
6% Les imujtes Farens.
donner à Dieu , faisant auertir fx
femme quelle n'y mitpoint d'empef-
çhement si elle ne vouloic ressentir
des essects de la malediction du ciel
fur ceux qui s'opposent à de si saintes
entreprises. Theophorc fut auíli-rost
mandé à qui fa mere teUt la derniere
volontéde son pere, cstant sifortat-
tachee à ce fils qu'elle appeloit le ba-
íton de fa vieillesse, qu'elle ne poú-
uoit fe resoudre de le Jaseher. Ce fils
luy represente lemalheurarriuéà son
pere, l'exhorte à destourner la poin
te de l'cípee du Seigneur des vengean
ces qui pendoit fur fa teste si elle ne fe
diípossoít à luy tenir parolle,cette secó-
de Agrippine paílionnee pour cet en
fant respondit qu'elle ne se soucioit
pas de mourir pourueu qu'elle lelais-
sast dans le monde , voicy iusqucs à
quel point va l'assection de la chair ôc
du sang. Certes elle fut prise au mot,
& quelques prieres que fit Tbcopiio-
Les iniufîes Parens. 65
re pour implorer sur cllc les ectectsde
la misericorde & empescher ceux de
la Justice diuine, à peu de temps de là
dle tomba dans vnc fiebure chaude
oui l'emporta parmy des resuerics
eítranges, des frayeurs cspouuanta-
bles, & des visions horribles, la main
de Dieu paroissant visiblement cn
eette punition. Aussi-tost qu'elle eust
rendu au cercueil le tribut que tous les
eorpsluy doiuentjTheophorc ayant
à les obseques contribué les derniers
deuoirs, alla sacrifier à Dieu des sacrifi
ees de louange de ce qu'il auoit brise
sesliens, ôc entrant parmy les Thea
tres laissa toutl'hetitagede ses parens
à son cadet, & prit pour sa portion
l'admirable pauureté de ces Religieux
qui ne posseden t, ny meubles , ny im -
meubles, ny fonds, ny rentes, & qui '
mesmesnesont pas proprietaires des
maisons où ils demeurent, & qui ou
tre eela ne questentny ne demandent
64 Les mufles Parens.
chore aucune, ny directement, ny in

directement, n y par cux-meímes, ny


par des personnes tierces, & s'il n'est
mort depuis peu d'annees il vit enco
re parmices sain cts personnages auec-
que beaucoup de perfection . Cette
Histoire nous apprend que ccluy-là
est heureux que Dieu choisit de bon-
heure pour le rangera son seruice,&
le faire demeurer en des maisons &
parmidespersonnesquiluy sonteon-
íàcrees. Que c'est vne Folie de vouloir
s'opposer aux decrets de fa volonte
parce qu'il fait tout ce qui luy plaist,
& au ciel , Sc en la terre, ôc mesme
dans les plusprofondsabysmes. Qu'il
est seuere vangeur de ceux qui !uy
promettent & qui semocquent de ce
qu'ils luy ont promis. Qu'il n'y a rien
qui efchauffe tant la colere de ce Dieu
ialoux que quand on luy veut rauir
des ames qu'il a destinees pour estre
íescípouses, Qu'il ea prend pour lor-
dinaiic
Lestniuftes Parens. 6$
dinairc de rigoureuses vengeances.
Et que ces parens là sont iniurtes ius-
ques au dernier point , qui nayans
droict que fur les corps de leurs en-
fans formez de leur sang & de leur
ehair veulent que leurs ames infuses
& creées de Dieu pour commander à
ces corps, & dont lesvolontez sont
libres s'assuiettissentaux raisons de la
terre plustolt qued'obeïrauPerc ce
leste qui les appele à sa sukte en vnc
vieparfaicte. Cette occurrence leur
pourra seruir de miroir pour les ra
mener à la raison , & leur oster de l'cs-
prit cette notable iniustice.
66 La fin Miserable.

. Lit fin Miserable.

HISTOIRE V.

Vi est debout auise àne


tomber pas. Les Chas
seurs ne cognoiflent les
bestesqueparle pied, &
la vie ne ft recognoistqueparla fin.
Les belles matinees ne font pas tous-
iours les beaux soirs, au monde com
me en la mer les iours les plus serains
font fuiects aux orages. Vous allez
voir la fin miserable d'vn fort heu
reux commencement, & vous remar
querez en ce sanglant succez en quels
desordres porte lmcontinence. Par-
menon enfant de bas lieu, mais de
bon esprit, auoit fait ses estudes, par
tie ay dé par ses parens, partie par ses
seruices , auecque tant de bon-heur
La fin M IsttaUe. 6y
qu'il auoit toufiours este tenu pour
des plus auancez parmi ses condisci
ples. Apres auoir fait. des merucilles
en la Philosophie il commençoit à
frequenter l'Escole de Medecine, lors
que fa bonne fortune le fit estrcPrc-
eepteur efvn des enfans d'vn grand
Seigneur de ce Royaume, Gouuer-
neur d'vnc Prouince assez infectee
d'hcreíie. Ce ieune fils èstoit destiné
à l'Eglise selon la coustume des
grands qui choisissent vn de leurs en-
hns pour charger fur son dos tous les
benefices de leur maison , ccstui'cy
qui n'auoit pas douze ans en auoit
pour trente mille liures de rente. U
fut mis au College à Paris, & Parme-
non luy fut donné pour Precepteur.
Il se porta si dignement en Instru
ction de ce ieune Seigneur qui estoit
d'vn bel esprit, & d'vn naturel fort
doeile qu'il en acquit famine des pa-
rens dont il receust beaucoup dt
68 La fn t%íìserable.
biens. îî-vacqua par bon-heur pour
luy des prieurez de la collocation des
Abbayes de son diíciple dont il suc
pourueu , austi tost il quitta la Mede
cine pour estudier en Theologie & se
fit Prestte, viuant en cette condition
auecque toute l'honncsteté & probi
te qu'on pouuoitsouhaitter d'vn tc-
clesiastique.4l estoit sort ver féaux let
tres humaines & en la Philosophie,
& il sc rendit en peu de temps^ fort
versé aux lectres saintes, de sorte que
fi par ses bonnes mœurs il eust souíle -
nu sa suffisance il eust acquis vne re
putation auíîì glorieuse que son de
traquement luy apporta de mal-heur
& d'infamie. Ceieune Seigneur qu'il
auoit en charge ayant acheué ses estu-
des Parmenon sc retira de sa c^nduic-
te ayant amasse aupres de luy quatre
mil liures de rente en benefices, c'e-
stoit vn beau reuenu pour vn petit
compagnon. Mais corame les debi
L afin <£Wif.rable. 69
les cerueaux ne peuuent pas porrer
beaucoup de vin , aussi les esprits le
gers soustiennent mal -aisement auec-
qucprudencevne bonne fortune . H
nc fut pas plustolì: en fa puissance 6c
hors de fuiection que ion iniquité
sortit de sa graisse, & comme en la
mal-heurcuíe Pehtapolis son peché
prouint de son abondance, il perdit la
souuenancede sa premiere pauureté,
& perdant la connoissanec de soy-
mesme & de la bassesse de sa naissance
les richesses enflerent fa vanite', les let
tres luy donnerétdela presomption,
& les commoditez superflues à vn
homme de fa condition le porterent
dans la defbauche, mais quelle des-
bauche cellequi ruine tousles hom
mes & principalement les Ecclcsiasti
ques , d'honneur, de biens, & de re
putation . La bonne' chere feruit
d'huile au feu de fa concupiscence,
dont il fut tellement embrasé que se
E Ù)
yo La fìn fSUiserablç.
portant scandaleusement & sans
honte à des affections defreglees, fa
renommee en fut auííì reduitte en
cendre. Et le pis fut qu'il estoit en vn e
petite ville où estoit le meilleur de ses
benefices à la veuëde plusieurs Hu
guenots qui en compo soient la plus
grande partie & qui en estoient com
me les Mailtres , & ic vous laisse à
penser si ces Heretiques faisoient
leurs contes de ce mauuais exemple
que leur donnoit Monsieur le Prieur.
Rien ne parc tant vnc Eglise que le
clocher, mais quand il est debout; car
quand il vient à tomber elle en est ac
cablee. Quand le sel est corrompu
aucc qupy salera-t'on , & quand ceux
qui doiuentestrela lumiere du mon'
de sont dans les tenebres du vicc,auee
qiioy les peuples seront ils éclairez.
On ne sçauroit exprimer le dégast
que fit en la vigne duSeigneur ccTan-
glier farouche par fa vie licentieufe,
La fn Miserable* 71
mais le temps viendra que les renards
qui demolissent cette vigne auront la
ehasse «5e seront surpris en leurs taf-
nieres. Dieu a trop de soin de son
Eglise pour souffrir que les portes
d'enfer , les heresies & les deíregle-
mens prenaient contr'elle. Cc mau-
uais homme non content de propha-
nerparses deíbordemens ce ministe
re qu'il deuoit magnifier par fa do
ctrine & par des vertus exemplaires,
se met à hurler auecque les loups, & à
frequenter auecque les Heretiques,
viuantaueceux auecque tant de fra
ternité & de familiarité qu'on l'eust
prit, pour vn dentr'eux si on eust
ignoré sa condition, d'habit Ecclesia
stique il n'en portoit que rarement,
de tonsure clericale point du tout, il
n'auoit de Prestre que le caractere , &
letitre, nullement les mœurs ny les
dcportemens.Envnmotle feu de la
eoneupiscence estant tombé sur luy il
E iuj
72. La fp Mìssrablç.
perdit de veue le SqIcìI de Iustice.
Certes ce n'est pas fans raison qu'on
met l'aueuglement entre les filles ou
parmy les efTects de. L'impudicité.
Vous en allez voir de prodigieuses
marques en ce miserable , qui non
content d entretenir des femmes &
des filles fans front & fans pudeur à
la veue d'vn chacun, & de pecher im
punement, vouloir encore tirer de la
gloire de fa confusion , 5c cherchant
des excusesà fes Fautes les rendre non
feulement íuportables,mais louables,
ce qui me fait souuçnir de ceux dont
le Sage parle qui se resiouïssent çti
leur iniquité, & font vanité de mal
faire. A celacontribuoit l'applaudis-
fementdel'heresiequiloiioitce des<-
honnesteauxdesirs de son cœur & le
benissoit en son desordre , prenant
occasion de là de declamer contre la
sainctetédela continence, & contrq
le celibat des Prestres, estant fa cou
La fin Miserable. 7j
flume de voiler du beau nom de ma
riage la sacrilege incontinence de no<>
Apostats. Parmenon ayant contracté
des amitiez auecque ces enfans de
Moab il ne se saur, pas estonner s'il suc
trompe par leurs filles. Parmy celles
qu'il caiolla, il fut fortement arresté
par vne fille d'assez bon lieu , mais
pauure, appelee Sara (c'est son nom
Veritable) celle-cy garrota ion cœur
siserrc qu'elle rangea soussa loy tou*
tes les affections de ce miserable Ec
clesiastique. Et comme les enfans de
tenebres sont prudens en leur gcne
ration , cette rusee feeut auecque tant
d'artifices conquerir son esprit qu'il
ne reípiroic que pour elle. Que si ellç
sçauoit allumer ses desirs auec vne y e-
hemence incroyable, elle sçauoit par
vne feinte froideur esteindre ses espe
rances &luy donner par ces contrai
res paillons dçs gesnes nompareilles.
Elle defiroit par les industries lattirer
74 Lafn Miserable.
à sa Religion, & l'cspousericar quoy
quelle hit semblant d'estre de glace
elle estoit pour luy toute de flamme.
D'autrc costé Parmenon taschoit
d'obtenir d'elle par ruse ce qu'il desi-
roit, sçachantbien qu'estant Prestrc
& Catholique il nepouuoit preten
dre de l'eípouser sans faire banque
route à sa foy , & sans perdre ses bene -
fices dont il viuoit si grassement. Voi
la donc vne double amour &qui sc
conduit par duplicité , puisque cha
cun ioiie à qui sera trompé. A la fin
soit que la fille fust surucillee par ses
parens, soit qu'elle ay mast sa reputa
tion , Parmenon vid bien qu'il nc
pouuoit rien attendre d'elle quesous
le manteau des nopecs. Il l'entretient
donc & seseruant en mal de la science
qu'il auoit , il luy fait entendre qu'il
estoic en volonté , mesme en puis
sance de Tespouser, que le Celibat
parmy les Ecclesiastiques n'estoit que
La finM'tfiratU. -j$
de droict humain, qu'il n'estoir point
obscrué par les Preíírcs Grecqs , qu'il
pouuoit secrettement sc marier auec
elie du consentement de ses parens,
qu'il y auoit plusieurs Ecclesiastiques
marie? de cette sorte clandestine
ment , mais qui ne manifestoient
point leurs mariages de peur de faire
murmurer le monde & de perdre
leurs benefices, & mille autres sotti
ses, que la simplicité de cette amout
reufc&qui n'auoitiamais ouy parler
d'autre Religion que de la pretendue'
où elle estoit nee receut pour des ve-
ritez. Elle n'auoit plus quefa merc &e
quelques freres , elle auertit celle-cy
de ce qu'elle auoit appris de Parme-
non, eette femme y preste l'orcille, te,
s'estant laissee persuader aux belles
parolles de Parmenon & aux desirs
de fa fille qui se prpmettoit de iouïr
legitimement de cette façon , des
biens, & de la personne qu'elle ay
y6 La fin Míserable.
moiç, elle donna son consentement
à cette alliance & y porçascs enfans.
Parmenon promet dans quelque
temps, lors qu'il aura pû tirer vnc
bonne somme d'argent de ses benefi
ces, & establi vnc fortune seculiere de
sç faire de la Religion pretendue &c
d'espouser publiquement Sara, en at
tendant il fait estat de la prendre pour
femme par parolle de présent, deuant
sa mere & ses freres, & depasser vn
contract de mariage deuant vn No-
taire Huguenot qui seroit secret. Il
fut fait ainsi qu'il fut proposé & ces
nopees infortunees se contracterent
de cette façon, Sara n'ayant apporte
autre doteà Parmenon qu'vnpeu de
beauté qu'il achetera bien chere
ment. Il n'y arien de si caché qui ne
vienne en euidence^La Verité fille du
Temps se manisseste à la longue, &
fust-elle au fonds d'vnpuis comme
t l'jmaginqit le resueurDcmocrite, cl-
La fin Miserable. 77
le en sort tost ou tard. La frequenta
tion ordinaire de Parmenon errez Sa
ra, leur priuaucé & familiarité rirent
coniecturerleur accointance, le bruit
cn estoit tout cómun,& on en parloit
par les rues & les places publiques.
Les fruicts mesme de Lucine firent
cognoistreî'arbre,& Sara quinepou-
uoit cacher la tumeur de Ion ventre.
& qui ne croyoitpasqu'vne enfleure
qu'elle estimoit legitime luy deust
estre honteuse, nerait point de diffi
culté de dire à celles de sa cognoissan-
cc quelle est grosse de Parmenon, 8c
quilestsonmary. Les Huguenots se
mocquent d'elle d'auoir esté si eredu
le de se persuader qu'vn Prestre de
meurant Papiste la pust espouser , elle
Sen voulut efclaircir vers quelques
femmes Catholiques de son voysi-
nage qui se rient de sa sottise & ca
font leur? çonte^tûùte troublee cllc
cn fait fc rapport à fa mere, & ensem»
78 La fin Miserable.
ble elles confultent des hommes Ca
tholiques, & meíhle des Prestres &
Religieux qui luy descouurent les im
postures dont Parmenon auoiteit'
conuenu fa simplicité & detestent fa
ction de ce saerilege. Cela vientaux
oreilles d'vn Magistrat, habile hom
me & entendu aux affaires qui rendu
- certain de cette pratique , obtient vn
deuolu fur les benefices de Parmenon
sous le nom d'vn de ses enfans. Ob
tenu on le met en instance, on plai
de, voyez comme Hmpudence &
^imprudence accompagnent l'impu-
dicité, ne pouuant nier le fait aueré
par la grossesse & la deposition de la
fille par le tesmoignage des Parens,
par la promesse eferitte & le contract
de mariage, faisant force de eette ex
trémité il voulut soustenir qu'il pòu-
uoit estre Prestre &; marié, & tenir ses
benefices , & cela par des raisons fi
sottes qu'il estoit ailé à iuger que les-
La Çn Misera Ile. 79
prit d'aueuglement luy auoit fait per
dre en cette occasion toute la capaci
té qu'il auoit autrefois acquise dans
l'estude. Les luges offencez de la te
merite' de ces friuoles allegations ad
jugerent íurle champ ses benefícesau
dcuolutaire, &pourIuy donner loi
sir de penser à sa conscience & de de
clarer de quelle religion il estoit l'en-
uoyerent dans vn cachot. L à se voyát
dans labyfmedela misere & dans 1c
scpulehrc des viuans, fans esperance
d'en sortir qu'en quittant la R cligion
Catholique, se voyant de plus dcss-
poiiillé de son reuenu il sc declara
Huguenot, & estant sorty il espousa
cette belle & grosse Sara parles mains
d'vn Ministre, m ettant fur fa teste les
ordures que luy mesme auoit cueil
lies. Scurédefes benefices fa marmite
fut bien-tost renuerfee, la faim & les
intommoditez de la pauureté I'ac-
cueillirent,les enfanslaccablerent de
8o La Çn Miserablt.
leur charge, il ne sçauoitpas trauail-
ler,ilauoit honec de mandier, il auoic
vnmefnage à nourrir, il entre en des
chagrins & en des defplaisirs ineon
solables, la melancolie l'aecueillant
il deuintinfupportableasoy-mesmc,
&e se souuenanr que la langue de sa
femme auoit esté cause de ià ruine il
commence à la haïr autant qu'il l'a-
uoitaymee,de-là il passe aux iniures
&e aux mauuaistraittemens, il Fourra
ge en cfFect,& s'illuy parle c'est à ba-
stons rompus, mais rompus fur ses ef-
paules. Elle quinc penloitpasqucle
ìoug du mariage fust fi dur &: íi pe
sant , se plaint à sesfreres ( fa mere
estant lors decedee) de la cruauté do
sonmary,ils luy en font des remon-
strances, mais elles aigrissent dauan-
tagela mauuaisse humeur de Parme-
non , il continue ses exercices ma
nuels , & tousiours aux despens de fa
bonne partie, yous euílìezdit qu'il
L* fin MiserabU. li
luyvouloit faire parc desonministe-
rc par l'imposition de ses mains, à la
finlesexcez deecttc fureur allerent íl
auant qu'ils la firent accoucher auant
terme dont elle pensa mourir. Vnde
ses freres appelé Portian qui faifoit
profession de porter vne cspce mena
ça Parmenon de luy rendre la pareil
le s'il luy arriuoit de battre fa fœur4
cela mit en vne telle colere nostr'e me
lancolique qu'il commença de nou-
ueau ses tempestes ôc ses violences
contre fa femme, Portian ne luy man
qua pas de paroile, & 1'ayant rencon
tré à diuerfes fois il le chargea de bois
fi rudement que les marqucs en de
meurerent assez long- temps íur Iá
pcaudeParmenon, cet outra gcentrá
encore plus auant en son esprit qu'il
ne fit d'impression fur son corps, &c
luy fit ruminer vne si haute vengean
ce qu'elle ne fe terminera que parla
Vie de l'vn & de l'autre., La rage de
Si La fin Miserablc.
cetappetit le porta iusqucs à ce point
de surprendre son beau frerc en plai
ne rue de luy descharger vn pisto
let dans la teste, & de l'estendre roide
mort faisant voler sa ceruelle sur le
paué, & tant s'en faut qu'il eust pour-
ueu à sa retraitte, que pensant auoit
fait vn acte heroïque il se laissa pren
dre sans peur & fans difficulté, ne se
souciant plus de viure apres auoir
laué l'offence qu'il auoit receuë dans
le sang de son ennemy. Son procès
fut incontinent en estat , car outre
qu'il auoit commis l'homicide à la
veuë de plusieurs tesmoings, il con-
fessoit son coup fans contradiction,
il fut donecondamné à mourir igno
minieusement en vne potence , &
dans les tenebresdu cachot la lumie
re celeste ayant rayonné en son ame
ilfeconuertit entierement à Dieu, &c
il receut fa condamnation si ioyeuse-
ment qu'il ne voulut iamais en appe
La pn MtJerable. 83
Ici: encore qu'on luy conseillast d'al
longer au moins fa vie de cet interual-
k. Ses yeux estans dessillez ôc les es-
cailles tombees de dessus ses prunelles
il detesta toutes les erreurs de fa vie
passee, & reconnust que son cle.ua-
tion auoit este sa mine , que les ri
chesses í'auoient porté dans l'inconti-
nence, l'inconrinence dans l'heresiej
1 herehe dans la haine du prochain, la
haine dans le desespoir, le descípoir
dans la rage, la rage dans !a vengean
ce, & la vengeance aueugie dans l'i-
gnominie d'vne mort infame, il ab
jura donc l'herefic dont il protesta
n'auoír iamais crû aucun article, mais
d'y auoir esté porté par l'ardeur de la
sensualité, & la douleur de se voiriu-
stement despoiiillé de ses benefices.
Et s'estant remis dans le sein de l'E-
glife Catholique par vne nouuelle
protestation il fe disposa par vne bon*
fie penitence à vne mort si Chrestieh
F ij
S4 La fin Miserable.
ne qu'il donna de l'edification par Ces
souffrances à ceux qu'il auoit scanda
lisez durant íà vie. Jl harangua ceux
qui assisterent à son supplice auecque
tant d'efficace que vous cuisiez die
que tout ce qu'il auoit autrefois ap
pris de meilleur s'estoit recueilli dans
ía memoire & reípandu fur ses leûrcs,
de sorte qu'il rauit tous ses auditeurs,
& tira des larmes des yeux les plus
secs. Ainsi finit miserablement certes
selon le monde ecluy qui auoit fi mal
heureusement scandalisé l'Eglife pour
ses deportemens, mais peut-estre
heureusement fi nous regardons lc
dessein de la prouidenec fur cette amc
pecheresse, qui passa, comme nous
pouuons pieusement coniecturer, de
la justice humaine dans la misericorde
diuine, & par la rigueur de la peine
pour arriueràla grace.
L'Innocente Egyptienne. $5

LïInnocente Egyptienne.

HISTOIRE VI.

'Est vnc chose aussi rare


detrouuerde l'innocen-
cc parmi la malice de ces
coureurs qui vont par le
monde sous le nom d'Égyptiens que
de rencontrer vnCignc noir, od vn
Corbeau blanc . Ils sont tellement
nez & nourris dans la magie & le lar
cin, qu'aussi-tost qu'on les void cha
eun pense à conseruerce qu'il a, & à
éuiter les traicts de leurs mains sou
ples & rauissantes. Mais comme on
ditqu'aupresdes líles Chelidoincs il
sctrouuc au milieu de la mer amerc
des sources d'eau douce, aussi quel
quefois par meru cille parmy ces com
pagnies deíbauchees il se conferuc
F iij
%6 V innoeente Egyptienne.'
quelque arac dans son innocence, à
l' exemple de Loth qui fut si fainct
dans vne ville execrable. L 'Histoire
quivafuiure descouurira cette verite',
&fera voir que la plus innocente vie
perd son lustre dans vne mauuaise
' compagnie. Il n'y a pas long temps
que pat vn village de Champagne
pafla vne troupe de ces Bohemiens.
Comme les Nomades ce-sont des es
couades qui portent auec elles tout
leur vaillant & tout leur mesnage,
• toute terre est leur païs, &tout loge
ment est leur maison. Ayans eu per-
-tïiiiîlôndelaDamedulieu qui estoit
vne vefuc fort honorable de seiour-
ner quelque peudaas fa Seigneurie.
Vn£- Egyptienne qui auoit peu de
ioufs-auparauant perdu ccluy qúi luy
tenoit lieu demary, ou qui estoit son
mary Veritable, fcar ce sont pour l'or-
dinaire autant de Samaritaines ) soit
quelle ftast affligee de cette perte, soit
L Innoeente Egyptienne %j
qucla fatigue du chemin leust abba-
tuë , accoucha auant terme auecque
tant de douleur & de perte de íàng
qu'elle fut contrainte de quitter cette
vie. Le temps quelle eust pour se dis
posera la mort qui fut de cinq où six
iours fut employépar elle si vtilement
pour pouruoir au salut de son ame,
que la Dame du lieu auertic par le
Curé des marques de penitence quel
le faisoit paroistre la visita en sa ma
ladie. La compagnie cependant des-
logea & ne demeura aupres de Tami-
ris qu'vne vieille qu elle appeloit sa
tante &: fa fille Oliuc, qui pouuoit
estredel'aage dedix-septàdix-huict
ans. Auoye Dame du lieuôe femme
rithe & de qualité prit tant de com
passion de cette penitente quiluyre-
presentoit au naïf S. Marie Egyptien
ne, quelle la fit porter en sa maison &
la fit penser soigneusement, mais tous
les soins & les bons traittemens qu cl
? iiij
S8 L' Innoeente Egyptienne.
le luv fît n'empescherent point les ap -
proehes de la mort qui se saisie de cet>
te miserable parmy les pleurs de fa
tante &: les cris de fa fille qui 'e desef-
peroit. Vn peu auant que de rendre
l ame elle parla à Auoyc d'vn esprit
fortrassis, $c d'vne façon fort tran
quille & aíseuree, & apres l'auoir fort
çiuilement remerae'e de tant de cha
rité quelle auoit exercee en son en
droit, & prite de faire donner la ter
re à son corps, elle luy dit en peu de
parollesle cours de fa vie. La sœur dç
cette vieille que vous voyez , dit elle,
m'enleua petite enfant duíein de mes
parens fur les coites de Bretagne, iç
rfay pû fçauoir d'elle íí içstois sortie
de haut où de bas lieu , parce que
m'ayant trouuée à l'escart assez
bienvestuë clie n eust pas le loisir dç
s'en enquerir, cllc s'embarque aucc-
que raoy & le reste de la compagnie,
& de la no,us cinglafmes à cç qucllç
l!Innocente Egyptienne. 89
maraconté ducostéde l'Espagne cm
elle mourut, & me laissa cnla garde
de cette femme qui estoit sa sœur.
Quelques Espagnols se ioignirent à
nostre bande, entr'autres vn ieunc
homme banny de l'Algarbc petir.
Royaume iointau Portugal pour s'e-
stre trouué en vne querelle ou quel-
qu'vn auoit este tue. Il auoit ic ne sçay
quoy de grand &c de genereux sur le
front, & il estoit aisé à voir que le seul
desespoir l'auoit porté à ce genre de
vie que nous menons. Encore que
nous nc viuions que de proyc & de
larcin il en haïssoit l'exercice , mais il
estoit industrieux à manier les armes,
à danser ^ à dresser des cheuaux , il
chantoit tres-bien, ôctouchoit par
faitement vne guiterne, c'estoit le
plus excellent balladin Qc faiseur de
romances qui fust entre nous, ce qui
luyacqueróit autant de profit que ja
volerie aux autres > communement;
&Innocente Egyptienne.
onl'appeloitl'Amoureux. II le deuint
de moy & se picqua de mon humeur
reseruce & retenue plus que de ma
beauté. Ma tante luy disant qu&i'a-
uois esté enleucc luy fit imaginer que
i'estois quelque fille de bon lieu , puis
qu vneii mauuaise nourriture n'alte-
roit point mon naturel enclin à la pu
deur & à l'honnesteté. Il me declara
franchement son affection, & à n'en
mentir point mon inclination ne se
txouua pas moins portee vers luy, de
forte que fans vne longue recherche
nous nous trouuasmes liez par le ma
riage, où nous auons veseu auccque
toutela loyaute & tout le contente
ment qui se peut desirer en ce chaste
ioug. l'ay eu de luy quelques enfans,
mais il ne m/est demeuré que eette fil
le que pour marque de nostre paix, &
de nostre concorde nous nommas-
ffles Oliue, tous les. autres estans
morts petits . II y a quelque quatre
Innocente Egyptienne, 91
moisquelamort me la rauy,me lais
sant grosse & auecque des tristesses
inconsolables & qui íont comme ic
croy cause de ma morr. Ie suis bien
aise de Iefuiure puis qu'aussi bien ne
l'ayant plus ie ne trainois la vie qu'à
regret, & fi i'y laisse quelque chose
auecque deplaisir c'est cettë fille que
iay iuíqu'à present conseruee entie
re & sans tache , auecque tous les
foins dont ie me fuis pû. auiser,
n'ayant plus les yeux dVne tnerc
pour veiller fur ses actions , ie'erains
fa ruine parmy tant dembusehes
que l'on dressera à fa chastf té dans
vne conuersation si libre & si peril
leuse que celle de ces personnes ra
massees qui rodent pat le pays fous
le tiltre d'Egyptiens. Si ic pouuois
esperer de voftrc bonté , Madame,
que vous la logeassiez, non pas chez
vous (elle ne le merite pas) mais en
quelque maison ou son honneur
$% L'Innoeente Egyptienne.
pust cstrc conserué ic mourrois la
plus contente creature du monde.
I'ay quelque ehose dequoy la pour-
uoir& marier honnestement,quoy
que petitement, lorsqu'on aura co-
gneuscs bonnes mœurs, & qu'il se
presentera quelque parti raiíonna
ble. Ce que i'ay n'cst point mal ac
quis, car mon mary & moy l'auons
amasse', non de larcins & de brigan
dages, mais ou de nostre trauail ou
de nostre trafíc& industrie,nous n'e
stions qu'en lacompagnie des Egy
ptiens, mais nos actions estoient
forteíloignees des leurs, nous dete
stions leurs tours desoupplesse,leurs
larcins, leurs diuinations, leurs des-
bauches,&centfois nousfusmesen
termes de nous separer d'vne si mi
sérable conuersation , mais nous y
estions retenus par ie ne sçay quels
charmes qui nous faisoient fuiure
de corps ceux que noseípritsauoienc
li Innocente Egyptienne. 95
cn horreur. Mon maryen mourant
me laissa cent pistoles dans vne
boureeque ievous remettray , Ma
dame, s'il vous plaist de ranger cette
pauure fille en quelque honnestc
^maison parmi vos suiects,elle est fort
adroitte & elle pourra seruir vtile-
ment,ellesçait trauailler à laiguillc
assez proprement, & ie m'asseure
que le temps qui deíeouure tout fera
eognoistre fa vertu à ceux qui sa fre-
ejuenteronr. Que ce visage bazanné
n'eftonne pcríonne, cette couleur
neluy est pas naturelle, mais artifi
eielle, & bien que le haste du Soleil
où nous sommes ordinaircmentex-
posees contribue* quelque chose à
nous gaster le teint, ce n'est rien
pourtantà comparaison du sucd'vnc
eertaine herbe qui nous brunit de la
forte , & nous íçauons le secret de
eertaine lexiue pour leuer cette noir
eeur, vous cn verrez l'experienec
quand il vous plaira, & iem'asseúrc
que ce visage d' O hue maintenant
oliuastre vous paroistra assez blanc &:
vermeil, &que les traicts n'en estant
poinr mal formez il aura sinon assez
de beauté pour estre fort agreable, au
moins assez de grace pour ne desplai
re point. Auoye escouta tout ce dis
cours aucenon moins d'estonnement
de l'esprit de cette Egyptienne que
decompaíîîon de sa fille, luy promet
tant toute l'assistance qu'elle desiroic
d'elle j de la retirer en sa maison, de
s'enseruirpourueu quelle ne fust, ny
sorciere, ny larronnesse, ny vicieuse,
& mesme de luy faire du bien & d'ad-
iouster quelque choie en la mariant
au depost qui luy seroit remis. Tami-
ris la pria de luy tendre la main, &
apres l'auoir chaudement baisee &
arrosee de ses larmes elle mit dedans
vne bourse ou estoiét les cent pistoleSj
recommandant cette o rielineà fa £ar
V innoeente Egyptienne. 95
de, & à sa charité, & laissant à sa tante
encore quelque somme Sc vne parti*
de ses hardes, cette vieille nevoulanf
pas qukter la compagnie où elle
auoit d'aunes parens, & estant bien
affligee de se voir frustree, ôc de la
bource & de la ieune Oliue, Cette
malade ayant rendu lame auccque de
grands tesmoignages de repen tance
& de pieté, Auoyela fit enterrer ho
norablement, la vieille s'en alla, & la
fille demeura au seruicedecette Da
me. C'est grand cas que la defiance,
& combien il est difficile de l'asracher
d" vn esprit où elleavne fois pris raci
ne Encore qu'Oliue se coniportast
auecque tant de fidelite', d'humilité,
&de modestie quelle fust irreprehen
sible, & que sa Maistrcsse l'aimast
bien, elle esto.t touhours en ombra
ge, & craignoit fans cesse quelle ne
Fuit sorciere ou larronnesse. Les au
tres semantes enuieuses de fa gentil-
$6 L*Innocente Egyptienne.
Icssc&desonaddrcíle luy drcssoiehí
tous les iours des pieges pour aug
menter ie soupçon d'Auoyc, & s'il ie
perdoit quelque chose par la maison
c'estoit tousiours cette Egyptienne
qui l'auoit pris. Si quelqu'vn y estoit
malade ou par le village c'estoit elle
qui l'auoit ensorcelé, la greste i la ge
lee, la mort de quelque bestail estoiét
d* ses effects, bref elle estoit l'inno-
cente cause de tous lesraal-heurs qui
arriuoient. Si Auoyela fauorisoit par-
my toutes ces contradictions c'estoit
par quelque charme . La malice en
vint iusquesàce pointde meílerpar-
my ses hardes des parchemins, des ca
racteres, des billets, des poudres, des
peaux de serpent, des pattes de cra-
paut, des graisses, affin que cela ve
nant en euidencc on la prit pourvne
Magicienne. Sicile prioit DieUjsielle
frequentoitl'Eglise & les Sacremens
c'estoit par hyppocrisie, fi elle estoic
Ietisce

r
V Innocente Egyptienne. 97
retirée c'estoit pour s'entretenir auec-
que les demons, & vacquer à íes sorti
lèges, íi quclqu'vn deuenoit amou
reux d'elle aufli-tost cllc luy auoit
donné quelque brcuuage, ou souf
flé en la face , ou fait quelque
charme pour acquerir son amour.
Toutes ces impostures ie faisoient
auecque tant d'art qu'Auoye estoit
fort tentee d'y prestrer (a creance , les
villageois aisez à persuader tenoient
tout cela pour certain. Mais lors que
d'autre costésa Maistrcsse consideroic
ses deportemens , fa diligence , sa mo
destie, son honnestete, fa pieté, elle
tenoit tout cela pour des calomnies
& la con'eruoit en son amitié & en sa
protection, llauinten fin par le mal
heur de cette chetiue ereature que
Leon fils d'AUoyc ieune Gentil
homme de vingt ans tróuua quelque
chose en Oliue qui luy plut , &
croyant cette place de facile conque
93 U Innocente Egyptienne.
stc il commença à l'assieger& à fai
re ses approches tant à deícouuert,
qu'Oliuc eust eu trop peu d'esprit
pour ne deuiner pas ses pretenfions»
Elle ferma les oreilles à ses caiolleries
& par des fuittes estudiecs elle cuitoit
si soigneusement fa rencontre que si
ces difficultez n'eussent point acereu
la flamme de Leon cette froideur eust
esté capable de l'esteindrc. Cette hon-
nesteté le picqua, òc cette resistance
luy fit appliquer tout son esprit à
vaincre celle qui opposoit tant d'ar
tifices à ses desirs . Comme il la presse
& que des prieres il vient aux mena
ces, & des menaces à la violence.
Oliuc nesçachant plus comme resi
ster à cette force auertit Auoye des
fureurs de son fils, afîìn quelle y ap
portait du remede & luy seruit de
protection. Leoncachoit si peu son
icu & manifestoit tellement son feu
que sa merc s'en estoit assez apper*
VInnoeente Egyptienne. $$
ceué')& comme elle cstoitsurlepoint
de luy en faire des reprimendes, les
plaintes d'Oliue l'animerent; dauan-
tage à la correction. Elle laue donc
la relie à son fris d'vne lexiuc si forte
que cela changea en despit l'amour
qu'il auoit pour Oliue , & perdant
leípoir de la posseder il prit le desir de
sevangerd elle, mais d'vne solemn el
le vengeancé. De là à quelques iours
il s'auifa de renouueler encore les
bruits de l'imaginairc magie d" O liuc*
d'en faire murmurer les villageois &c
auísi les domestiques de fa mere, il
suseite des aceusateurs , & entr'autres
vne mere qui ayant son enfant ethi
que crioittout haut que l'Egyptien-
ne l'auoit ensorcelé. Leon hiesme íe
plaignit à sa mere qu'il estoit comme
force d'aymer Oliue, & qu'il croyoit
quelle luy eust donné par ses charmes
eette pastìon, & quç pour n'estre plus
tourmenté des inquietudes quiriû
G iî
ioo Innocente Egyptienne.
trauailloienc la nuiet &leiour auec-
quc ie ne sçay quels fantosraes qu'il
feignoitle troubler , il protesta qu'il
se retireroit si sa merc ne chassoit cet te
sorciere, &c cependant son dessein
i estoit de l'enleuer & mesme de la vio
ler s'il la voyoit ainsi abandonnee,
comme Auoye à quiles larmes d'O li -
ue faisoient picic marchandoit à la
renuoyer, cette fille esperdue ne sça-
chant au sortir de là ou se mettre à l'a-
bry. Lcons'auisa d'vne insigne mes-
chancete, il sçauoitou sa merc auoit
serré la bourec des cent pistoles d'G-
liue, il crocheta le coffre & le referma
auíïi bien que s'il n'eust point esté ou-
yert, il prend les cent pistoles &met
en leur placecent fueilles de chesne,&
puis s'en va à Paris passer son temps
tant que cette somme dureroit.
Estant party sa merc qui crût qu'il ne
reuiendroit point à la maison qu'Oli-
ue n'en fut dehors , se resolut de l'en
L Innocente Egyptienne. 101
faire sortir , & luy ayant trouuc vne
autre maistresse, comme elle eut plié
ses hardes Auoye luy voulut rendre
fa bource & ses cent pistoles , &
n'ayant trouué que ces cent fueilles
de cheíne ce fut lors que toutes les
mauuaises opinions qu'elle auoit ia-
mais conecués d'ellese representerent
à son esprit comme des veritC7,& que
toutes les calomnies & les murmures
qu'on auoitfaits contr'elle luy paru
rent autant d'oracles. El le passe en sa
ereance & samercaussi pour sorciere,
pour larronnessc , pour hyppocritc,
pour meschante, en vn mot pour
Egyptienne, elle se repent des bons
offices quelle luy a rendus, ne parle
plus de recompenser ses seruices, mais,
de faire punir ses crimes par le fer &
le feu, elle fait venir les officiers de fa
Iustice pour luy faire son proces , tout
1c village s'assemble, les domestiques
aussi , la bource est produitte auecque
G iij
jot Llrmoccntt "Egyptienne.
les oent fucilles de chcíiie , qu'est il
besoin de tesmoins ny de torture, el
le est tenue pour attainte & conuain-
cuë de sorcellerie, on la veut mettre
en prison en attendant qu'on prepare
son supplice, la pauureOliué pleure,
inuoeque Dieu, proteste de son inno
cence , le peuple s'anime , le bourg
estoit grosses enuieux & murmura
teurs en grand nombre, lesdomesti-
ques soufflent le feu dans les cœurs de
cette multitude ,on envient aux cla
meurs , de là aux forceneries , à la vio
lence, on l'arraclie des mains de la lu-
stice, on court aux pierres, aux ba
ttons, aux especs, chacun luy donne
vncoup, elle est assommee, accablee,
foulee aux pieds, mise en pieces tant
c'est vn torrent impetueux qu'vne
emotion populaire, ainsi l'execution
deuança la condamnation , le corps
deschiré , fut iettéà la voirie, & expo
se aux chiens, voila comme le iuste
LîInnoeente Egyptienne. ioj
souffre, & nul nefait reflexion sursa
more, tous sont arrosez de son sang
&nulneeroit en estre coupable. Au
contraire il n'y a ecluy qui n'estime
auoir fait vne bonne œuure, & offert
vn sacrifice à Dieu. Depoursuitteny
de chastimentil n'en faut point par
ler, la quantite des criminels fait
qu'on ne íçait à qui s'en prendre, &
puis les luges mefmes trouuent de
î'equité en cette punition. La nouucl-
le en vint à Leon qui la receut tout
d' vne autre façon qu'il nfi.s'imagi-
noití car il ne croyois pas qu'on d'eust
aller si promptement en besoigne, ny
proceder fi eruellement & si crimi
nellement cotre Oliue. 1l reuint en la
maison desamere, & par permission
de Dieu pour des-abuserle monde &
rendre la bonne renommee àla me
moire d'Qliue, il auoiia qu'il auoit
mis les centfueilles de chefnc dans la
bourceau lieu des cent pistoles dont
G iiij
io4 l- Innocente Egyptienne.
il en monstra encore plusieurs de re
ste, protesta que cetre fille estoitiru
nocente , &quc fa vertueuse vie me-
ritoitvnplus fauorable destin. Cette
verité defcouuerte fut vn coup de
couteau dans le sein d'Auoye , qui
rappelant en sa memoire la douceur^
la fidelité, la pieté, & tant d'autres
graces du ciel qui estoient visibles en
Oliue , coneeut vh fi violent regret
d'auoir este cause de fa mort , qu'elle
n'eust depuis vne feule heure de ioye
ny de santé, tousionrs cette' sanglante
image fe prefentoit à fes yeux , &: ce
sang iuste comme celuy d'Abel luy
sembloit demander vengeance au
ciel contr'elle. Vne grosse fiebure
l'accucillitquiluy donna assignation
au tombeau, elle s'y disposa parla pe
nitence, enioignantà son fils de don
ner les cent pistoles à TEglife, & elle
mcsmey adiousta vne notable som
me pour faire vne fondation affin do

>
I ,
Vlnnoeenie Egyptienne. 105
prier Dieu pour Tamiris & Oliueà
perpetuité, apres elle fut saisie dercs-
uerics extrauagantes qui agiterent
son esprit iusques à ce qu'il fuit separe
de son eorps. Apres fa mort Leon
negligea d'executer la volonté & le
testament de fa mere, & se rnocqua
de la restitution des cent pistoles qu'il
auoit consommees en deibauehes &
en despences inutiles, mais il ne por
ta pas loin la peine de fa faute; car de
la à quelque temps il fut tué en trahi
son par vnmaryialoux de qui on te-
noit qu'il sollicitoitlaícmme. Fune
ste auanturc de lmnocence, & qui
fait voir fa malice & la precipitation,
l'enuie &la calomnie, les derEances
& les soupçons en diuers lustres. Et
ee qui est de plus cmerucillable c'est
d'y rencontrer des diamans dans vn
fumier, & des personnes vertueuses
parmy des compagnies de personnes
ramaAtos qui font comme l'esgoust
i o6 L' Innocente Egyptienne.
& la sentinc de toutes sortes de vi
ces : personnes qui sont comme au
tant de meres perles au milieu de la
mer. Et comme des lampes ardantes
en des lieux obscurs, Sc ou ne se pra
tiquent que des oeuutes de tenebres.

La Confepon reuelee.

HISTOIRE VII.

L n'y a rien qui rende vn


Prestre plus exécrable que
de reueler la confession,
& c'est vn des plus grands
&p!us punhTables crimes qu'vn Ec
clesiastique puiífe eommettre. Aussi
ne voyons nous point de plus feuercs
ny rigoureux canons que ceux qui
parlent du chastiment de cette abo
mination, êc ce qui est de remarqua
ble c'est que les loix outre les puni
, La Cousesion reuelee. 107
tiom exemplaires de ceux qui la com
mettent ne permettent pas qu'on ad -
iouste aucune foy en iugement à ce
qui vient à la cognoistance des hom
mes par cette voie là, tour cela estant
remis, comme des cas reseruez a. 'a
luíhee diurne; Depuis peu de iours il
en est arriué vnc oceurrence remar
quable qui a fait naistre vn Arrest si
gnalé qui rendra venerable à la po-
íterité, l'equité & la Iustice du tres ca
tholique Parlement de Toi ose. Vn
Bourgeois de la ville que nous appe-
lerons Adrian, voulant faire fa pro-
uision devin s'addrcssaà vn Cabarc-
tier nommé Nabor qui luy promit de
.luy en vendre à bon prix, & de tel
qu'il luy falloit pour son mefnage . 11
luy en fit gouster d'vn qu'il eust agrea
bles le marché estant fait Adrian
auant que le faire porter en fa maison
s'auisa d'aller vn soir chez le Tauer-
nier pour voir les picces fur le ehan
i o8 La Consefton reuelcc .
tier & se garder d'estre surpris. Nabor
lemeineàsa caue où venans à percer
les pieces'Adrian trouua que ce vin-là
he rcuenoicpas au gouíl de celuy qu'il
auoit essaye', Nabor asseurant que c'e-
stoitdeceluy-làmesme dont il auoic
taste& qu'il luy auoit vendu, Adrian
lenyant & adioustant à cette negatif
uedes iniurcs & des menaces, Nabor
qui estoit homme mal endurant luy
repartit auecque des parolles fi pic-
quantes, qu'Adrian ne les pouuant
supporter haussa la main & luy en
deflascha vn si bon soufflet qu'il luy
fit voir les estoiles dedans cette caue,
&Ieporta presque par terre, Nabor
luy replique à coups de poing, Adrian
repart íï brusquement , que Nabor
voyant que sans autre aide que de ses
mains la partie n'estoitpas assez forte
deíbn cosse se saisit d'vn maillet qu'il
r encontra,&en ramena vn tel coup
sur la teste d' Adrian qu'il Testendit
LaConfefíio» reuelee. 109
roidcmort sur la place. Luy qui nc
pensoitàrien moins qua le tuer, Sc
qui ne songeoit qu a se derïendre & à
repousser l iniure, demeura si estonne
qua peine pouuoit-il rauoir ses es
prits. A la sin recueillant fa raison que
la colere & la frayeur auoient csgaree,
il tire le corps dans vne arriere cauc,
fouit la terre & le met dedans auec-
cjue ses habits & metdespiecesde vin
dessuSjfermant cette arriere caue& en
gardant la clef. Cela fait il reprend le
visage le plus rassis qu'il pust former
&se range au train ordinaire de son
exereice. On à beau attendre Adrian
à fa maison , ilnereuient point, & il
n'y retournera iamais, fa femme &
fes enfans en sont en grand peine, on
leehcrehe par tout, & on ne le trou-
ue point, on l'auoit veu entrer chez
Nabor, on luy en demande des nou-
uclles, encore que le cœur luy battist
ilrcsspond d'vne contenance assez as-
iîO La Confifìion reueleé.
seuree qu'il nc sçait ou il est , qu'il a
bien esté chez luy, mais qu'il n'est pas
responsable de ceux qui entrent &
sortent desa maison, ouuerte à tous
venans comme vn Cabaret ou cha
cun beuuoit pour son argent. Les he
ritiers d'Adrian font toutes les dili-
géces possibles pour sçauoir qu'est oie
deuenu leur pere, mais ils n'en peu-
uent rien apprendre» De -là à quel
ques mois Pasque vient. Nabor tra-
uaiilédes remords de son homicide se
veut bien i emettre auecque Dieu, es
perant que sa misericorde luy. rcmet-
trdit vneoffence qu'il auoit commise
inopinement, & dont il auoit vne ex
treme repentance. 1l s'addrtsse à vn
Prestrc son Confesseur ordinaire j &
sans aucun desguisement luy reuelesa
cause, & luy represente le fait ainsi
que nous l'auons raconté, luy tesmoi-
gneson repentir, & s'estanten suitte
accusé de toutes ses autres fautes il
La Confection reuelee. m
obtient la grace de l'absolution & s'en
retourne en fa maison en magnifiant
Dieu qui auoit donné vne telle puis
sance aux homes que de deílier les pe
ehez , ouurir le ciel & fermer les aby s-
mes. Le bruict de la perte d'Adrian
auoit esté si grand dans la ville qu'il
n'y auoit aucun qui le pust ignorer.
Celse (ainsi appelerons nous ce mal
heureux Prestre ) auoit quelque co-
gnoissanec de la vefue d'Ádrian & de
les enfans, les voyant donc en peine il
les va voir & leur dit qu'ils ne dc-
uoient plus estre en attente d'vn hom
me qui estoit mort, & qu'ils feroient
mieux de faire prier Dieu pour son
ame. Là dessus on le presse de dire ce
qu'il en sçait, il s'en excuse au com
mencement, disant qu'il le sçauoit
sousvn sceau inuiolabîe& qu'il n'en
pouuoitdiredauantage, on entendit
bien qu'il vouloit dire ecluy de la
Confession, à raison dequoy sur
ux La Censesien reutlet.
l'heurc on ne l'en importuna poinr,
mais vn, des enfans sçachant que eet
homme estoit vn auare Juy ietta dam
les yeux de la poudre d or , & luy
ayant promis vnc somme d'argent
auecccete clef il crocheta le secret &
apprit qu'il trouueroit le corps de son
pere dans vne arriere caue de la mai
son de Nabor où ce Cabaretierl'a-
uoit en terré apres l'auoir assommé de
la façon que nous auons rapporree.
Ce fils presente requesteauluge , &
sur la deposition de quelques tes
moins qui auèient veu entrer Adrian
chez Nabor il obtient vne visite en
cette maison , luy qui sçauoit la ca
chette parla reuelation de Celse ne
manqua pas d'y trouucr le corps de
son pere enuelopé encore de ses ha
bits, qu'est il besoin de plus ample
information. Nabor est saisi, &sans
aucune geíhc des le premier interro
gatoire il confesse librement de quel
ìíà X2onsffion reutlee. 1 13
lesorteil auoit tué Adriansansy pen
ser & en íè deffendant, de tesmoins
de son excuse il n'y en auoit point,
faueu d'auoir fait le meurtre le ren-
doit assez conuaincu , il se condamne
luy mesme à la mort 6e s'y dispose
franehement, mais il proteste tout
haut & à la f*cc de la Justice qu'il n'y
auoit que Dieu & son Cósesseur qu'il
nomma qui sceussent son crime, nul
nel'ayant veu commettre, & n'estans
entré en l'arriere caue où il auoit en-
terré ie corps depuis qu'il auoit fait cet
exeés. Cette parolle fut remarquee*
on demande au fils par quelle voye il
auoit de fcouuert cet homicide de son
pere, il refuse au commencement de
la dire , menacé de la prison & de la
gesne il deelare que par vne somme
d'argent il a tiré ce secret de la bouché
de CelscjCelsecst saisi comme il estoit
sur le point de prendre la fuitte, ce
<|ui íìt cdniecturer qu'il se sentoit
H;
ii4 La ^onfefion reuelee. '
coulpable , interrogé sur l'accusation
du fils , il nie d'abbord d'auoir rien
descouuert, preste il se couppe , &
tiyant pris conseil il tascha de s'excuser
par vne especc de crainte, qui peut
eíbranler vn homme constant c'est
celle de la mort , & qui est authoriséc
parle droict, il confesse que son im
prudence ayant esté telle que de dire
à la vefue & aux enfans d'Adrian
qu'ils ne se missent plus en peine de le
chercher parce qu'il estoitmort. Ce
fils quil'accusoit n'ayant pû appren
dre de luy aucune particularité, paree
qu'il declara que ce qu'il en sçauoit
estoit par le tribunal de la Confes
sion, apres auoir tenté en vain fa fide
lité par l'ossre d'vne somme, l'auroit
en fin contrainct le poignard à la gor
ge de luy dire ce qu'il en sçauoit. Cet
te couleur specieuse embrouilla l af
faire durant quelques iours , & rendit
en l'opinion de plusieurs eePrestre au-
La Confefiionreueltt. \ 115
eúnement excusable ôc plustost in
consideré que maticieux, mais à la fin
partes enquestes, les confortations,
& le reste des procedures la verite' sor
tit du puis de Democrite, le secret des
cœurs fut descouuert, & la cachette
des tenebres manifestee. Le Prestre
futtrouuécoulpable, &parvn iuste
& vray ment remarquable &Catholi-
que A rrest il porta la peine quiatten-
doit Nabor, & fut condamné à estre
pendu & son corps reduit en cendres,
& Nabor renuoyé absous & en ía
maison, hors de Cour & de procès, Ôs
iouissant purement &: plain em en tdii
benefice de l'absolution qu'il auoit
receuau Sacrement de Penitence. Ju
gement solemnel & memorable, êc
qui nous apprend que comme au Sa
crement de Mariage l'homme ne
peut separer ce que Dieu a conioinct-,
en celuy de la Confession, l'homme
nt peut reueler ce que Dieu tient ca
Hij
iiflf La Confepon reuelee.
chédansla cachette de ion visage, &
ne deeele iamais à personne, & que
les Prestres qui sont si sacrileges que
de violer ce sceau sacré meritent d'e-
stre punis de chastimens rigoureux
& exemplaires.

Le faux Ami.

HISTOIRE VIÏL

'Apostrcà grande raison


demettre les faux freres
entre les plus grands pe
rils qui íe rencontrent
en ce monde. Monde où la duplicité
& la malignité sont si communes, la
sincerité & la fidelité si rares. Le Roy
Prophete se plaint de ses faux amis
beaucoup plus que de ses ennemis ve
ritables, si mon ennemy,dit-il, eust
parlé de moy des- auantageusementit
Le faux Ami. 117
í'cussé souffert áuecquc patience , &
s'il m'eust poursuiuy ie me fusse escar
re de deuant sa fureur, maistoy qui
metesmoignois deiamitié, de qui ic
pensois connoistre la franchise, & le
gentil courage , qui as fait tant de
repas auecque moy me trahissant
ainsi lafchement comme tu fais , que
te puis ie souhaitter ílnon toute forte
de mai- heurs. Cette tromperie si or
dinaire parmy les hommes a fait nai-
stre cette maxime de la prudence du
siecle de ne se fier iamais de son secret
qua soy- mesme. Que si en lamifié se
commettent tant de deíloyautez, en
l'amour combien plus se pratiquent
de fourbes. Vous l allez voir en cette
Histoire qui se terminera dans le tra-
gicque spectacle d'vne insigne perfi
die. En vnc Prouinee de noítrc Fran
ee que ie ne veux pas nommet, Cra-
tis& Partian deux Gentil hommes
voisins viuoienc non feulement ea
H Ui
n8 Le faux Ami.
vne bonne intelligence, mais en vnc
estroitre amitié, iuícjucs à ce que la*
mous, ce petit boute-feu, vint mettre
de la diuision en l'vnion de leurs
ames, & logea la perfidie en la place
que la loyaute' auoit û long temps
occupee. Ils cstoient tous deux en la
fleur de leur aage, & en cette saison
de la vie qui porte les hommes au ma
riage & à l'eítablissementdeleur for
tune. Politian ietta les yeux fur Phe-
bc ieune Damoiselle heritiere de sa
maison , & qui auecque des richesses
abondantes auoit vne beauté capable
de picquer vn cœur porté à la bien
veillance. Ellc éstoit en la puissanee
d'vn tuteur qui ne demando it que de
sc descharger de cette pupille & du
maniment d'vn bien dont l'abondan-
ce estait meflec de quelque embarras
de procès & d'assaircs . Politian se
promettant d'en venir à bout', & que
î'vtile vaudroic bien la peine qu'u y
Le faux Ami. 119
employeroit,semetàla recherche de
eette fille, & comme il estoit brauc
Gentil-homme & fore accomply il
luy fut aisé de fe rendre agreable à cet
te Damoiselle , qui ne desnoit rien
tant que d'estre maistresse, & de chan
ger la subiection.d'vntuteuràla com
pagnie d'vn mary . Le commence
ment de cette recherche fut vnc sim
ple conuersation, cette conucrsation
deuint frequentation , cette frequen
tation complaisance, cette complai
sanee intelligence, cette intelligence''
amour, cetteamour fit l'ouuerturc de
la poursuitte. Le tuteur ne prenant
pasde siprés gardeaux deportemens
desa pupille laissa insensiblement en
gager son cœur en l'assection de Po-
litian, & quand il vmfa descouurir
son dessein qui tendoit au mariage,
l'autre qui ne faisoit rien sans l'auis
desparens les consulta , & il trouua
leurs opinions disserentes. La mesure
H iiij
ue Le faux Ami.
ordinaire des mariages lelon le mon
de ce sont les biens. Politian ne sem-
bloicpasen auoir assez pour estre vn
party cfgal à Phebé, aussi auoit-il
haussé les yeux & porté ses desirs vers
elle autant pour augmenter fa fortu
ne que pour posseder fa personne.
Sur cette difficulté Politian qui s'e-
stoit asseuré de lasscction de la fille
(si on se peut asseurer d'vne chose
aufli mouuante qu'vne fueille) s'auisa
pourattirer en fa faucur celle des pa-
rens d'y employer son amy Cratis qui
auoitdela ereance parmy eux, Cratis
s'y porta au commencementà la bon
ne foy,& y rendit quelques deuoirs,
mais l'amour luy avant ouuert les
yeux fur le visage de Phebé, & son
intercíl luy ayant representé l'esclat
de ses biens il crût que ce morceau se-
roit aussi friand pour fa bouche que
pour celle de son ami, & que sans vio
ler l'amitic il pouuoit garder Tordre
ht faux Ami ut
dela charité en commençant parsoy-
mesme. Au lieu donc d'applanir les
difficuítez il les augmente , il rauale 1c
bien de Politian, il represente que sa
mere qui estoit encore en vie en poss-
sedoitïa meilleure part,qiuls estaient
beaucoup d enfans,quc ce qui parois-
soit aucunement en gros leroit peu
dechoie estant partagé, que Phebé
meritoit quelque chose deplus haut,
& en cela il se conduisoit auecque
tant de soupplesse que faisant sem
blant de parler pour son amy il des-
faisoit en peu de mots ce qu il fei-
gnoitd'establir en vne grande quan
tité de parolles ambiguës & embar
rassees, rusant de la sorte & eíloignant
les esprits des parens autant qu'il pou-
uoit de cette alliance, il abborde Phe
bé dont il trouua le cœur extreme
ment attaché à Polîtian, & ce futicy
où ses finesses furent necessaires pour
descoud rc cette liaison qu'vne longue
ut Lefaux Ami.
conuersation auoic formee, faisant
donc semblant d'applaudir à eette
bien-veillanee& de louer sonamy,il
taschoit peu à peu à faire entendre à
Phebé que ce n'estoit pas tout ce
qu ellepensoir, que le mariage estoit
vn marché où il falloit considerer plu
sieurs choses , qu'on ne se marioit pas
tant pour soy que pour sa posterité,
quePolitian auoitvncmere & mere
imperieuse qui vouloit tour gouuer.
ner,& qui la reduiroiten dessuiet-
tions fafcheusses , quelle ne seroit pas
maistresse chez soy , que. son mary
meshve seroit comme en tutele , &
que mal aisement deux femmes sc
pouuoient accorder en vn mesme
mesnage. Phebé fut troublee à ce dis
cours, ô£ l'accort Gratis ayant iuge
Far les change mens de son visage ac
emotion de soname, & remarque
quec'estoit-làrendroitle plus foible
renforça la batterie, en sorte cja'il al
Lefaux A)ȕ. 1*3
lentic Ic feu quelle auojt fort ardent
pour Politian^&eîleendeuint toute
resueuse. Ayant ainsi a diuerscs fois
&par plusieurs artifices sapé les fon-
demens de cette amour , il taicha de
s'insinuer aux bonnes graces de Phe-
bé, ce qu'il fit assez aisement ayant
dcíbaucné.cet esprit de sa premiere af-
fection^ & le marché estant presque
fait auccque le second, quand on est
desgouste du premier marchàç)qu.'est-
il besoin d'examiner si particuliere
ment son procede, ayant iupplantc
Politian il se mit ensa place, & en peu
de iours ayant obtenu le consente
ment des parens & de la fille il se vid
cn possession de Phebé par le maria
ge. Si vous me demandez de quelle
sorte Politian se laissa si aisement en-
leuersamaistressesanscn tesmoigner
plus de ressenrimeht , ic vous auisc
o^c le trompeur Cratis comme va
couteau, tranchant des deux parts
ii4 Lefaux Ami.
secut si bien souffler le chaud & Ic
froid d'vne mesme bouche qu'à meC-
mc remps qu'il faisoit des mauuais
rapports de Politian à Phebé , il cn
faisoit d'autres de Phebé à Politian
qui refroidirent fa passion & le re
tirerent fans bruit de cette poursuitte,
ainsi loyseleur iouë doucement de
l'appeau pour surprendre le, simple
oy sillon ôc le faire donner dans ses fi
lets. Mais il en est des ruses ,conii
medurard,tost oû tard elles. parois-
fent à la honte & au dommage de
leurs autheurs.Cratisfut si peu con
sideré de defcouurir à fa femme le
stratageme dont il s'estoit feruy pour
la destacher de l amour de Politian &
se l'acquerir pour femme. Gomme il
est mal-aise qu'il n'arriue à la longue
quelque discorde ou mescontente-*
ment entre les matiez, Cratis& Phe-r
bé estans tombez en quelque noise
«Ile luy reprocha sa tromperie, &
Le faux osJmi. u5
comme si elle se fust repentie de la-
uoir espousc cllc luy dit qu'il n'estoit
sort mary que par surprise. Cette re
proche o ffence Cratis qui luy repar
tit auceque des parolles aigres j & die
on que quelque soufflet cn vola (ur la
iouc de Phebé. Cette femelle irritee
medite sa vengeance & rappelant en
son esprit ses premieres affections
pourPolitianelìefercsoutde renuer-
ser cet affront sur la teste de Cratis aux
dcipensdeson proprehonneur. Elle
accoste Politian qui ne s'estoit point
diítraàct de la frequentation ny de l'a -
mitiéde Cratis pour ce mariage , çe
faux amy ayant conduit son strata
gème auecque tant d'art qu'il ne s'e-
iroit point apperecu de fa trahisoni
Elle luy manifeste tout l'artifice dont
Politian ne fut pas- moins surpris que
silafoudre fust venu balayer la terre
fous ses pieds. Tandis qu'il en medite
vne vengeance notable Phcbé luy ca
i6 L* faux Ami.
ouurele plus doux moyen qu'il eusfc
pû dcsirer, elle luy declare sa colere
contre Cratis & iusqu'où alloic son
indignation, cc que Politian mesna-
gea si dextrement que sans m'amuser
à porter plus de lumiere qu'il ne faut
dans ce negoce de tenebres ils rallu
merent leur ancien brandon qui
dans peu de iours mit leur reputa
tion & leur vie en cendres. Cette pra
tique ne se pût conduire si seerette-
ment que le faux amy ne s'enapper-
ceust, &t Cratis estimant que par la
loy du Talion Politian luy pQurroit
bien rendre le change de fa trompe
rie, se met sur les aguets & il ne trou-
ua que trop vray ce qu'il eust voulu
n'estre qu'en apparence . Vn pareil
tortnesclauequc dans le fangselon
les maximes du monde . Cratis fait
tant qu'il surprend ensemble Phebé
ôc Politian, & tandis que- la colere le
porte premierement fur cette femme
LesauxAtni. 117
infideflereseruantson galand pour la
seconde execution de sa vengeance.
Politian euíl le loisir de sesaiíir d'vn
poignard qu'il auoic sous le cheuet du
lict où il estoit couché auecqtfc la
mal-heureuse Phebé & de l'enfoncer
dans lescin deCratis , qui mourust à
l'instant fur fa femme morte. Ceux
qui accompagnoient Cratis en cette
execution le voyant mort blecerent
Politian en diuers lieux, & fans la-
cheuer ils fe saisirent de luy & le remi •
rent entre les mains de la lustice , qui
ayant expedié son procès en peu de
iours le condamna à perdre la teste
comme adultere & homicide, Chais-
ne miserable du peché qui en taise tant
de morts & tant de maux les vns fur
les autres. L'amour,l'interest,la trom -
perie , la colere, la vengeance, le des-
pit, la destoyauté, ioiient icv diuers
personnages. Et dans ce seul exem pic
nous pouuons apprendre l'aueugle
n8 Ltfaux Ami.
ment de tous ceux qui abandònnans
l'ourfe de la raison se laissent aller aux
tempestes des passions qui les pous
fent dans des cscueUs où ils font de
tristes naufrages. O Seigneurie salut
est loin des pecheurs, car ils n'ont
pas recherché vos iustifìcations. Le
repentir & l'infelicité accompagnent
leurs voyes , ils ne cognoissent
point celle de la tranquilué. Vric
grande 6c profonde paix enuiron-
ne ceux qui fe tiennent dans l'ob-
feruance de vostre loy, & ils ne sont
fuiects à aucun scandale.
/

\
Le Parritide Mdl -heureux. 119

LeTarricide Aíal-beureux*

HISTOIRE IX.

Idelle , & Honorés


Gentils-hommes d'v-
nc mesme Province
ayans esté nourris Pa-^
ges de l'escurie íbus
Henry Troifiesmc
noiierenc ensemble vnc amitié si
estroitte quelle estoit en admiration
à tous leurs compagnons , ils la conti
nuerent estans de retour en leurs Pro -
uinces,& sortii de ce premier seruice
qu'en leur ieuncsse ils auoient rendu
au Roy. Depuis ils furent freres d'ar
mes, ils coururent la Flandres &I'A-\
lemao-ne où dans les hazards de la
guerre ils se rendirent des assistances
lyna l'autre telles qu'on les doit ae-
Amphit. Sanglant. I
ij o Le Parricide Mal heureux.
tendre de deux parfaits amis. Estans
de retour en leurs maisons sansauoir
rapporté de tant de peines & de perils
courus autre recompense que la gloi
re, dont les grands courages font plus
d'estat que de toutes les richesses du
monde, ils songerent à íe pouruoir &
à mener vne vie douce & retiree. lisse
marierent à des Damoiselles de leur
voysinage si conformes d'humeurs
que la mesme amitié qui estoit entre
leurs maris se forma cntrelles. Ils pas
serent quelques annees en vne vie as
sez heureuse. Si la chicane qui est
la guerre de la paix & vn fleau qui ne
ruine pas moins de familles que la
guerre mesme ne fuit venu troubler
leur rcpos.Le bien dt femme de Fi
dele se trouu a vn peu embrouille, &
comme l'on dit de la plume de l'aiglc
quelle ronge les autres, en le voulant
esclaircir il embarrassa Ic sien de telle
sorte que la iudicature ( car d'appeler
Le Parritide Mál-heureUx. ijt
celaiusticc il n'y a pas d'apparence ) lri
ruina ; reduit à d'extremes miseres^
Honoré fut son" refuge quiNnc luy
manqua pas tant que DieU luy est
donna les movens, mais en finilfuÉ
contrainct de luy dire edmme les
Vierges sages aux follesj de peur que
mon bien ne íoit pas suffisant pour
vous & pour moy, il est plus raison
nable que vous alliez pousser vostre
fortune & que voustaschiezde relo
uer vostre maison par vostre Vaillan
ee. Comme Fidele estoit en cette de
liberation sa femme lassee d'ennuis &
de tristesses prit vne maladie qui la
tira des miseres du monde, ne laissant
de son mariage qu'vne fille appelec
Vrbaniede l'aagc de douze où treize
anSj se voyant libre du ioug qui le te-
noit attaché il se resolut d'aller dailS
les armes chercher, ou vne mort hô-
norable, ou vne plus auantageUÍc-
condition, ayant donc recueilli çe
13 1 Le Parricide Mal-heureux'
qu'il pût du reste de ses pertes il se mec
en equipage laissant fort peu de bien
à Vrbaine, & la remettant entre les
mains de Fidele qui luy promit de
l'efleuer comme sa propre fille, &
mesme dela faire cspou'erà vn defes
fils quand elle seroit en aage d'estre
mance. Honoré s'en alla en Allema
gne ou auíïi tost il trouua party au
pres du Duc de Bauiere qui luy don
na yn rang honorable dans fa milice,
& vn entretien digne de sa qualité en
attendant que les occasions des trou
bles d'Allemagne luy donnassent le
íuiet d'employer Ion courage & son
adresse. Mais reuenons en France ou
s'offre à mes yeux le spectacle funeste
qui fait le principal de nostre Histoi
re. Vrbaine eíleuec entre les enfans
d'Honoré trcuua tànt de grace de-
uant les yeux de son aisné que nous
nommerons Diofcore, qu'il sembloit
que ce ne fust qu'vne arac en deux
Le Parricide Mal-heureux. 135
corps tant leur vnion estoit parfaitte.
Honore au commencement fut fort
aise de voir que son deíir rciiífift
auecque tant de bon heur, souliait-
tant par le mariage de ces deux amans
rendre ce tesmoignage à Fidele qu'il
preferoit son amitié à toutes les plus
riches alliances qu'il eust pû rencon
trer pour son fils. Mais quand l'aagc
cust apporte à la naissante beauté
d'Vrbainele mesme lustre que ì'espa-
nouïssement adiouste au bouton de
la rose, cet esclae donna dans les yeux
de ce pere inconsideré, & il sc mit à la
souhaitter pour autre que pour belle-
fille. Dc-ja ceieune orient auoit at-
taint les quinze à seize ans, & Dios-
core qui n'auoit qu' <n an plus quelle
n'estoit pas en cette force qu'on desi
re aux hommes qui se rangent sous
les loix d'Hymen, bien qu'il ressen-
tist d'autant plus fortement les traicts
dcl'amou^quccefeu agit plus puis
I iij
ïj 4 Le Parritide Mai heureux.
samment sur le bois verd que fur lc
sec. 1l estoit des- ja accordé à Vrbaine
qu'il regardoit comme celle quiasseu»
rement deuoit estre son espouse , & il
languissoitenl'attentede son entiere
possession, lors qu'Honoré aueugle
par cette folle deité qui porte vn ban
deau fur ses yeux furuint comme vnc
froide gelec qui ternit toute la graee
des fleurs. II se metauecquedes foins
fì aísidus & des continances si pas
sionnees à carresser &àcaioller eette
ieunefllle qu'il eust fallu estre tout à
fait ignorant des passions affectueu
ses pour ne cognoistré pas la sienne.
Ce qui fit entrer & femme en vne ia-
lousie aussi vehemente qu'elle estoit
juste. . lalousie qui la rendit d'vnc hu-
ineur si aigre & tempestatiue qu'il n'y
auoit plus de repos en la maison que
quand elle dormoit. Lc pauure Dios-
çore s'enapperceutaussi qui se voyat
vn si puissant rlual sur les bras nç
Le Parricide Ma l-heureux' i3j
sçauoic à quoy sc resoudre . Honoré
fermant les yeux a toute cósideration
sinon à celle de son iniuste defir sc
mocque des tempestes de sa femme
& ne laisse de continuer ses poursuit-
tes malgré ses reproches, & pouríui-
ure Vrbaine meíme fur son visage.
Cette femme craignant la colere de
son mary dont le bras estoit redou
table , tourne fa fureur contre l'inno-
cente fille, & comme si elle eust con
tribué quelque chose à Terreur d'Ho
noré, elle luy fait des traittemens íi
rudes qu'ils n'estoient pas supporta
bles, encore luy estoit moins fafcheu-
fêla colere de la femme que 1'Amour
du mary,& Dioscore qui voy oit Tvne
& l'autre tourmenter vric personne
qui luy estoit si chere ne sçauoit que
deuenir. Toute la consolation de ces
coeurs affligez estoit en Tesperance
d'vnmeilleur temps, & devoir la rai
son maistreíse dans l'cssprit d'Honorç
I iiij
13 6 Le Parricìde Mal-heureux]
& de fa femme . Mais c'esteit cher
cher des poissons en l'air, & de la
blancheur en vn more. Plus Honoré
va en auantplus s'augmente fa flam
me par la eroissante beauté d'Vrbai-
ne, plus ses importunitez fe renfor
cent, & c'est tellement à camp ouuert
qu'il la poursuit que tous ceux qui
s'en apperçoiuent en ont honte pour
luy. La fille non moins sage que pa
tiente le reiette, & 1 c respectant com
me pereluy rend force honneur &
point d'amour, ce qui meteet hom
me en des angoisses extremes . A la
fin de peur que la furcurne leportast
à des extrernitez dangereuses & dont
lúy mcsme fefust repenti, Vrbaine se
plaint à quelques vns de fes parens &
leur represente en quel danger elle
estoit d'estre wlentec en son hon- r
neur si on ne la retiroit de la maison
d'Honoré* de qui se fit par vne subti
lité merucilleuse & scaetternent,
Le Parricide Mal- heureux. 137
d'autant que cet homme ardant d'a
mour euft plustost donné de> batail
les que de se voir ramr ouuertement
celle dont il estoit idolatre De quctle
rage sust-il saisi quand il se vid priué
dç celle qui estoit la lumiere où piú-
stost l'aueuglemenr de ses ycux,il n est
pas possible de le raconter, lls'en prit
à fa femme & à fou fils, outrageant
l'vne 5c L'autre de parolles & à\ ffects
qui ressentoient la violente fureur
dont il estoit poíìcdé, mais tout cela
leur fut doux parce qu'ils furent deli-
urez d'vn fardeau qui leur estoit bien
plus pesant. Ils ereurent que le temps
redonneroit vn meilleut sens à Ho
noré, mais tant s'en faut quel'absen-
ce de l'obiectayme effaçait de sà me
moire cette idee qu'il auoit si auant
emprainte en son esprit, qu'au re
bours cette image y rcuenoit en vne
forme plus auantageusc & luy don-
noitlanuict & le iour des assauts &
138 Le Parrieide Mal heureaxi
des inquietudes merueilleuses. Il fait
cequiípeutpourl'accoster, mais ou
tre que la fil lc le fuit comme vn Spe
ctre, ceux quil'ont en garde ne per
mettent pas qu'il la voyc , de lettres
elle n'en veut point receuoir de luy,
ny preíter les oreilles à aucun message*
qui vienne de fa part, ce qui le met en
vn desespoir inconceuable. Ne pou-
uanttrouuer, ny paix, ny trefues à fa
passion il entre en ialousie contre sou
fils qui auoit plus d'acccs vers Vrbai-
ne qui luy estoit accordee, &pourfc
tirer cette mouche de l'esprit il l'cn-
uoyeà Paris pour voir la Cour & fre
quenter les Academies ou Rappren
nent les exereices necessaires à la No
blesse, Diosscorc est contrainct d'o
beir, mais ce fut apres auoir renoué
par de nouueaux sermens l'inuiolable
fidelité qu'Vrbaine & luy s'estoienc
promise í'vn à l'autre. S,;x mois apres
qu'il fust party la femme d'Honore
Le Parricide Mal heureux. 139
mourut d'vne fieburc ethique non
sans soupçon de poison, encore que
l'on tint communement que c'estoic
la ialousic & le mauuais traittement
de son mary qui l'auoient ainsi desc-
chee de tristesse . Honore se voyant
libre commença lorsàsc declarer ser-
uiteur d'Vrbaine , & à dire tout haut
qu'il l'auroic pour femme où qu'il
perdroit la vie. Il escrit son desir à son
amy qui luy manda que luy ayant re
mis sa fille pour en faire ce qu'il vou-
droit il tiendroit à honneur qu'il en
fist sa femme quelque difference qu'il
yeust entre leurs âges, auecque cette
asseuranec & consentement de Fidele
il se promet la conqueste de la place
tant desirec , & quelle resistance y
eussent pû apporter les parens fila fil
le mesme ne s'y fust opposee , alle
guant quelle estoit promise à Diosco-
rc, & quelle ne pouuoitsans perfidie
retirer fa parolle. Et si ic vous la fay
140 ht Parricide Mal.heureuxi
rendre par mon fils, repartit Honoré,
ne voulez-vous pas luy rendre la sien
ne. îc verray, reprit Vrbaine,cequc
i'auray à faire quand il m'aura parlé.
L'impatient Honoré fait rcuenir
Dioscoredont il effraya tellement le
courage par ses menaces qu'encore
qu'il eust resolu en venant de perdre
plultostlavic que de se separer d'Vr-
baine, il changea de couleur & de
note en la presence desonpere, mais
ce fut auec vn tel ereue-cœur qu'il luy
obéit en ce qu'il desiroit, qu'à Imitant
mesme il tóba dans vne maladie qui le
porta dans peu de iours íur le bord du
cercueil , trop heureux s'il y fuit des-
cendu,nous le mettrions'auiourd'huy
entre les martyrs d'amour , au lieu de
le loger parmy les Parricides. Cc fut
icy que l'amour de percioiia son res
sort, & donna vne telle allarme au
cœur d'Honoré qu'il en oublia pour
vn temps la paillon demesuree qui
Le Parricide Adal-heureux. 141
l'auoit tourmente pour Vrbaine. Il
cut plus de peut de perdre son enfant
quvnemaistrcsse. Il ne falloic point
que les Medecins employassent beau
coup de finesse pour deuiner qu'il
estoit malade par excés d'amour,
comme celuy qui recognut par subti
lité celle que Demetrius auoit pour
Stratonice. Honore s'approche de
son fils qui estoit comme aux abbois
de la mort, & luy ayant promis de
luy laisser espouser Vrbaine , cette
seule parolle cust plus de pouuoir
pour luy redonner de la vigueur que
toutes les drogues de la Medecine.
Les maux se guerissans par leurs con
traires, comme le desespoir l'auoitab-
batu l'eíperancele releua, & auíïì- tost
cju'il put reprendre ses esprits pour
sasseurerde la parolle de son p ere il
dcsira estre fiancé à Vrbaine, ce qui
fut fait du consentement d'Honoré
& des parens de la fille, depuis cette
141 Le Parricide Mal-heureux.
hcure-là il alla touíiours de bien eh
mieux iusques au recouurement de fa
parfaitte santé, mais à mesure que son
corps rcuenoic à conualescence l'es-
prit d'Honoré reprenoitson premier
mal, & lors que le fils fut entierement
gueri le perefe trouua tout embrasé
de sa premiere flamme. Et se desdisant
de tout ce qu'il auoit iuré comme ne
l'ayant auancé que par stratagcme
pour redonner la vie à son fils , il veut
rompre ces fiançailles & se faire de
beau pere mary d'Vrbaine qui y resi
ste tant qu'elle peut , son cœur estant
tout retourné vers Dioscore. Voicy
vn grand contraste&Honorés'y pos
te auecque tant de violence, & son
fils se roidit contre luyauecquc tant
de fermeté que le pere ne le menace
de rien moins que de luy oster la vie
qu'il luy auoit donnee vne fois &
puis rendue . Le fils voyant que l'a-
mour faisoit perdre à Ion perc les sen
Le Parrtade aLheureuY. j 43
timens de la nature, perdit aussi le res
pect presse de la mesme passion, & ac
cusa tout haut Honoré d'auoir em
poisonne la mere , & ossroic de Ic
prouuer par bons teímoinsen la face
de la Iustice. Cela transporta si furieu
sement Honoré qu'il iura de tuer
Dioscorc s'il se presentoit deuant luy,
& d'essect la premiere fois qu'ils se
rencontrerent Honoré mit l'cspee à la
main & obligea Dioícore de faire le
semblable. Ce seroit aux Poètes de
dircicyau Soleil qu'il rebroussast en
fa carriere, où qu'il voilast fa face pour
ne voir point vne fi horribl e rencon
tre. Dioícore en esquíuanteuitoit au
tant qu'il pouuoit de mesurer son es-
pec auecque celle de son pere , &pa-
roit sescoupssans l'attaindre , en fin
se sentant blece quoy que legere
ment, Òc iugeant bien que celuy qui
l'attaquoitnelevouloitpas laisser en
vie, apres auoir proteste de fa iustc
144 Le Fameute M al- heureux.
deffence il commença à refpousser la
force par vne autre, & auec tant de
mal heur que ce perc aueuglé de fu
reur se lança íur l'espee de son fils, &
se la passant au trauers du corps cheut
à ses pieds roide mort. Encore qu'il y
eust quelque innocence en cc Parrici
de, il estonna toutefois de telle sorte
tout leVoyûnage qu'on n'en parloit
qu'aucc execration, & Vrbaine en
coneeust vne telle horreur que toute
l'arfection quelle auoit nourrie si
long temps pour Diosscore s'esteignic
eh vn moment,nc le considerant plus
comme son amant, mais comme vn
fils meurtrier de son pere. 1l seiustifia
de cette action deuant la Iustice qui
luy donna sa grace sans auoir recours
au Prince, apres cela il crut que rien
ne s'opposeroit plus à son mariage
auec Vrbaincj mais il y trouua plus de
difficulté que iamais dans la volonté
dela fille, qui sc trouua entierement
Le Pârrìcide Mal-heureux. 145
ehangce sans qu'il restast en son cœur
vne seule estincelle de sa premiere
flamme. Sc voyant rebutté dece ca
ste là tant pour sc diuertir de la tri
stesse de ce funeste accident qui 1c
rendoic odieux à toutle monde, en
core qu'il eustvsé du droict de nature
en se descendant, que pour tascher de
reconquerir Vrbaine par la volonté
de Fidele,il alla çnAlemagne,& ayant
rencontré ce Gentil-homme en Ba-
uiere il luy raconta ce qui s'estoit pas
sé entre luv & Honoré sur le mict
d'Vrbaine. Fidele outré de douleur
de la perte de son amy arriuee si mal
heureusement par les mains de sori
propre fils , detesta si estrangement cc
parricide & traitta si aigrement Dios-
core qu'il iura que plustost ilestran-
gle'roit sa fille de ses propres mains
que de la donrter en mariage à vri
homme qui auoit les mains sanglan
tes du meurtre de son perc , & dU
Amph. Sanglant. K
146 Le Parricide Mal-heureux.
meilleur amy qu'il eust au monde. Cc
rebut mît cn vn tel dcsespoir ce mise
rable icune homme qu'il fustsur les
termes de faire appeler Fidele & de sc
couper la gorge auecque luy. Toute
fois il s'en abstint , & se retirant auec
que des douleurs des regrets & des
confusions qui ne se peuuent expri
mer, on h'a iamais sceu de luy aucu-
rtes nouuelles. Lcsvnspar coniectu-
rcplus que par certitude faisans cou-
rir des bruits , tantost qu'il s'estoit
rendu Hermite , tantost qu'il estoit
mort dans les armes, tantost qu'il s'e
stoit precipité dans vn fleuue, tantost
qu'il s'estoit empoisonné.Tous dVne
commune voix augurans vnemau-
uaisc choie à ecluy qui auoit esté si
miserable que d'oster(quoy que par
mal- heur) la vie à celuy qui estoit au-
theur de la sienne. Quoy que s'en
soit on void reluire en cet euenement
beaucoup de traicts de la Iustice de

1
Lt Parricide Malheureux. 147
Dieu, en la punition du Perc & du
fils, l'vn & l'autre se trouuans fru
strez de ce qu'ils auoiené desire auec-
que des passions si demesurees.
Tl • I
Bien- heureux celuy la raison
& le iugenient pour Aie dans le la
byrinthe de tant d'humaines er
reurs , celuy-là sortira de rembar
ras où les autres demeurent enue-
lopez, & fera vainqueur des mon
stres qui deuorent les autres . Si
nous suiuons cette claire & seurc
guide nous ne nous clgarerons ny
perdrons iamais.

K ij
148 Le suant Concubìnaire.

Le puant Concubinaire'

HISTOIRE X.

Lanchir vn More, & oster


lesmoucheteures àvn Leo-
part sont deux choses plus
aisees à faire que de porter au bien
ceux qui sont accoustumez au mal.
Mesplayes se sont enuieillies, disoit
le Roy Prophete, à la face de ma fo
lie, parlant de son habitude au peché,
& la plus fanglan te reproche que face
Daniel àvn des vieillards accusateurs
de la chaste Sussanne est de l'appeler
enuieilly en des mauuais iours. A rai
son dequoy le Sauueur cria bien hauti
& pleura fur le tombeau du Lazare
puant & pourri, & en cela figure du
pecheur enseueii dans ses corruptions
& dans ses vicieuses coustumes. Vous
Le puant Concub'maìre. 149
l'allez vair en cette Histoire que ie
metsauecque raison entre Iestragic-
ques, puis que par la miserc du corps
nous pouuons coniecturer la ruine
eternelle de lame. En vne petite ville
de ce Royaume, dont ie tairay le
nom pour ne scandaliser les lieux non
plus que les personnes, estoit Princi
pal du College où la ieunesse estoit
instruitte aux bonnes lettres, ie ne
sçay si auíïi aux bonnes mœurs, vn
personnage que nous appclerons
Epaphrodit, nous ne dirons point s'il
estoit Seculier où Ecclesiastique pour
ne deícrierles conditions par le vice
d' vn particulier. 11 auoit l'esprit assez
beau , & nourry dans l'Eloquence
Grecque & Latine & la Philosophie,
II auoit soin d'attirer aupres de say
d'assez bons Rcgens, & luy-mefme
enseignoit ses escoliers auec tant de
soin.de dexterité, & de diligence,que
plusieurs reussjssoicnt fort capables
Kiij
150 Le puàHt Concubinaire.
sous íà discipline. Pleust à Dieu qu'il
cuíl eu lame aussi bóne,& qùcsaície-
ce luy euíl donné de la conscience,
nous n'aurion* pas occasion de rc-
prçscnter son horrible fin, ny de le
mettre au rang de ceux dont la repro
bation cil presque afleuree. Sa vie li-
centieusc & desreglce le fit arriuerà
cette rnisere, & la sensible maledi
ction de Dieu parut sur luy apres fa
mort d'vne façon que tous iugerez
non moins funeste qu'estrange . Il
* estoit suiet au vin, aussi estoit il 11c dás
vncProuincesuietteà l'excés du boi
re, il accompagnoit cela de la bonne
chere ; car s'il beuuoit bien il man-
geoit encore mieux, si bien que son
corps estoit vn sac de viande & dç
brcuuagc,, outre cela il estoit addon-
nc'auieu,mais ce qui lç perdit ce fu
rent les femmes. Toute fa sagesse &
(à science furent deuorecs dans cet
abysme quiauoit autrefois englouti
Le suant ConettbinaJre. 151
les Dauids, les Salomons, & les San-
sons. 1l demeura trenre ans dans vn
continuel concubinage, non qu'il
s'attachast à vn seul obiect, mais cou
rant au change il.deíbauchoit vn
grand nombre de femmes & de filles.
Tantost il les entretenoit hors de son
College, tantost il les tenoit aupres
de soy, à pot & à feu fans se soucier du
seandale & dumauuais exemple qu'il
donnoità la tendre ieuncsse, au con
traire il faissoit gloire de son ordure &
tiroit de la vanité de ion infamie.
Mais il y en eut vne qui en vne fleur
d'aage & de beauté, & d'vne humeur
aceorte&auisce , arrestasurla fin de
fcs iours toutes ses pensees , il en de-
uint tellement esperdu qu'il ne pou-
uoitviure sans elle-, £c si fort ialoux
qu'aussi tost qu'il la perdoit de Veuë
il croyoit qu'on la luy rauist , où
que quelqu'vn la desbauchast. En sa
presence on n'eust osé la regarder
K iiij
ijt Le puant Concuhmaitv.
sans Iuy donner l'alarmc . Combien
d'innocens escoliers furent l'obiect
de fa colere, & passerent par le der
nier chastimét des personnes de cette
forte pour auoir temerairement hauf
fe leurs yeux vers cet astre qui estoitla
lumiere des siens. Quand il appro-
çhoit d'elle il estait riual de son om
bre propre, & sivnemousche fust
assise sur la iotie de cette fille il cust
Voulu à quelque prix que c'euiì este
sçauoir de quel sexe elle cíloir, si du
rnastefans remission il l'eust tuee. ll
demeura sept ou huict ans possesseur
de cet aípíc qu'il conferuoir aussi soi
gneusement qu'vn tresor , veillant
fur fa garde comme le dragon fabu
leux fur les pommes d'or du iardin
des Hesperides. A la fin apres auoir
bien fait fes ieux , & abuse de la pa
tience & de la Iusticc du ciel & de la
terre, la mort voulut faire des siennes
& l'appeler deuant le tribunal ineui
Le puant Concuhinaire. 15$
table ou chacun receura scion ses ccu-
ures. Voyez encore comme ec mise
rable mesprisa les richesses de la bon
te' & longanimité de Dieu pour se re
cueillir vn tresor de colere au iour de
la vengeance, la maladie auant^cour-
rierc de sa mort fut assez longue , il
fust visité de plusieurs Religieux &c
senateurs de Dieu qui tous zelez au
salut de son ame luy aisoient franche
ment apres sauts des Medecins qu'il
diíposalìdescs affaires interieures &:
exterieures, parce que cette infirmité
le menaçoit de mort. Il se mocqua
durant quelque temps des ces auer-
tissemens.diíant qu'il se sentoit bien
& qu'il n'est oit pas fi bas que l'on
peníbit. Mais en tin se voyant dimi
nuer & tirer au declin ii escoutalesre-
monstranceSj entendit les parolles de
salut 8c se porta au Sacrement de re
conciliation. Ilnepust obtenir le be
nefice du deliement qu'il ne promut
if 4 Le puant Concul/inatre.
de mettre hors de sa marson celle qui
l'auoit remplie d'ordures & de scan
dales, & ecluy qui mania son amc fut
íi pressant & si Habile homme que Ic
prenant au mot, & battant ce fer à la
chaude il voulue que sur le champ il
luy dónast congé. Cette mal- heureu
se qui auoit des larmes toutes prestes
pour les faire couler de ses yeux com
me vne pluye volontaire , versa des
torrents à cette nouuelle, fait la de
sesperee, eric, tempeste, se veut preci
piter, s'arrache les cheueux, & don
ne des tesmoignages d'vne extreme
affection à ecluy dont elle cognois-
soit l'humeur & q u elle n'aymoït que
par interest. Auíïi estoit-ce vn artifi
ce dont elle se seruoic pour entrer
plus auant en ses bonnes graces s'il
reuerîoit à conualescence , où pour
auoir meilleure part en son testarríent
s'il venoit à mourir . Et certes cettG
lusee ne se trompa point en cette cou
Le puAnt Concubinaire. 155
lecture; car il en'fic vn aufli auanta-
geux pour cllc que si cllc eust esté sa
femme legitime,luy donnant tout ce
qu'il Iuy pouuoit laisser, & affin que
personne nc Iuy fit aucune fraude il
Iuy remit les clefs de tout ce qu'U
auoitde plus precieux , iettant dans
çc sac deschiré toutes les richesses
qu'il auoit amassees par vne longue
espargne,& beaucoup de soins & de
peines. Il n'est pas possible d'expri
mer au vif les regrets & les douleurs
de ect agonisant, voyant eclipser de
deuant ses yeux fa belle estoile, il
appela son Confesseur cruel & hom
me fans pitiéde le separer ainsi de cel
le qui estait comme l ame de son
cœur, il fallut pourtant que le cou
teau de cette sainte rigueur arriuast
iusques à cette diuifion de son ame &
desost eíprit, de ses os, & de ses carti
lages. Mais tout cela ne fut que mine
k pour obtenir par finesse l'absolu
156 Le puant Coneubinake.
tion, car son Confesseur n'eust pas
plustolMc dos tourné l'ayant laissé en
disposition de rcceuoirle lendemain
le sacré Viatique. Que ce tison d'en-
ferpar son mandement rentra dans
fa maison . Elle se iette à ses pieds
qu'elle veut baiser te arroser de ses
larmes, il ne le souffre pas, il luytend
fa languissante main quelle baise , & !
lauedeses pleurs, quelle eschaussc de
ses souspirs . Epaphrodit au lieu de
pleurer furies pechez quelle luy auoic
fait commettre, verse des pleurs do
compassion, ôc cette flatteuse pour le |
consoler tasche de luy donnerdes el-
" perances de vie, discours que cet abu-
fémalade prend pour desoracles,par-
ce qu'ils sortoient d'vnc bouche ay-
mee. Pipé de ce doux espoir encore
qu'il eustl'ame sur les leurcs, & que
toutes les forces luy manquassent, il
se promet de reuiurc , & apres luy
au air fait de nouueaux sermens de ne
Lt puant Concubinaire. 1^7
l'abandonneriamais, quoy qu'il cuit
promisàson Confesseur, disantquc
c'estoit vne promesse forcec^uecque
des honteuses parolles d'amour que
ie n'oserois representer, il la pria de
ioindre la bouche à la sienne, espe
rant que ce remede luy seroit plus vti-
le que rout le secours de la Medecine,
& qu'vn seul baiser seroit capable
non seulement d'arrester son ameen
son corps, mais de l'y remettre si elle .
en estoit sortie, non seulement de le
guerir, mais encore de le resusciter.
Cette folle fait ce qu'il desire & rem-
brasse, luv enuironnant son col de se s
foibles bras , soit par effort , soit par
langueur , soit par ercés d'emotion
s'attacha fi fort à cette idole que sou
amc se destacha de son corps , 5c il
mourut ainsi íur le sein de cette per- •
duc. O Dieu combien cette more
fust- elle differente de celle de Moysc
qui expira au baiser du Seigneur, Sc
158 Lepuant ConeubinAtïe.
combien ce baiser execrable fust-il
contraire a ce sainct baiser des pre
miers Chrestiensdont l'Apostrc par
le. De vousdirc où s'en alla son ame
sortant de k sorte d'entre ses leurcSj
c'est ce qui nous est secret , mais si la
coniectu re a q uel qu e lieu, il e st aisé de
iuger & sans beaucoup de temerite
que ce n'est point par ce chemin là
.qu'on s'cíleue en la gloire celeste
Cette ame donc alla en son lieu , &
cette femme causcd'vn si grand desa-
j stre íèrra ce corps froid comme la gla
ce sans mouuement entre ses bras.
Laissons-là crier & plaindre son mal
heur pour faire voir vn traict de la co-
Icrc du ciel sur ce corps miserable.
Presque dés vnc heure apres que la
me l'eut quitté il deuint charogne íi
infecte que non la chambre feule
ment, mais toute la mai(on n'estoit
plus habitable pour l'excés de la puan
teur. A peine put- on trouucrperson-
Le puant Concub'maire. 159
ntqui le voulust enscuclir : mis dans
vne bierc la putrefaction , perce le
bois & se fait íentii partout, on l'en-
duit de poix, de cire, de martic, on ap
plique du cuiraux ioin turcs auec de la
colla forte, tout cela nj fait rien. On
fut en termes d'enuoyer querir vn
cercueil de plomb, mais chacun tirant
desoncosténulnesetrouua qui vou
lust en faire la deípencc, à peine put#
on trouuer des hommes pour le por
ter en terre, ces gens qui nettoyent
des cloaques l'entreprirent par vn
grand salaire. On l'enterre dans l'E-
glise, & quoy qu'il y eufl: six pieds de
terre & vne tombe fur ce corps il em
plit toute l'Eglisc d'vne telle infe
ction qu'on fut contraindre le de
terrer pour le mettre dans le cimetie
re. ^Auíli-toft tout l'air du cimetiere
fut empuanti , $ç nul n'osoit plus
paíferpour alleràl'Eglise, on l'enle-
uedenuict & l,e porte- t'on dans.vn
1 6o L t puant Çoricub'maîr i.
champ à l'auanture, les possesseurs te
nant cela pour vne maledicton ma
nifeste ne voulurent point de cet in
fame depoli: y mais le ietterent dans la
riuiere dont les eaux furent tellement
empoisonnees qu'on y trouua/depuis
quantite' de poisson mort & tout
pourri. Cette manifeste execration
iuiuicdelavoix du peuple donna su-
W/k à ses heritiers de debattre son te
stament pourpriuer cette meschante
femme à qui il auoit presque tout
donné , du fruict de fes artifices &
des-honnestetez. La preuuc de ía
mauuaife pratique estoit aiíee ayant
eu de luy quelques enfans , & elle
auoiiant qu'elle tenoit le deffunct
comme son mary ^ elle fut donc pri-
uec de cet heritage, & condamnee à
restituer ce quelle auoit emporté.
Quelques-vns disent quelle mourut
de regret de fc voir ainsi despoiiillee,
d'autres qu'elle vesou quelques an- 1
ft ces
Le puant foncubinaire] 161
nees apres estre reduitte à vne extre
me mendicite. Effects deplorables de
l'incontinence, qui font voir que ce
vice qui porte !c nom de deshonne-
steté, comme le plus infame de tous,
ruine le corps, lame, les biens , Thon-
neur & la reputation de celuy qui s'y -
attache- Certes fi rien de souillé n'en-
treau Royaume du ciel, & sifansW
saintete dit l'Apostre, c'est à dire, ilB
la chasteté,selon l'interpretation de?"
Hierossme, personne ne verra Dieu,
c'est aux intemperans principalement
que saddresse cette menace, oú plu-
stost cette foudre Apostolique. De
hors les chiens, les sales, 6c les impu
diques, en verité ìe vous di, que les
adulteres, les fornicateurs, & les im
pies, ne possederont iamaìs le Royau
me de Dieu.

Àmph. Sanglant* L
i6t L* tardiue T^epenrancc.

La tardiue Refenfance.

HISTOIRE XI.

Oicy vn autre concubi


nage masque du beau
nom d'Hymen , mais
Pretendu Reformé, dot
ne iugerez pas l'issue moins fu
neste que du precedent. Et qui vous
apprendra combien cest vne chose
miserable d'abandonner Dieu, sour
ce de vie, pour se ereuíer descisternes
ereuassccs. Et combien est veritable
cette paroled'vn Prophete,Tous ceux
qui delaissent Dieu sont delaissez de
luy,ceux qui s'efeartent de ses voyes
font eferits en la terre, mais leurs
noms sont effacez au liure de vie. Vn
Religieux d' vn des Ordres Mandians
ncucu d'vn grand personnage du
La tardiue Repentante. iè$
rnesmeOrdre,& qui par ses Predica
tions auoit beaucoup trauaillé pour
le soustien de l' Eglise contre les pro-
phanesnouUeautezdei'hercsicjayant
éftéesteuéauxestudespar ce bon on
cle, & respondu par la viuaciré de son
esprit aux instructions qu'il auoit re-
ceués, fut tellement auancédans son
Ordre, tant par le credit de celuy íuai
luyserúoitde Mecene & de pere, que
par sa propre valeur, qu'il en fut du
rant quelque temps tenu pour vne
des plíis belles lumieres: trop heureux
fi demeurant debout il n'eust point
mis cette clarté sous le boisseau du scá-
dale,& íi perseuerant à cheminer cri
lafplertdeUrdes sáinctspar vne bon
ne vie, il n'eúst point esté accueilli
des tenebres & eniielopé dans la re
gion de ('ombre de la mort . II par-
foiifoitdaris la chaire à fimitation de
son ortcle, & adioustant à lá vigueur
de son aágc des graces d'eloquence,
164 L<* tardiue %cpentAnct.
ôc des belles lettres qui n'estoient pas
au vieillard, il se faiibit admirer de
ceux qui trouuent les rayons du So
leil qui se leue, plus rians, que ceux du
Soleil qui se couche, ioint qu'il en est
de la nouueauté comme des fleurs
dont la fraîcheur est roufiours agrea
ble. L'applaudissement du vulgaire
ayant bouffi les voiles de fa vanite', il
seeut si mal conduire sa barque qu'el
le donna dans les escueils de la pre
somption, où elle fit vn horrible ôc
scandaleux naufrage. Desjala disci
pline du Cloistre luy scmbloit vn
ioug trop pesant, estant d'vn Ordre
non reformé il se donnoit encore des
libertez qui estoient de mauuaisc edi
fication ôc qui renuersoient toute re
gle. En vn mot pour comble de son
mal-heur il se mit sous pretexte .de
pieté & de conferences spirituelles à
conuerser auec des femmes , auecque
tant de priuauté & de familiarité
La, tardiueRepentancc. 165
gu'il ne faut pas s'estonner ficela lc
porta cn des desordres. Ces animaux
dont ie parle ne sont iamais plus dan
gereux que quand ils sont priuez,des
Farouches il ne faut point craindre de
mal. Valfroy ( nous voylerons sous,
ce nom celuy de ce Religieux dont ie
parle) rendu asseuré où iïfalloit trem
bler, se mit íiauant aupouuoir de la
fortune qu'il fust cause par ses fre
quentations de beaucoup de fas-
cheux scandales, le ne les veux point
raconter par le menu pour ne faire
penser à des esprits ombrageux qu'il
y eust du dessein en cette narration,
qui n'est helas ! que trop veritable.
Le bruit de ses trop libres, que ie ne
die des-honnestes deportemens , se
rendit si fort qu'il ne fut plus suppor
table dans la ville où il demeuroit,
des-ja Ie peuple en murmuroit tout
haut, & le contrecoup donnoit con
tre les Religieux du Conuent cjui ne
L iij
La tarditte Repentanee.
faisaient que souffrir ce qu'ils ne pou-
uoient corriger. Ils en ressentirent les
essects par la diminution des charitez,
& mesme parles menaces du Magi
strat, qui se preparpit à les renger à
leur deuoir, & à faire des enquestes.
fur la vie de Valfroy.lls ne trouuerenc
point de meilleure inuentipn pour
parer ce coup que de luy faire chan
ger d'air, mais luy qui estoit aueuglé
en son mal & attaché à ses plaisirs, nç
fc pouùoit resoudre à la retraitte, il
fallut qu'vn pretexte honnorable i
l'executast. Le Prouineial luy donne
vne chaire dans vne ville infectee
d'heresic)& comme il auoit quelque
talentà manier les contrpuerícs , ion
oncle l'ayant dressé à cette sorte d'e-
stude il fust iugé propre à parler en ee
lieu là pour confirmer les Catholi
ques en leur creance & refuter lçs er
reurs des heretiques. Mais las ! tantla
prudence humaine est debile , cç (jui,
La tardìue Repentance. \6y
auoit estéproietté pour son bien, fut
la cause de sa perte, car ayant bjen as
sez de science pour combattre l'here-
fie , mais non assez de conscience
pour resister aux attraicts du vice, il
fut pris où il vouloir prendre, & au
lieu de conuertir leserransil fut per-
uerty par leurs artifices . Cette ville
oúilfut enuoyé pour prescher l'Ad-
uent & le Carcsme n'estoit pas si
efloignec cle celle où il auoit laiflé vnc
si mauuaise odeur de son nom que les
nouuelles n'y peussent estre portees,
quand les Heretiques (enfansdusic-
dc,prudens en leur generation & qui
font profit de tout) sceurent qu'elle
cftoit son humeur, ils luy dresserent
des picgcSj&comme parle l'Escriture,
ils mirent des embuschesàson talon,
taschant de le surprendre par où ils
auoient appris qii'il auoit inclination
au mai. C'est icy qu'à la honte de ^
lheresic,plustost qu'au blasme de cc
Ib iiij
1 68 Lat4rdiue Repentance.
pauurc Religieux, ic veux descouurir
leur stratageme Vne vieille hugue-
notte opiniastre comme quatre Mi
nistres , & qui faisoit le prophetesse,
auoitvne ieune-niepee aupres d'elle,
fille belle, affetee, accorte, &dócte-
refle comme fa tante. Ceuxqui vou
lurent surprendre le Prescheur Ca
tholique erurent que cet obiect se-
roit capable de luy donner dans les
yeux , pourueu qu'on trouuast le
moiende le faire voir au frete. Le pre
texte ne manqua pas. Cette fille in-
struitteparceuxde íòn party accoste
yne fille Catholique de ses voisines,
feint des doutes en fa creance, & de
mande si elle ne pouuoit point s'en
csclaircir auccque le Predicateur qui
estait lors à la ville. Cette fille prend
çette occasion aux cheueux, luy pro-
nict de l'alTister en son desir, & sans
m'arçesteçaux particularisez de toute
certe. entremise, Ruth (ainsi se nom-
La tardiue %ep( ntánee, 1 69
moit la trompeuse beauté) fut ame
nee à Valfroy, deuant qui ellesceutsi
bien feindre & se deffendre qu'elle
tira la conference en langueur & àdi-
uerses visites , iusques à ce qu'elle eust
recognu qu'elle auoit gaigné païs
dans les bonnes graces de ce Moyne,
& quelle auroit bon marche de fa
peau. Cc miserable qui auoit fait du
degast parmy les filles d'Israël , crût
auílì tost qu il auroit bon marché de
eetté Moabite, & changeant de pro
pos il commença à traitter auec elle
de certains points de Controuersc
qui ne sont pas dans Bcllarmin. Cette
rusee l'escoute là dessus , & par vnc
feinte modestic deftrempe ses char
mes dans tant d'attraicts qu'elle fait
donner cet oyseau niais dans ses pan
neaux, & plus il sedemeine &plus il
s'enuelope. En somme pour ne gaster
point le papier de la description de
çes ordures clic l'amçinc a cc point,

,
170 La tardiue ïïjpentance.
que pour l'cspouíer il promet de quit
ter Dieu, sa Religion ,& son Ordre.
Lc Consistoire haussa la dotte de cet
te Ruth qui auoit mis en rut nostre
Moyne, & la loua <_omme vne ludith
qui auoic mis de la contusion en la
maison de Nabuchodonosor, & con-
uertyparses beaux yeux plustost que
par íes bonnes raisons le Prcdicateur
desPapistes. lis firent de grands tro
phees de la conqueste de ce desuoyc
des- a descrié parmy les Catholiques
pour ses mœurs scandaleuses, & parce
qu'il auoir bien estudie, & grand ta-
lantjjour parler en public, ìaint que
de nos plus meschans Apostats ils en
font leurs plus saincts Apostres, aussi-
tost il fe porta au ministere, & il y fut
admis apres auoir fait profession à la
façon ministrale entre les bras de fa
belle Ruth, dont il deuintlcBoosou
le Bœuf. 11 demeura quinte ou feize
ans en cette miserable vie, preschant
La tardiucRepentaftct, 17I
continuellement contre sa conscien
ce & conrre les sentimens veritables
de son amejainsi qu'il auoiia plusieurs
fois, mais en seeret à quelques Reli
ques Religieux qui par rençonrre
confererent auecque luy , aussi pres-
choit il le moins qu'il pouuoit des
Controuerscs, & ne traittant que des
choses morales qu'il trouuoit toutes
digerecs dans les sermons des Predi
cateurs Catholiques. Il fut Ministre
durant dix ou douze ans en vue bour
gade de Berry od il y auoit vn Cure
assez habile homme, & assez pres de
là vn Abbé fort riche & signalé en pic-
té, ces deux personnages entreprin-
drent de voir çc Ministre, & parla
douceur de leur conuersaríon le remi
rent aux termes de se rangera son de-
uoir, & de reuenir au sein de TEglise
Catholique. Il n'y auoit que les liens
de la chair & du sang qui le rete
naient : car il auoit quatre enfans,
ijí La tardîue Repentanee.
trois mafles & vnc femelle de cette
Ruth, cause de sa cheute. L'Abbé qui
estoit homme zelé& de moyens luy
promit de loger tous ses enfans &de
faire en sorte que cette femme seroit
tiree de la necessité (carde la conuer-
tiril n'y auoit aucune apparence) &
parce que Valfroy ne vouloir pas re
tourner en son Qrdre,il luy offrit vne
place de Religieux en fa maison, sas-
seurant d'obtenir de Rome cette dis
pense , & de le traitter auecquetant
d humanite & de courtoisie, qu'il luy
feroitcognoistrequele veau gras ne
fc tuoit que pour les prodigues. Sous
ces conditions il leur promet de reco-
gnoistre son deuoir & de quitter le
ministere, mais il diffcroit tousiours
de temps en temps sous diuers pre
textes de íè declarer. Durant ces de
lais il f ut saisi d'vnc fieurc ardante qui
cn pe udeioursle mit fort bas. L'Ab
bé oy ant cette aouuçlle aecourt & le
La tardiue Repentance. if$
va voir auecquc le Curé du lieu, & le
somme d accomplir sa promesse Cc
pauurc homme pensant guerir les
coniure de ne manisester point ce
qu'il leur auoit promis , que cela fe-
roit trop d'eclat, & qu'il n'y manque -
roitpas auílì-tost qu'il auroit donné
ordre à ses affaires. Comment à vos
affaires, reprit l'Abbé, la plus impor
tante de toutes est de penser au salut
de vostre ame,car les Medecins que
nous auons confultez vous condam
nent à la mort, & à finir dans les res-
ueritsd'vne íìcure chaude , pensez à
vous tandis que vous auez encore
l'eíprit sain. Soit que la terreur de la
mort Sc du iugement des Medecins
luy frappast fur le champ l'imagina-
tion, soit que l'ardeurde lafìeure fuíl
arriuec au point d'enuoyer des va
peurs aucerueau, il entra en trouble
d'esprit, & dit à l'Abbé & au Curé,
Messieurs, vous estes venus trop tard.
174 La tardìue Repentante.
*Nes(io wos, ce sont ses mesmes ter
mes, comme ils le veulent presser il
entre en extrauagance, & dit les plus
crotesques choses du mónde , &: toUf-
ioun pour son refrein, c'est trop tard.
*Nesao n.'os.V Abbé óc le CureYestans
retirez, les Huguenots auettis de cette
visite firent aussi tort venir vn autre
Ministre pour assister cestui-cy . Val-
froy ne luy respondit que parextra-
uagances, & au bout du conte il finis-
soit par ces parolles, vous venez trop
tard. Wf/tjo vos. Comment, luy di-
soit le Ministre n'estes vous pas nostre
confrere au Seigneur, à cela Valfroy.
Nefeiovos. Ne voulez vous pas mou
rit en la Religion R cformee que vous
auez enseignee depuis quinze ou sei
ze ans , à cela Valfroy. ^leseio \os. Re-
cognoissez-moy, disoit !c Ministre, ie
ncsuispasl'Abbéd'vn tel lieu , ny le
Cure d'icy, ic le voy bien , dissoit Val
froy. Vous estes Monsieur tel , & i*
La tardiue Repentance. 175
vous dyquc vous venez trop tard, &:
que Nesao vos. Nc voulez - vous pas
mourir en I'vnion de nostre Eglise,
dissoit le Ministre , nullement rcpli-
quoit Valfroy, Nesao njos . Quoy
donc voulez-vous mourir Papiste, rc-
partoit le Ministre, & Valfroy . Nef
eiovos. L'Abbé & le Curéayans appris
ces responses qu'il auoit faittes au M i-
nistre , & appuyez de la lustice du lieu
se donnent entree en sa maison, & en
la presence' du mesme Ministre le
font reísouuenir de ses promesses.
Valfroy respond *Nefeio v<w. Le Mi
nistre conteste & dit qu'il se plaindra
de ce qu'on veut seduire son Confre
re, & le voulant exhorter d'estre fer
me en la foy Pretendue Reformee il
entend le rneíme refrain. Nescto.njos.
Si est-ce,dit lc Ministre, qu'il faut que
vous mouriez en quelqu'vne des
deux Religions qui sont en France,
earia raison d'Estat n'en souffre pas
iy6 La tardiue Repentante.
trois, à cela Valfroy, Neseio ios. On
le somme de dire où il vouloit cstre
enterrera quoy ìlrcspond, Nescio Vos.
Sa femme s'approche & le prie de
dire seulement qu'il veut estre ense-
ueli auecque ceux de leur R eligion, il
luy replique fernmej Neseio vos. Et
apres cela la frenaisiele saisit, & luy
fit faire faire & dire les plus grandes
folies qui puiísent tomber dans l'ima-
gination, & tousiours il reuenoità
*Ncfeio vos , qu'il disoit tantost cent
fois tout de íuittej tantost en musi
que, tantost en souspirant , tantost en
battant des mains, tantost cn riantà
pleine gorge, ôe quoy qu'on luy dit,
& quiconque luy parlast, il n'auoic
autre chose en la bouche que Ne/ao
njos. Il expira de cette façon Tans pen
ser, ny à Dieu, n'y à soy> & Dieu veille
qu'apres sa mort il n'ait point enten
du l'iiorrible Neseio ojos > qui fut dit
aux Vierges folles. Comme il n'auoic
La tarditte Repentante. 177
donne aucun signe deconuersion: les
Catholiques ne firent point d'instan
ce d'auoir son corps pour le ranger au
Cimetiere, mais les Huguenots qui
mettent toute pierre en œuurc &s'en
seruentauhazardà tous bons vfages
luy donnerent sepulture au pied d'vn
arbre dans vn iardin , od peut estre il
causera plus de fruict apres fa mort
qu'il n'auoit fait durant fa vie. Peut-
çstre qu'on iugera cette Histoire n'e-
stre pas assez Tragicque pour estre
rangee en cet Amphitheatre San<-
glanr,mais qui considerera que cette
tin qui rega.rde la perte eternelle d'v-
ne ame merite d'estre pleuree auec-
quedes larmesdefartg,changerad a-
ùis, 6c auoiiera que la mort féconde
est la plus funeste & la plus horribU
de toutes les morts,

». . . . -. ;• ' ;*

Amph. Sanglant. M
178 La Couflilladc.

La Couftillade.

HISTOIRE XII.

Lodoard braue Gen


til-homme plein de
biens & de ereance
dans son pais , qui
estoit fur les confins
de la Champagne, de
la Bourgogne , & de la Lorraine , vi-
uoit en vne paix profonde parmy fes
richesses & fes amis , si cc tyran des
coeurs que l'on appelle amour ne fust
venu troubler son repos & rauager fa
fortune. II fc rendit csclaue des bcau-
tez de Ccdrine, fille de condition
moindre que la sienne, si on regarde
les commoditez, mais d'vn sang fort
noble & quinecedoit en rang à ce-
luy de Flodoard. Cette beauté non
La, CoufliUade. ïyfy
moins superbe que volage luy fitseti^
tir des rigueurs en fa recherche qu^
eussent ciìé capables d'esteindrevne-
amourdansvn cœur moins embraie
que celuy de Flodoard, mais les pa-
rens plus sages que cette hìle peu aui-i'
fee, «5e iugeans que ce party luy estoic
auantageux tindrenc ,à beaucoup
d'honneur l'alliance de Flodoard .&;
la luy promirent en mariagc.Cc Gen
til homme ioyeuxaueeexces de'vójr
que .par la possession de cette siefc
Maistre-sse il triompheroit de tant- «Je
defdainsdont elleauon'indignemenc
payé ses affections, & esperant qtid-
les douceurs d'Hymen luy change-
roient le courage, haste cette vnjoti;
tant qu'il peut , & fait que son accor
dee deuient sa fiancee . Ce fut lors
qu'Artaban grand & de toute autre
naissance & qualité que Flodoard , se
declara Cheualitr de Ccdrine, &-la»
voulutauoir pour femme à quelque
ilo La Coujttllade.
prixiquc cé fust. 11 est vray qu'il l'auoit
quelquefois vcue à Paris &auoit fait
le passionné pout elle, mais ilyauoit
vne tellc distance entre leurs condi
tions qu'on ne croyòit pas que iamais
il eust voulu descendre iulque-là de
l'espouser, & quelques-vns estime
rent, & Flodoard le premier, que les
rigueurs dont Ccdrine auoit exerce'
fa patience proecdoient de ce que son
esprit estoit preuenu ou remply des
clperances dont les promesses d'Ar-
tabanauoient flatté fa vanité, &c cela
estait si plein d'apparence qu'on pou-
uoit donner creance à cette opinion.
Artaban ne parut donc pas plustost
íurl'horison de cette recherche , que
le nom de Flodoard disparut comme
vne estoile au leuer du Soleil. Il fut
aisé à Ccdrine d'effacer de son esprit
vn homme qui n'estoit pas graué bien
auant dans íà memoire . Ses parens
meimeaueuglez de la gloire d'vnc íì
La CouHMade . ìSx
íiaute alliance n'eurent quasi pas 1«
loisir de deliberer s'ils retracteroieitt;
leur parolle> leur consentement suiuit
la demande d'Artaban sans songer au
tort qu'ils faisoient à Flodoard. Qui
doublementpicqué, & d'amour pour
Ccdrine,& de colere contre Artaban,
qui luy faisoit vn tel affront de luy Ve
nir rauir sa fiancee de haute luitte,prit
aussi tost la resolution de nosbraues,
qui est de se faire auecqúe leurs cspcct
iustice à eux mesmes. Il netrouue
personne qui le veille, ny assister, ny
seconder contre Artaban , dont h
grandeur estoit au dessus de la com-
muneNoblessc. Ne voyant quesoy-
mesine à son secours il se hasarda de
s'addresserà Artaban pour luy repre
senter le plus honorablement & mo
destement qu'il pourroit le tort qu'il
receuoit de luy, ce qu'il fit auecque
toute la moderation qu'il pût tirer âc
Temotion de son amç, & autant de
M iij
Í8.t La Couftillade.
respect que l'on peut rendre à vn
grand Seigneur, Artaban luy respon-
.dant d'vne façon qui rcssentoit le
mespris, Flodoard luy die qu'il estoit
isoldat, & qu'ayant l'honneur de por
ter vne espec il ne deuoic pas estre
traitti de la sorte, & qu'il sçauokce
qu il deuoic à la qualité d'Artaban, &
à la coníeruation de son honneur
propre. Alors Artaban voyant que
eouuertement il luy mettoit le mar
ché à la main pour se couper la gor -
geauecqueluy,fit des reparties lí ai
gres, si desdaigneuses, & si remplies
de rodomontades qu'il eust fallu que
Flodoard eust este insensible peur
n'cjìtrer pbi^t en fureur en les oyant.
A la fin Artaban luy dit, estant enui-
ronné de ses domestiques qui ne de-
mançjoient qu!vn clin de ses yeux
pourrnettrcFlodoard enpicces, que
ce n estoit pas auecque de si petites
gens que luy qu'il mesuroit son cspeea
La C oustMa de. 183
& que toute la grace qu'il pouuoit
faire à sa temerité, estoit de le laisser
sortir par la porte de sa maison , sans
le faire ietter par les fenestres, à con
dition de luy respondre à bastons
rompus fur ses espaules fi iamais il luy
venoit tenir de semblables propos.
Voila Flodoard outré iusques à la
mort, & fur le point de se faire des.
chirer en morceaux s'il eust erû tirer
quelque ombre de vengeance. 11 sore
mafehant son frein, Òc ruminant en
luy mesme vne haute vengeance con
tre Artaban, mais quoy ía grandeur
le rendoit inaccessible, & il estoit
comme vne place imprenable deuant
vn foible assiegeant. Cependant la
superbe Ccdrine adioustant à fa na
turelle beauté toutes les fubtilitez de
l'artifice quipolitics visages, & toutes
les . richesses des ornemens n'obmet-
toit rien pour rauir de plus en plus les
yeux & lc cœur d' Artaban, qui esper
M iiij
I$4 Couftillaete.
da d'amoíirauançoit auec impatien
ce son' mariage ^eraignant que ceux
de sa parenté n'y mêlent de Pcfnpes-
chernent , & ne se seruissent pour cela
de l'authorité du Roy. En peu de iours
il est accordé & fiancé, tandis qu'on
fait les preparatiss des nopees , de*-
quoy sauise Flodoard pour se van-
ger. Il fait transport de ses biens à vn
de ses freres pour éuiter la confisca
tion y & voulant faire vn coup de de-
scíperé. Il part auec quatre de ses amis
tien montez & bienarmez , il ne leur
dit rien de son dessein , sinon qu'il
vouloir aller prendre congé, & dire
le dernier à dieu à £à cruelle maistres-
se. Il est le bien venu, ayant fait en
tendre quecestoic pour rendre la pa-
rolle à cette deídaigneuse , cela les
çemplit de telleioy c queiamais elle ne
luy fit vn meilleur accueil, il semet
fur lescomplimens,& proteste de íè
resiouïr auec elle de son exaltation, &
La CoufìtVade 185
de éprendre paft au contentement

qu'elle a d'arriuer au faiste d'vnç si


bon ne fortune. Ccdrine ne manque
pas de belles reparties, chacun disant
des parolles bien differentes de ses
pensées, & cachantsonieu. A la fin
auecvnpeu de reproches mefiees de
raillerie & de galanterie , îlodoard
luy rend fa paroìle qu'elle reprend
auecque sesaccoustumçes siertez , &
des pointes de langue si pleines de
dcfdain qu'il sembloit qu'elle eustle
front dans les estoilles , & que de là
cllc regardait Flodoard dans la fange.
Mais ô Dieu que la foftune est fou -
daine enfes changemens, que fa roue
tourne ^promptement , i'ay VeuTor*
gucilleux, dit le diuín' Chantre, cíle-
uc' au-dessus des cedres du Liban, ie
fuis repassé, &-iln'tstoitplus ! ô fleur
de beaute que vous estes caducque!
ô grandeurs du móhdc vous relícrn-
blez au verre, donc la matière deuient
i86 La [oufliUAde.
fragile aussi- tost qu'elle se fait luisan
te. Comme Ccdrinc reconduisoit
Flodoard,il prend son temps à pro
pos, & en vn instant il luy passa vn
rasoir qu'il auoit expressemétdansla
main tout au trauers du visage, & met
vne barre rouge & sanglante au tra
uers des lys qui le blancmssoient, &
qui furent soudain changez en roses
vermeilles Cela fait il monte à cheual
& se sauuc en Austrafie,à six ou sept
licuesdelà , sçachant qu'il n'y seroit
pas pourfuiuy par Artaban, qui estoit
extremement mal auec le Souuerain
de cette contree , & auec des Princes
de cette maison là fort authorisez en
la France. Rcuenons à Ccdrine qui
voit en vn moment bouicuerfer du
ciel dans les abysmes , fa fortune auco
que sa beauté. Allez belles , & esta-
blúîez vos esperances fur vne base
plus inconstante que le fable mou-
uant , & qu vne Coustilladc > vne
La CoufliUade: 187
cheute, où la moindre maladie peut
rauager, comme vne tempefte impi
toyable gaste tout le rapport d'vne
campagne. Tandis que cette fille est
au desespoir ayant vn œil csraillé, le
nez & les iouës couppees en deux, ces
nouuelles viennent aux oreilles d'Ar-
taban qui accourra ce tragicque spe
ctacle, êc ne peut plus voir qu'auec
horreur ce qu'auparauant il adoroit
comme, vn idolatre. II iureen fa fu
reur tout ce qu'il y a de plus sainct en
la terre & au ciel , qu'il ne prendra ia-
mais de bon repos qu'il n'ait laué cet
te offenec irreparable dans leíângde
Flodoard, & que de fa propre main il
nt Iuy ait arraché la vie. Mais il ap
prend que l'Austrasic est fa retraicte,
cc qui arreste ses pas pour les conside
rations que nous auons dittes, & non
pas sa colere : carildespesche soudain
vn Gentil homme vers Flodoard
auec yn billet par où il Je sommoit de
1 88 .' La Ciustilìade.
luy faire raison l'cspcc à la main du
tort qu'il auoit fair à Cedrine , ou
bliant sa grandeur pour s'csgaler à luy
au lieu qu'il luy marqueroit , & aucc-
que les armes qu'il choisiroit. Flo-
doard' receutce cartel aueedes res
pects extraordinaires, le baisa, òc pro
testa que si Artaban luy eust fait non
pas cet honneur, mais la moindre sa
tisfaction dcparolle il eust essayé d'e-
stouffersa douleur pour la reuerenec
de sa qualite', èc que luy faisant cecte
^race de vouloir mesurer son espec
a la sienne il baiseroit ses armes , &
puis il sc mettroit en deuoir de se
deffendre , il choisit vn lieu de k
frontiere pour ce combat, & le prit
à pied, à l'espec & au poignard, le.
Gentil homme qui appeloit le pria
demener vn second, Flodoardtrou-
uaausïi-tostvn Austrasienqúi ayant
esté des obligé par Artaban fut bien
aisé de rencontrer cette occasion de
La, CoufMladc. 189
s'en ressentir, ils sc battent, & pour ne
faire pas vn grand narré de ce duel,
des-ja le second de Flodoard auoic
mis son homme hors de combat de
l'auoit desarmé, quand venant fon
dre sur Artaban, Flodoard luy cria
qu'il ne le touchast pas , & ne luy
ostastpas la gloire de le vaincre, de
me vaincre, dit le fier Artaban , non
pas si vous estiez cent contre moy,
carie vous veux manger tous deux,
à cette rodomontade le second de
Flodoard s'auance pour le despes-
cher, Flodoard erie pour Tempeícher
d'víer de cetauantage. Au moins die
le second qu'il rende les armes íí vous
luy voulez donner le vie . Non pas
cela, dit Artaban , quand il faudroit
perdre dix mille vies. Sur ces conte
stations fans que le second se mit au
trement en dcuoir d'ossencer Arta
ban Flodoard passa sur luy d'vne tçU
lc furie qu'il le perça dans la gorge,
I90 Là Çou/ltlLde.
& luy fie vomir l'ame auecque re
sang, & apress'estant saisi de son es-
pec sc retira d'Austrasie en Allema
gne, ou il establit sa fortune auec le
prixd'vne partie de son bien que son
írere luy fit tenir., sçachant bien qu'il
n'auroit iaraais fa grace du Rov, &
qu'il ne feroit iamais seur pour luy
en France à cause des parens d'Arta-
ban-qui y estoient grands & fort au-
thoriiez. Ainsi Cedrinc perdit en peu
de temps ses deux amans, fa fortune
& fa beaute' . Et depuis auecque fa !
difformite' qui la rendoit non laide
feulement, mais hideuse, ellecspousa
vnpauurc cadet autant au dessous de
la condition de Flodoard,quc celui-
cy ertoit inferieur à celle d'Artaban. I
Leçon aux belles de n'estre , ny su-
perbes, ny defdaigneuses, ny vola-
1 gcs. Et aux grands pour grands qu'ils j
loient de n'outrager iamais les moin
dres auecque tant d'indignité que
La Couflillade. 191
cela les oblige d'en venir aux ex tremi-
tez, car les coups du desespoir ne sont
pas plus cognoissables , ny moins
redoutables que ceux de la foudre.
L'appetic de vengeance suggerant
desinuentions qui ne peuuent estre,
nypreuenuës, ny euitecs des plus fi*
ges. Car en vnmot quiconque mes-
prisera sa vie sera tousiours mai-
stre quand il voudra de celle d'au-
rruy.

La iufie Douleur.

HISTOIRE X 1 1 F. -

E desespoir enleue les


personnes qui en font
saisies en des transports
au dessus de leur condi
tion s & de leurs forces , & les pousse
à des entreprises au dessus de leur^
í 5»ì La iufle Douleur. - !
commune portee. Brasidas cc gtand
Capitaine dont l'antiquité fait tant
de cas, voulant saisir vne souris qui
s'estoit cachee dans vn pannitr defi-
guesen fut mordu au aoigt, alots se.
retournant vers Jcs asiistans. Voyez,
leur die- il j qu'il n'est point de si foi-
ble ennemy qui nc se defiende auee
vn courage incroyable quand il est
reduit à cette extremité de n'esperer
aucun salut. Vous allez voir iulques
à quel point vne iuste douleur porte
vne femme genereuse, & comme ti
rant auantage de son desastre , elle
tira son absolution desmesmes bou
ches dónt elle attendoit la condam
nation. Encc pais que laDordogne
arroíede ses claires eaux, Valerie itu-
ne Damoiselle d'eminente beauté,
mais de facultez mediocres viuoic
sous les aiílcs de fa mere, son perc
estant ailé à Dieu. Si fa beaute' la fai-
foie desirer pour maistresse de plu
La itijleDouleur, 19$
fìeurs, son peu de commodité re-
froidissoit leurs affections, qui com-•
me ces debil.es vapeurs estaient auíîi-
tost rabbatuësqu'eíleuecs. H n'y euc
cju'Hellanie Gentil homme du voi
sinage , fils de famillej & l'aisné d'vne
riche maison, qui s'opiniastra dauan-
tage à fa recherche, quelque deffenc©
qu'ilreceustdeses parens des'amuser
apres cette fille qui n'estoit pas vst
parti (selon la regle du monde qui est
toute d'or) quiluy fust conucnablc.
Preferant donc son amoUr à l'obeïs-
sanec qu'il deuoitaûx fiens,il femeÊ.
à cette pourfuitte, & s'y attache par
tous les liens qui peuuent establir &:
rendre inuiolable vncamitic.Lamere
de Valerie qui ne souhaittoit que la-
uantage de sa fille selon le commun
desir de tòUs les parens , & qui lc
voyoiten Hellanie, souffre cette re
cherche , non auec patience feule
ment, mais auecque ioye , & quelque
.Arnph. Sanglant. N
194 £<4 iujte Douleur.
prierc que Iuy fissent faire lesparens
duicune homme, qu'elle ne permit
point qu'il nourrist son feu par la fre
quentation de fa fille, elle ne laissa pas
de luydonner libre acces dans fa mai
son,^ de l'y receuoir auecque les plus
obligeantes carresses doiit elle se pou-
uoit auifer, & de Iuy tesmoigner paf
des accueils fauorables qu'elle ne le
souhaittoit pas moins pour gendre
que fa fille pour mary . D'autre costé
elle perfuadoit à Valérie de veiller à la
conleruation de eette conqueste , &
de mesnager si bien cette amour
quoy qu'honorablement , qu'elle y
trouuast fa fortune» Cela c'eítoitiet-
ter de l'huille fur le feu, & porter la
' icunesse à vne inclination qui Iuy est
si naturelle, que ny la defîencc des
loix,ny les regles de Thonneur, ny la
feuerité des mercs ne peut presque
retenir les filles qui sont portees, à
l'amour. Elle donne à cette occasion
La, iuftt Douleur* 1^5
route libçrté à sa fille, cllc luy met la
bride sur le col , dont Hellanic prit vn,
tel auantage que dans peu temps il íc
rendit le maistrc absolu des bonnes
graees de Valerie , qui se contenta
d' vne promesse de mariage pour luy
laisser cueillir ce que celles de son sexe
ne peuuent perdre qu'vnc fois. Cette
pratique ( soit quelle rust cogneuë ou
inconnue à la mere) dur? assez long
temps, & autant qu'il en falloit pour
engendrer vn- degoust de Valerie
dans ('esprit d'Hellanie , mais autre
ehose qu'vn degoust dans le corps de
Valerie. Ce perfide la sentant grojûsc
& prcuoyant qu elle le presseroit de
l'espouser pour couurirjspn honneur
par le mariage , &r que là dessus íes
parens feroieiît vn grand bruiót, sc
retire sourdement & sans prendre
congé de personne dans vne des
grandes villes de ce Royaume. Va
lerie descoaurc à fa merc l'estat ou
N y
La tuflc 'Douleur.
dlesc trouuoic, qui pour empescher
la diffamation de la fille tint le tout
seeret, de sorte que Valerie accoucha
d'vn fils fans que personne en s-eust
rien, sinon la mere & quelque ser
rante. Cependant Hallanie fit trou-
uersa retraittebonneàscsparens qui
estoiint -bien aises de le voir csear-
té de Tobiect qui leur donnoit de
l'ombrage. Valerie luy escrir, & il luy
fait des responses pour l'amuser, luy
reiterant les promesses, mais la con
jurant de celer ce qui s'estoit passé de
peur d'attirer la colere de ses parens
fur luy, qui le des heriteroient s'il fc
marioit fans leur confentement.Tou -
tes ces lettres estoient autant de fein
tes & de masques à son infidelité, cat
son humeur volage & amoureuse ne
luy donnant point de repos il fut
aussi tost pris par les yeux à laveuë
d'vneieune Damoiselle, auífi peu fa-
uorifee des biens de fortune que Va
Là iufîe Douleur. i$ jr
Ierie,& qui n'auoit pas plus de beaute,
mais soie que l'obicct present ait
beaucoup plus de force que l'absent,
soit qu'Hellanic fust desgouíb? de
Valerie (estant le propre de la postes-
sion que de faire naistre le mespris)
soit (ce qui a plus d'apparence) que la
derniere idee eust efface la premiere
de son esprit, Phazcle se mit dans
son cœur en la place de Valerie, & en
posseda toutes les affections, son perc
estoit d'assez basse condition , & sa
merc estoit sœur d'vn Magistrat qui
estoit dans vnc puissante compagnie,
& qui y auoit beaucoup de credit.
Au commencement les parens de
Phazele qui ne sçauoient tien des sot
tises d'Hellanjc tindrent à beaucoup
d'honneur fa çonucrsatipn, & à.fa-
ueur les tesmoignagesde bonne v-p-
Jonté qu'il rendoit,à leur fille, qu'est--
il besoin de desçrire par le menu ces
icunesscs in considerée^ >,níì ce n'est
19 8 La iufte Douleur..
quclquesfois pour les deserier Cettc
frequentation d'HeHanic& dePha-
zclc alla si auant que íous vne pro
messe de mariage fans en donner auis
àfes parens, il obtint de cette fille peu
auiseelemefme auantage qu'il auoit
eu de Valerie, si bien que 1 c v oila ma
rié en deux endroits,(ans Pestrc en au
cun. Le temps qui met toutes choses
çn cuidence fit sçauoir cette conuer-
fation aux parens d'Hellanie , qui
eraignans ce second mariage qui
n'eust pas esté plus auantageux que Ic
premier, r'appelent leur fils par let
tres, à quoy il fait la sourde oreille.
Valerie austi en a des auertissemens,
&en est en des inquietudes nòmpa-
rcilles. A ía finies parens d'Hellanie
voyans qu'il ne venoit point vont
eux-mefmes le querir. Ce fut lors que
le rideau de la comedie fut tire, & que
îa promesse de mariage qu'il auoit
fait à Phazcicfut deícouuerte,& en-
La hfie Douleur. 19 >
semble ce qui s'estoit pratiqué ente
nebres & dans la chambre fut pres-
ché sur les toits. Hellanie est cité en
Iustice . Valerie ayant auis de tout
cecy accourt auec fa promesse de
mariage, & son enfant, qu'il ne fal-
loit que regarder pour recognoistre
qu'Hellanie estoit son perc. Elle en-
treuient en ce procès, le Magistrat
oncle de Phazele, estant de grande
authorité parmy ceux qui iugerçnt ce
different , le fît decider en faucur de
Phazele, êc condamner Hellanie sous
peine de perdre la teste de lespouser,
. & declarer nulle la premiere promes
se faitte à Valerie, de l'equitede eette
sentence ie m'en r apporte , ce n'est
Í>asànousà iugerles Dieux forts de
a terre, mais plustost à encenser leurs
puissances. Elle mit Valerie en vn tel
desespoir se voyant priucc d'hon
neurs miserablement abusee, qu'el
le prit resolution de mourir apres
N iiy
100 La tufte Douleur.
auoir fatisfaict à fa vengeance . Elle
charge auec vn carreau d'acier vn pi
stolet de poche, & va trouuer Hella-
nic pour luy faire des reproches de
son infidelité , au commencement il
s'excusa fur la necessité de la senten
ce, luy tesmoignant quelque deplai
sir du tort qu'il luy auoit fait , mais
en fin fes secondes amours luy estant
deuenuës plus agreables que les pre
mieres , il se mit fur la raillerie , &
entre les autres traicts ecluy qui ou
tragea plus eruellement Valerie , fut
celui cy, cllc luy monstra son fils qui
estoitfott beau & gentil , affin de le
toucher de quelque compassion , &
qu'au moins il le recognust comme
ere, &l'en defehargeast, à quoy le
arbare rcsspondit en riant . Made
moiselle vous deuez continuer, selon
mon auis, le mestier de mettre des en-
fans au mon de, puis qu'il vous reussit
si bien , & que vous les produisez ÍI
La iufte Douleur. 101
agreables. Cc fut icy que la patience
abandonna cette femelle oúrragee,
& que saisie d'vne fureur extraor
dinaire apres auoir vomi contre cc
meschant, voleur de son honneste-r
té, tout cc que la- rage peut faire ef-
eumer à vne bouche quelle anime,
elledestascha contre luy le pistolet si
à propos, que le perçant de bande
en bande , elle donna à son ame le
ehoix de deux issues. Apres cc coup
die s'en fust donné vn semblable si
eljceust eu le moyen de recharger le
pistolet , où si elle eust trouue vn
poignard pour se percer le cœur.
Tombee donc entre les mains de la
Iustice, tant s'en faut qu'elle redou-
tast la mort , que c'estoit son plus
grand d esir. Et cllc alloit y estre con
damnee, si les parens ne se fussent
auise? d'euoequer la cause autre-part,
à cause du credit de ce Magistrat de
qui Hcllanic alloit prendre rallian
lot La iufle Douleur.
ce, là lassairc changea bien de visa
ge , car au iugement la douleur de
Valerie fut trouucc siiuste, & la sen
tence si peu equitable , que la pre
miere promesse fut preferee à la se
conde, le fils d'Hellanie & de Vale
rie declaré legitime , & remis au
grand pere pour le traitter &c lc
pouruoir comme tel. Valerie seule-
aient condamnee à estre enfermee
dans vn Monastere par l'efpace de
cinq ans . Mais au bout de deux
cllc s'y confina pour toute fa vie jpar
la reception du voile , & la profes-
. íion Religieuse. Exemple non moins
memorable que tragicque , & qui
apprendra aux ieunes hommes à
n'abuser pas ainsi temerairement de
l'honneur des filles en les trompant
fous le plus specieux de tous les pre
textes , qui est ecluy du mariages Car
çcla proprement c'est prendre des
oy seaux au miroir . Et sentira de
. La in(le Douleur. iqj
leçon aux filles inconsiderees qui
couchent fur vne si foible carte,
qu'vne simple promesse, ce qui leur
doibt estre plus precieux que a vie.
Car en fin qu'est - ce qu'vne fille
qui a perdu ce qui luy fait leuer le
front en toute bonne compagnie,
sinon vn lys arraché -de dessus son
tige, tant qu'il y demeure artaché,
son odeur est suaue , & chasse les
ferpens , auíj-tost qu'il en est osté,
il a vne senteur forte , & qui ente-
ste de telle façon , qu'elle n'est pas
supportable.
í o4 Ulnconstant attrapé*

L'Inconfiant Attrapé.

HISTOIRE XIV.

I souuent le papillon
donne des attaintes à la
flamme, qu'à la fin il y
bruílc ses aifles , & la
nauirc aprcs beaucoup de voyages
& de courses donne en fin dans les
cscuei's, & fait vn triste naufrage.
Hierusalem, dit vn Prophete, a com
mis de grands pechez, à raison de-
quoy clic' a este rendue instable,
òc eette instabilite fera cause de sa
ruine. Ccluy cjui loge par tout nc
demeure en aucun lieu, & celuy qui
aime en beaucoup de lieux n'aime ve
ritablement nulle part. Ccluy qui
donne fa foy à plusieurs nc la garde à
personne, & à la sin voulant surpren•
L Inconstant attrÂpé. 2.05
drc, il sc trouue pris, ainsi que vous
allez voir en l'occurrence qui fuit.
Hircan vraye image de l'inconstance
& l'vne des volages humeurs qui se
puisse imaginer, cstant né de comple
xion amoureuse rcííembloit à vne
matiere premiere, susceptible çle tou
tes sortes de formes. C'estoit vn mi
roir que son cœur, où les obiects des
beautez estoient austi-tost effacez
que promptement empraints. C'e
stoit vn poulpe receuant toutes les
couleurs des lieux où il s'attachoit. Ie
n'aurois iamais faict si ie voulois
representer feschangemens, à leur
comparaison les gyroiiettes se
peuuent dire constantes. Mais ie
viens feulement aux plus notables, &
a ceux qui le porterentà cette fin tra-
gicque qui luy donnera lieu dans ces
Amphitheatre de sang. Les graces
d'Asterie fille de mediocre condition
attesterent ses pensees plus long
io6 iJIncanHant attrape.
temps que de coustume, &ne poll
uant l'oíter de fa fantaisie, ny la pos
seder, parce qu'elle estóit fort ver
tueuse, que par la loy d'Hymen, il sc
resolut à ce ioug pour amuer à eette
jouissance oùil metfoit fa felicite. Sa
mere (car son pere estoitmorr)s*aper-
ccuant de cette passion , & du but où
cile tendoit, ne iugea point qu'il y
eust de plus subtil, ny de plus fort
moyen de l'en diuertir que de luy
proposer le voyage d'Italie. Cet es
prit léger fut austi tost persuadé sur
s'esperance qu'il auoit de rencontrer
en eette belle contree quantité de
ceschoscs qu'il aimoit le plus, & que
Ja facilité desconquestes luy osteroit
de dessus les csspaulesle ioug tyranni
que d'vnepaííion particuliere. Lors
donc qu'Asterie à qui il auoit dcs-ia
donné autant d'esperances , que tes-
moigné d'amour pensoit rencontrer
rcssectdeseàpromcíscs par 1c maria
U Inconstant attrapé. 107
gc,monhommediíparoist &s'en va
en Italie. Cc fut là oú il trouua ces
beaux escucilsde marbrG blanc où il
prenoit plaisir à faire naufrage.; Mais
apres auoirbeaucoup roulé par l'Italie
le íeiour de Sienne luy plut fur tous
les autres. Auííl est-ce vne citéouàla
pureté de la langue la beauté des ba-
íHmens, & la ciuilité & gentillesse de
ceux qui l'habitent , apporte tant
d áuantagesquela demeure n'en peut
estre que fort agreable , principale
ment aux estrangers qui y font auíïì
courtoisement receus qu'en aucune
âutre ville d'Italie, Ce fut laque Hir-
can se resolut de passer son temps'aux
exercices, &e à l'occupatioh des per
sonnes oysiues quicltl'amour. II en
receut pour pluíieurs suiects , 8c en
rendit susceptibles plusieurs autres,
mais il ne trouua , ny tant de franchi-
fc^ny tant de bien-veil lance en aucun
lieu qu'en la maison de Porcia ieunc
i o8 U Inconjìant attrait.
vefue, qui ayant appris dans le ma
riage les secrets de plaire aux hom
mes, sceut bien par ses attraicts met
tre en arrest la volage humeur-de no-
urre François. Et certes fi le grand
Stoïquea dit que les bien-faicts sont
les chaiínes des eccurs . Hircan fut
comblé de tant de faueurs, mais ic dis
faucurs solides, & de tant de riches
presens par cette vefuc qui s'estoit es-
perdument elprise de luy qu'il fut
contrainct de se rendre à clie, & de
luy donner toutes fes affections. Elle
le gaigna donc iusques à ce point
quelle l'espousa fecrettement , ôc de
cette forte Hircan demeura plus d'vn
an aupres d'elle, disposant de son bien
à sa fantaisie auííi bien que de son
corps. Les esprits Italiens ont cela
que comme ils haïssent, ils aiment
aussi à lextremitê, & quand ils ont
employé tous leurs biens pour leícr-
uiccdccc qu'ils ayment , ils pensent
n'auoir
L' Inconstant attrape. 109
n'auoir rien fait. Tcile estoit l'hu-
meur de Porcia qui se fust ruinetí
pour Hircàn , sans penser faire aucre
chose que son deuoir en seruant cec
ingrat à qui elle s'estoit donnee fans
reserue . Que i'ay de regrec qu'vn
homme de nostre nation aille com
mettre l'ingratitude que ic deduiray
tantost. Apres que l'inconstant cuit
rassasié ses desirs des embrassemens
de Porcia, le desir de reuoir fa Patrie,
ou peut-estrede se faire quitte de cet
te infortunee, le íaisit, elJeabeau le
coniurer, ou de retarder son voyage,
ou de Temmener auec tuy, ses prieres
sont inutiles,& c'est ícmer fur le fable.
Ilfefertdeíes fermens pour trompe*
fous vne plus belleapparenre,& pour
colorer fa perfidie. -Il proteste í com
me vn autre Demophoon a Phillis)
qu'il ne va que pour donner-ordre a
ses affaires domestiques pour reuenir
auffi-tolt, & l'espouser solemrkelle-
Amph. Sanglant. O
no L'inconjlant attrape.
ment à son recour, tout cela sont des
piperies,que l'amour extreme de Por-
cia faitcouler facilementen sa erean
ce, n'y ayant rien qui nous face plu-
stost croire que le defir, & íourlranc
ce qu'elle ne pouuoitempefther, elle
permet qu'il ía laisse apres mille fer-
mens d'amoureux (qui s'cfcriuenten
l'air) qu'il reuiendra dans vn terme
qu'il fait fort court pour tromper la
eredulité de cette femme Elle faillste
d'argent & d'equipage, & luy fait de
beaux preseris à ion depart pour obli
ger ce perfide à fe souuenir d'e!le,mais
ce qui n'estoit plus deuant íès yeux
s'escartoit auílì tostde son souuenir,
en quoy le grand Stoïquc met le der
nier degré de l'ingratitude . Il n'est
pas si tost arriué en France que toute
l'Italic disparoiíì: de fa memoire, 5c
quand il reuit Asterie, ce fut comme
vne personne qu'il n'eust iamais ycuc
tant il le crouua desgage de ses liens.
U Inconstant attrape, ut
Cela plue fort à sa merc qui Ic vit gue
ri d'vne maladie dont elle craignoit la
recheute, mais il n'est pas homme à
garder longuement fa liberté, il faut
quelle s'engage en que'que pratique.
Zamaris vne autre Damoiselle qui
n'estoit gueres plus riche qu'Asterie^
fut le fiiet où il donna, & s'y embar-
raííà de telle forte qu'il n'cnpouuoic
trouuerl'issuëque par le mariage , ce
que fa mere ne redoutoit pas moins
que le premier engagement. Quel re
mede à ce desastre, la fortune l offriÈ
lors qu'on y pensoit le moins. 11 euc
pourriual en cette amour vn ancien
Gentil-homme appelé Eucer , qui
estoit beaucoup plus riche que luy^
homme d'aagc auancé, & d'authorité
dans le pais; Encore que Zamaris
cust beaucoup plus d'inclinatiost
pour Hircan , que pour ce vieillard,
ícs parens ne furent pas de mefme
auis , mais ayans donne leur parolle à
O ij
tii &ineonstant attrape.
Euccr, ils la contraignirent de se don
ner à ce vieil amoureux qui auoit
comme le mont- y£tna des feux par-
myla nege. En meíme temps par vne
rencontre merueilleuse, vne Dame
fort riche que nous appelerons Tu-
rianne souhaitta pour gendre Hircan,
niais fa fille cíloit íì laide, & d' vne
taille si gastec que ce ieune tendron
nourri dans les delicatesses & les mor
ceaux friands, ne se pût iamais resou
dre de mettre à sescostez pour toute
fa vie vne femme qui ne luy eust en
gendre que des monstres . Mais
voyez comme vne petite estincclle
iettec à l'auanture excite vn grand
embrasement, Turianncqui appro-
choit les cinquante ans, & qui de
puis la mort de son mary n'auoit au
cunement penséau mariage, s'y sen
tit portee tout à coup sur ce qu'on luy
rapporta qu'Hircan auoit dit qu'il
eust mieux aimé la mere que la nllfc
L Inconstant attrapé. nj
Cette Dame auoic esté belle en son
temps, & auoic encore des restes de
fraiícheur& de beauté qui n'estoient
pas mesprisàbles, ce mot dit par ha-
?ard luy fit reprendre le desir des
nopecs, & la consultation quelle fit
auecque son miroir luy persuada
quelle estoit encore assez agreable
pour donner de l'amour à vn ieune
mary, elle fait sonder 1 esprit d'Hir-
can la dessus & luy offrit de si grands
auátages , qu'eíblouy de tan t de biens
il consentit à la prendre pour femme:
le mariage fut plustost fait qu'on ne
s'apperceut de ia recherche, ce qui
remplit de diuers discours tout le
voysinage. Mais l'inconstant Hircan
n'estoit pas homme à se tenir long
temps attaché à vne vieille , il reprend
le train de ses anciennes Iibertez , &c
cherche ailleurs que dans son lict de-
quoy contenter son appetit desor
donne. Ce qui alluma de si furieuses
O iij
«,14 UInconstant attrapé. _
ialouficsdans i'espritdeTurianne, &
fit naistre entr'elle & Hircan vn si
mauuais meíhage,que s'estant sepa
ree de corps d'auecquc luy , elle ob
tint encore separation de biens pat
authorité de la Justice. Ce qui nous
monstrecombien rarement sont heu
reux les mariages qui se font entre
des parties trop inesgales en aage.
Apres beaucoup de lettres fans res-
ponce,& trois ans de patience, Por-
cia se resolut de iouër de son reste, &
de venir chercher en France son infi
dele, eliearriue donc auecque sa pro
messe de mariage, & se presente de-
uant Hircan separé de Turianne, il se
mocqua d'elle, & des- auoiia son pro
pre eíçrit, cllc le fait appeler en Iusti-
çe, mais qui est le luge qui garde 1g
, droict à l'estranger au defauantage
du regnicole. La pauure Porçia fut
bafïòuce de tous costez , reclamant la
justice diuine puisque l'humainç luy
L'Inconfiant attrapé. 115
deffailloit, aussi fust- elle exaucee, car
auant quelle se retirast en Italie ,clle
eut cette satisfaction de voir la ven
geance fur la teste de 1 inconstant, de
delauer ses mains dans le sang du pe
cheur. Zamaris ayant esté mariee par
force au vieillard Eucer, n'osta poinc
de son esprit les impressions de Ta-
mour qu'elle auoit eues pour Hircan,
& lasse de ce bon homme elle rendit
destesmoignages à cet inconstant,
3ue ses vihtes ne luy seroient point
es- agreables. Luy qui estoit de na-
phtheàce feu ralluma soudain de cet
te bluette despoir ses anciennes
flammes, & sans m'engager dans le
recit des particularisez de cette ac
cointance, il entra en telle familiarite
auec Zamaris que le bon Eucer s'ap-
perecut bien que trop tard de leur in
fame pratique. Turiannemefme qui
ne laissoit pas d'estre ialousse , quoy
que separee est auertit Eitcei" qui n'en
O iiij
í!6 L'inconstant attrapé.
içauoit que plus qu il n'eust voulu, il
ne luy restoit que de les surprendre
pour leur faire porter la peine de leur
adultere. Cela luy fut aisé ayant des-
couucrr parle moyen d'vne íeruante
la cabale de leurs secrettes entreueués.
Il se fait bien accompagner , & estant
bien armé il se cache dans le boccage
d'vn iardin, ou durant la nuict Za-
maris & Hircan se donnoient des
rendez vous. Qu'est il besoin de ti
rer en longueur cette expedition.
Comme ces miserables s'embras-
soient ils furent percez d'vne iakc
d'harquebuzades qui grefla fur eux,
& qui les enuoya raire l'amour aux
champs Elisees. Ainsi fut attrapé l'in-
constant & surpris en sasinefleceluy
qui vouloir tromper les autres. N ota
ble punition de l'instabilité , & de la
perfidie qui soulagea l'esprit irrité &
defesperé de la trop loyale Porcia, qui
se vid plustpst vefuc que mariee, &
V Ineonstant attrapé. tiy
qui reconnut par cc coup du ciel que
le Dieu des vengeances auoir pris fa
eause en main , & chastiél'ingratitude
dceedcíloyal quelle auoittrop aymé
pour en estre silaschement trahie.

Le Tere maudissant.

HISTOIRE XV.

A malediction des peres


fur les enfans est vne
grcstcmal heureulcqui
rauage les fleurs & les
fmicís, c'est ce vent chaud & bruflant
dont vn Prophete parle qui desciche
les plus viues sources des fontaines.
Certts les enfans ne la doiuent pas
moins redouter que la brebi le loup,
n'y ayant rien félon mon iugemen*
qui les expose tant à la misere & aux
defastres. Çcux qni la mesprissent se
zi8 Le Pere maudissant.
trouuent ordinairement surpris. Car
íì es en fans qui honnorent leurs pa-
rensonrpour íalaire vnc longue vie,
qui peur douter que la brieueté des
iours ne soit le chastiment de ceux
qui se reuoltent contre ceux qui les
ont mis au monde. La fille infortu
nee qui seruira de spectacle à cette sce
ne, nous fera voir clairemenurette ve
rite, &c combien Dieu est ialoux du
respect qui est deub à ceux qui en ter
re nous representent sa plus viue ima
ge, qui sont nos Peres. Cyrce Damoi
selle d'excellente beauté, fut vn cs-
eucil agreable où plusieurs firent nau
frage de leur liberte' Mais ceux qui
perseuererentauecque plus d'opinia-
streté en leur volontaire cssclauage
(carl'amour est vne seruitude aymee
de la volonte') furent Darius & Eupa-
tor,qui picquez extraordinairement
pourcccómun obiect de leurs flam
mes faisoient à l'enuy à qui auroit
Le Pere maudissant. ti$
plus d'accez en ses bonnes graces.
Quelque discretion qu'ait vne fille
qui doit souffrir la recherche de plu-
sieurs pour en acquerir vn legitime
ment, il est mal aisé que son esprit
d'vn naturel mouuant 5c flexible
puisse durer long temps en vne as
siette eígale sans laisser pancher de
quelque costé la balance de son incli
nation. Ccfutà Eupator quelle ren
dit des tesmoignages de meilleure
volonté, dequoy Darius son riual en
tra en vne ialousie desesperee , plu
sieurs fois il fut fur le point de se bat
tre contre Eupator, maiscestui-cy
auoit mieux que luy les armes à U
main. Cela fut cause qu'il attacha la
peau du renard où celle du lyon nc
pouuoit atteindre. Eupator; ayant
gaigne les bonnes graces de la fille,
s'insinua encore en celles du pere que
nous appelerons Lisias, de forte quç
la rcçherche de Cyreeluy fut permise
i f. d Le Pere maudìjfant.
auec asseurance, qu'il n'employeroit
pas son temps en vn seruicc inutile,
puisque le mariage en deuoit estre le
couronnement, ce qui eust heureuse
ment reussi si la malice de Darius
n'eust brouille toute, cette affaire.
Mais c'est vne estrange chose quvn
esprit artificieux, il est beaucoup plus
à craindre qu'vn ennemi ouuert. lise
seruit pour rompre cette belle trame
d'vne subtilite íì specieuse queles plus
finsy eussent este trompez. 1l suscite
vn ieunc homme de ses amis qui auoit
de grands moyens, dont il estoit le
maistre, & le prie de contre-faire le
passionné pour Cyrec , & de feindre
de la desirer en mariage. Ce que l'au
tre pour l'pbliger mena si accorre-
ment que Cyree & mçsme Lisias cru'
rent que la feinte estpit yns verités, &
comme courans à vn plusaùantageux
party commencerent g se refroidir
vers Eupator. De vous dire quels
Le Pcre m&udijfant. xn
marteaux la ialouíic mit dans la teste
de cestui-cy, il íeroit inutile, Darius se
rend entremetteur de cette passion
de son ami, que nous nommerons
Zopirion , 6c sçait si dextrement
glisser des opinions sinistres d'Eupa-
tor dans les esprits de la fille & dupere
qui auoient Zopirion en grande esti
me , qu'Eupator ressentit bien-tost
des essects de rebut qui Iuy furent ex
tremement desagreables. De peur
doned'en venir aux extremitez il crût
que faisant vn voyage il gueriroit par
labsence les playes que la presence des
beautez deCyreeauoitfaittesen ion
cœur. Voila Darius au dessus de ses
pretensiós, ayant chassé celuy qui luy
faisoit ombre. Surie ne sçay quel le
ger suiet Zopirion se rerire de cette
conqueste n'estant en cecy que com
me vne machine qui se remuoit selon
les ressorts de Darius. Mais le ciel qui
hait les cœurs doubles ne permit pas
ítz Le Pere maudissant.
que sa fraude reustìíf selon son atten
te pour l'absence d'Eupator, il n en
fut pas mieux veu de Cyree , qui-
voyant l'inconstance de Zopirion fut
marrie d'auoir tesmoigné tant dm-
gratitude à celuy qui auoit eu si bon
ne part en ses affections, 5e qui la-
uoit honoree & seruie auecque des
respects incomparables . , Tandis
qu'elle rappelle ses merites en fa me
moire, & que leur souuenance rallu
me son desir voicy vne occasion qui
vient à la trauersc , &c qui par contre
coup, luy fait regretter son EupatoL
Hydaspeieune homme demauuaise
mine & de pires mœurs, &e dont les
desbauches infames à ce que l'on te-
noit luy auoient fait faire fans sottií
d' vne estuuc les voyages de Sucde,de
Bauiere, & de l'Archipel, se picqua de
la beaute' de Cy rec , & pour arrester le
cours de ses desordres il la desira pour
femme . Lifìauî aueuglé des grandi
Le Peremaudijsant. 12.3
biens de ce fils de famille que ses pa
ïens dcsiroient marier pour le rendre
plus retenu, leur promit fa fille pour
leur fils, fans considerera quels dan
gers il expoíoit fa tante & íà vie , cc
bon homme s'estant laisse persuader
que tous les mauuais bruits qui cou-
roient de Hydaspe estoient faux , en
core qu'ils ne fussent que trop verita
bles. Cyrcc qui en íçauoit comme fil
le, & fille curieuse de plus particulie
res nouuelles, cuit plustoft choisi le
tombeau que ce puant mary,l'hor-
reur de cette sale maladie dont il estoic
accusé, &donti!nauoitque de trop
apparentes marques, luy remit à fi
haut prix le merite d'Eupator quelle
se reiolut de luy eferire des lettres
suppliantes pour le coniurer de reue-
nir s'il auoit encore quelque estincelle
de bien veillance pour clle.Eupator se
fie vn peu prier, à la fin il raceut d'elle
vne promesse de mariage afEn qu'il
ii4 Le Pcre maudissant.
fust asseuré que son retour neseroit
pas inutile, ny pour experimenter de
nouuclles inconstances. Sur cette as
surance il reuient lors que Ciree
estoit tourmentee tous les iours par
son perc qui la vouloir contraindre
de prendre Hydaspe pour mary, Eu-
pator suruint à propos pour la deli-
urerde cette tyrannie. Lysias accorde
ía fille à Hydaspe, il donne le iour
pour les fiançailles , Eupator s'oppose
& fait voir la promesse de mariage
qu'ilade Cyree, on ne peut passer ou
tre que cette oppositiò ne soit vuidee.
Lysiasiniurie, outrage, & bat fa fille,
& íe resout de la mener aux champs,
& là de gré, ou de force de la mariera
Hydaspe,àcette^xtremitéiln'y auoic
point d'autre remede que de se faire
enleuer par Eupator, ce qui fut fait
ainsi qu'il auoit esté proietté entre les
deux amans. Ils s'espousetent de la
sorte & consommerent le mariage.
Liíias
Le Pere maudissant. JL15
Lisias accuse Eupator de rapt, il sc
deffenden Justice, prouuc la permis
sion qu'il a euë de rechereher Cyrcé
auee promesse de n'y perdre point
son temps, la violence de Ly fias pour
luy faire cípouser Hydaípe , dont il
preuue le mal de Naples par ceux-là
m'esmes qui l'en auoient pensé, & le
Juste suiet qu a eu Cyrce de refuser
eechomme tout gtsté d'ordures En
fin son mariage est declare (bon , ce
qui mit Lisias en vne fureur extreme^
il veut des heriter sa fille , & le Tait,
proeès là- dessus, l'exlieredarion- de
elaree nulle comrfiC fondee fur vn
taariage declaré bon. Voyant, cu'il
estoitgrcílé parla lusticedela terre jl
areeours aux imprecations, & mau
dissant fa fille prie OieU que ces nop-
ces luy soient mal- heureuses, maudis
sant eneore les fruicts qui en prouien-
droient. Cyree s'en mocque , êe elld
eust mieux fait d'appaiser le courroux
Amph. Sanglant* P
z16 LePercmaudijsant,
de son pere, & de destourner de sa te
ste les mal heurs que ces maledictions
y attirent. Darius voyant fa maistres-
se entre les bras de son riual entre en
vntel desespoir qu'il delibere de luy
oster ía vie , il le trouue à l'escart , &
portât vn pilìolecil le luy veutlascher
dans la teste, la pierre manque à faire
feu, alors Eupator mettant la main
à son espee, celle- cy, dit-il, ne faillira
pas à chastier la trahison, il la luy passe
& repasse au trauers du corps d'où il
fait sortir l'ame. II receut de cette sor
te le salaire de ses artifices qui furent
depuis descouuerts par Zopirion.
Mais qu'arriua-t'ii à Cyrce, le pre
mier enfant qu elle eust vint au mon
de fans vie, signe que la malediction
de son percjDortoit coup, au lieu de
recognoistre cette verité, & de tal-
cher de reconquerir la benediction
paternelle elle continue en son mes-
ptis, & au lieu de s'humilier elle plai
Le Pere maudissant. ny
de contre luy pour son mariage, el
le deuient grosse pour la seconde
fois qui luy succeda plus mal-heu-
íement que la premiere : car s'e-
stantblececj & son enfant estant
mort dans íes flancs , & n'en pou-
uant sortir y engendra vnc putre
faction qui fut cause de sa mort.
Leçon aux enfans de redouter les
maledictions de leurs peres, & de
leur rendre les mesmes honneurs
& deuoirs qu'ils voudroient rece-
uoir de ceux qu'ils aûroient mis au
monde*

p ;j
VAmant àtsefytrt.

LAmant desefyerc.

HISTOIRE XVI.

Velque vertueux que


soitvn homme , dit cet
Ancien Poete, mal-aise-
ment s'efleue t'il à quel
que chose de grand si la fortune la
fait naistre dans la pauureté . Pour
l'esprit, pour la gentillesse, pour la
bonne grace, nul de tout ion voisi
nage ne meritoit mieux que Nicanor
de posseder la belle Calepode, si les
commoditez eussent secondé sa va
leur. Mais si les parens mesconnurent
son merite,Calepode ne fut pas aueu-
gle iufques à ce point de ne le pas
voir, c'estoit vne nlle prudente, & qui
sçauoit bien qu'vn homme sans ri
chesses estoit à preferer à des richesses
V Amant descfrer}. ztf
sans homme,parce qu'vn homme ha
bile en peut acquerir quand il n'en a
pas, & ecluy qui est stupide ne peut
pasconseruer celles 'que fa naissance
luy donne. C'est pourquoy pleine de
Vestime des vertus de ce braue elle en
fit choix contre le iugement des siens
pour y arrester ses affections. Nicanor
recognut cette faueurauec tant d hu
milité, & la cultiua auectant de res
pects & d'agreables seruiecs , que cel
le qui í'obligeoit de son amitié pen-
íbit estre l'obligce, & toute son amc
se remplit tellement de l'idee de Nica
nor qu'il n'y eut plus de place pour
aucun autre . Mais Ceril & Alphic
perc & mere de Calepode s'oppose
rent directement à la fin de cette
amour qui regardoit le mariage, èc
Calepode estant trop honeste & trop
vertueuíe pour faire aucune action
contre les loix, non de l'honneur feu
lement, mais de bien-scance, ne re-
P "j
ijo L' Amant desespere..
presentoit autre chose à Nicanor
pour le conso'er, sinon que sa con
stance vaineroit la dureté de ses pa-
rens, pourueu que la patience ne
manquastpointà Nitanor. Cetuijey
dautrecostcTcxhortoità la perseue-
rance , & de sa part luy protestoit vnç
fidelité qui seroit inuiolable à la lon
gueur du temps, & quipousseroitsa
durce mesme apres sa mort . Mais
le* parolles des nommes ne sont pas
pracles , & si Nicanor eust esté si fer-
me comme il promettoitd'estre nous
ne serions pas en peine de bastir le
tombeau de son desespoir sur le des-
bris çle son inconstance . Vous qui
vous imaginez que le changement
est vn accident inseparable du sexe
plus fragile &c qui mettez à vn íi haut
point la Fermeté des hommes, venez
Voir icy vòstre chance renuersec , &
contemplez vne fille constante & vn
tomme inconstant. Nicanor languis
V Amant dese/perê. 131
íânt en vnc attente qui n'estoit pas
moins ennuyeuse à Calepode , Ôc
n'ayanc pû la porter par aueunes per*
fuasions à commettre vne legerete,
soit en s'enfuy ant auecque Iuy, íoit en ,
se mariant clandestinement, cette íá-
gc fille aymant mieux la mort que de
souiller sa reputation de la moindre
tache, & remettant tousiours son
amant, ou au changement dela yo-
lonte de ses parens, ou au temps de
leur mort, cet impatient ne pouuant
plus supporter l'impetuoílté de ses,
dcsîrs, & tenant pour vn supplice
nomparcilla presence d'vnobiect ai
mé sans cípoir de iouïssance, se reso
lut d'aller voir le monde, & parce que
ses moyens estoient courts pour faire
lçs deípens d'vn grand voyage, il sc
ehargea d'vne robe d'hermite pour
aller plus à couuerc des inco.mmodi-
tcz sous cet habit de pieté. C et amou
reux Hctmttç part donc & s'en va en
%\i V Amant desesperé.
Italie, & apres auoir quelque remps
battu le pais, las de rouler ainsi pat 1e
monde, & l'absencc ayant aueune
ment effacé les traicts de beauté de
Calipode,en son souuenirilpntcn-
uie d'estre en erìxctce qu't! n'eíroit
que d'habit, & de trouucr quelques,
Hermitesauccquiiì puH fane vnçrc-
traitte. Ce beau riuagc de Gennes
d'od l'hvuer est banni , & ou des trois
autres saisons, de Tannee ne se fait
qu'vn seul prin-temps , !uy reuint
en memoire, & ce fut dans les iardins
d'orangers qui parent ces belles co-
stes,quil voulut faire fa demeure s'il
y trouuoit vn hermitage propre. Le
ciel dont la prouidenccveilloit fur ses
bonnes fnterttions luy fit trouucr ce
qu'il cherchoit, & non loin de Loan,
Comté qui appartient au Prince d'O-
ria, il trouua deux Hermites fort bien
logez qui ne refuserent point de le
t> rcnelre poqçKojsicsme en lcurspçie»
VAmant dcfefrcre. 13j
te. Si i'auoisle loisir de vous despein
dre la beauté de cet Hermitagc vous
cn deuiendriez amoureux , & ie m'af-
seurc que vous diriez que les delices
de cette solitude paííent la pompe &
la douceur des plus grandes villes.
Nicanor estait Gentil homme zz-
cort d'vnc comrersation facile & ai
mable, adroit à tout ce qu'il faisoit,
qualitez qui le rendirent si recom-
mandable, non seulement à ses deux
eonfreres, mais à tout le voysinage,
qu'il estoit recherché iusques dans'
çette grotte de toute la NobìcfTe d'a-
lentòur dequoy il tiroit abondam
ment toutes les commoditez qu'il
pouuoit desirer pour viurc à son aise.
Trop heureux Nicartor S'iï etift páre- .
cognoistrela felicité de fa cóndîtioiï,
mais comme fa vocation ne venoit
pas d'enhaut, ayant esté iette à ce porc
par la tempested'vií desespoir amou*
rcuxiltffoirnial-aisé qu'il y perseue-
134 V- Amant desesperé.
rail:, son cœur touché d'vn secret ay^
mant se retournoit quelquefois du
codé du haut Languedoc où il auoit
laisse son païs, son amour, & sa fidele
Calipode , & tous les souspirs dont il
k faisoit quelquefois retentir sa cellule

n'estoient pas tant enfans du regret


de ses fautes , que de se voir priuede
laveuëdecequ'ilaymoiten terre, ll
demeura deux ans, tant en son voya
ge par l'ítalie, qu'en ce delicieuxHer-
mitage. Lors qu'vn desir le prit de
sçauoir des nouuelles de ce qui se pas-
soitensonpaïs,& en quel cstat estoit
Calipode. Ilcscrità vn de scsamis,&
Iuy donne des addresses à Genncs
pour ypouuoirrcceuoir des respon-
ces. L'amy n'y manqua pas, maisluy
sic sçauoir que depuis son absenee
Çalippde auoit refuse' plusieurs bons
partis, encore qu'elle nc seeust s'il
estoit encore entre les^viuans. Cela
reueille ses anciennes ardeurs , & le
t L Amant dt/e/pere. 2. 35
tentateur qui nc crie autre c hoses, aux
ames retirees des embarras du mon
de, que ce qu'il disoit au Sauueur au
dcsert, iette toy du haut en bas, ne
manqua pas de rattiser son feu , & de
luy suggerer d'escrirc à Calipode, qui
futsirauie d'aifede sçauoir qu'il fust
encore en vie, & quelle estoit encore
en son souucnìr, quelle renouuela par
ses rcsponces les vœux de fa fidelite,
auecquc des protestations solemnel-
les qui furent autan; de nouueaux
brandons dans l'ame çje Nicanor. Jl
passe çncor vn an dans ce traffic de
lettres, amuíânç tousiours cette fille
de belles promesses qui ne venoient:
iamais à aucun essect. Calepòde luy
eseriuit plusieurs fois qu'il vin r, &c
qu'elle se laisseroitenleuer selon qu'il
luy auoit propose tant de fois, mais
Nicanor iugeant de sang plus froid
ce qu'il auoit autrefois tasché de per
suader lors que fa passion Gstoit plus
2U3 # L' Amant desesperé.
ardante, & cognoissantque ce seroit
ruiner sa fortune, au lieu de l'establir
par vn moyen si violent, & d'autre
costc retenu par la douceur de la de
meure où il estoit par la consolation
qu'ilreceuoitenla compagnie de ces
bons Hermites,& parla bonne odeur
où il voyoit questoít son nom par
toute la contree, ne sehastoit point
de s'en retourner , sçachant qu'il
auroit tousiours à cause de sa pauure-
té les parens de Calípode pour con
traires à son mariage. En fin Ceril
perede cette fille mourut, mais Al-
phie sa merc faisoit tousiours resistan
ce aux desseins de fa fille , qui lasse du
monde & croyant que Nicanor sc
rnocquast d'elle , & fuft arresté cn
l'Hermitage par les liens de quelques
vœux, ou peut- estre parlasusception
des ordres, se resolut d'entrer dans vn
MonastercSa mere quilaimoit beau
coup nçpouuoit consentira ecttç l%r
UzAm&nt descspcri. 137
solution , ce qui obligea Calepode à
s'y ranger sans prendre congé de sa
mere, & elle y futreceuë auecque la
dote qu'elle pouuoit tirer de l'Kerita-
ge de ion pere, en quoy elle fut aidee
d'vn de ses freres qui pensoit tirer de
l'auantage de cette retraicte de sa
secur. Alphies'auisatrop tard de sa ri
gueurs pour retirer sa fille du Cloi-
ítre elle luy promet d'aggreer son ma
riage auecque Nicanor,mais Calepo-
de ayant pris l'airde la Religion , &
veritablement touchee du ciel ferma
les oreilles à cette proposition qu'elle
auoit tant & fi long temps desiree, ôc
pria fa mere de la laisser en paix. L'a-
mi de Nicanor qui veilloit sur touc
cecyl'auertitaussi-toítparvnlacquais
3u'il luy deípefcha du consentement
'Alphie, touchant son mariage auec
Calepode , ce qui mit vne telle puce à
Toreille denolïrc Hermite qu'il quit
ta aussi- toit sous vn feint pretexte , ôc
13 S V Amant desesperé.
sous promesse de reuchir , le beau ri-
uaee de Gennes & s'achemine en
Languedoc auecque le lacqúais
qu'on luy auoic enuoyé . Arriue
aupres de Calepode il la trouua si
chancrec, & ses discours fi contraires
à tanc de lettres qu'il auoit receuës
d'elle,qúe le iour n'est point plus dif
ferent de lanuict, celle qui l'auoit
r'appelé le reiette, celle quil'auoit prié
de quitter l'Hermitage, l'y renuoye,
& celle qui luy auoit conseille de
quitter l'habit Religieux pour pen
ser aux nopees, Liy parle de quitter le
mariage pour embrasser la vocation
Religieuse . Tout cela met vn mer-
ueilleux trouble dans l'esprit de Ni-
canor, il void Alphicquilerciettant
autrefois pour gendre le desire alors
passionnement, &quile coniure de
faire tous ses efforts pour tirer fa fille
du Cloistre, elle luy donne àcesuiet
->n consentement par escrit , fondé
lleslmant desesperé. ìr9
sur cela & sur pluíieurs lettres de Ca-
lipode qui estoient* comme autant
de promesses de mariage, il se pour-
uoit deuant la Iusticc pour la deman
der eomme sa femme, & s'opposer
à sa profession. Mais Calipode cstant
ouye fes requestes sont reiettees , &
eette tìlle laissee en la liberte' de son
ehoix. Voyant que de ce costé-là il
ne pouuoit rien esperer , il delibe
re assisté de quelques - vns de ses
amis , de forcer le Monastere & d'en-
leuer Calipodc Cecy ne fe pust tra
mer si feerettement qu'on n'en eut
auis,fur quoy les freres de Calipodc
firent vne contreminc , & comme
Nicanor alloit rodant auecque ceux
qui l'aísistoient autour de ce Con-
uentpourtrouuer les moyens d?exc-
euterleur dessein, ils eurent, en teste
vnPreuost & ses Archers, qui n'ayant
eharge que de les prendre viss, ne pu
rent faire cette capture fans refpandre
140 L'Amant desespere.
du sang , parce que Nicanor & les
siens sc mirent en defíence. Il y en eut
vn dç^tuc fur le champ, & Nicanor
blecé d'vn coup de carabine qui n'e-
stoit pas mortel, le rendit mortel par
le defespoir, arrachant les appareils
desaplaye, Ôc ne voulant point sur-
uiureàlapertedesa maistrcssc. Mort
horrible í & qui nous apprend que
ceux qui abandonnent Dieu en font
tost ou tard abandonnez , & que
c'est vn Dieu jaloux & terrible con<
tre ceux qui entreprennent de luy
arracher sas elpouscs du pied de ses
Autels.

j
l
Là Trahison renuerjce. 1 41

La Trahison renuersee.

HISTOIRE XVII.

Vrant les trpubles qui


agiterent cettb Monar
chie sous Charles I X.
Les cartes etìoient telle
ment brouillees pour les factions de
l'Estat qui se couuroientdu manteaii
de Religion, quesouuent les parená
plus proches fe trouuoient enga
gez oxi diuer-s partis, tel est: le mal
heur ordinaire aux guerres ciuiles.
Cela futcaúse de la fausse ialousiequí
fait le fonds, & comme le fuiet de ce
funeste fuccez: Herraippe ieune Che-
ualier estait si auantdansles amours,
& la recherche de Viuande qu'ils
estoient presque fur les termes deíe
maries. Quant à leurs affections elles
A mph, Sanglant.
2.^.1 La Trahison renuersee.
cstoient si liees qu'il fembloient que
leurs deux corps destinez à n'estre
qu'vne mesme chair ne fussent ani
mez que d'vn mesme esprit. Ils vi-
uoient dans vne ville de la Prouinte
des Pictes, qui estoit attachee au scr-
uice du Roy, & voisine d'vn autre re-
uoltee,ou commandoit vn Gentil
homme que nous appelerons• Vr-
bain, qui auoit espouie la fille de la
bcllcmered'Hermippe. Encore que
l'alliance d'entre Vrbain &Hermip-
pe fust assez foible,ilsauoient neant-
moins contracté vne amitié bien for
te à cause de Petronie femme d'Vr-
bain qui auoit pensé espouser Her-
mippe , lors que fa mere csspousa cn
secondesnopcesle peredece Gentil
homme. 11 est- vray qu'Hermippe
estoit vn peu plus ieune qu'elles ou-
tr^eette consideration 1 affection an
ticipee d'Vrbain fut cause que ce
mariage ne se fit pas. Hermippe ap
. La Trahison renùtrsee. 1 45
peloit tousiours Petronic sa belle
sœur, comme fille de sa belle rriere, ôc
appeìoit Vrbain son frere d'alliance.
Vrbain commandant en qualité de
Gouuerneurdans la ville rcuoltce du
scruicede sa Majesté pour la conside
ration d'vn Prince, Fut inuesti par lex
troupes du Roy,& contrainct desou-
stciiir vne espece de siege , il appela
tous fes amis à son secours, & Her-
mippefutdes premiers qui y courut
& quiseiettaauecque luy dans cette
place, remettant à vne autre fois à
conclure son mariage auecque Vi-
uandc. 1 1 s'y porta aucetant de coura
ge ôc de fidelité qu Vrbain le fit son
Lieutenant, & se confia entierement
en luy. Vn iour il prit fantaisie à Vr
bain de faire vne^c/rtic Ôc decharger
sur les ennemis, ce qui luy reussit as
sez heureusement, ayant mis en de
sordre le quartier où il auoit donné,
mais en faisant sa retraitée le mal heur
• Cj ij t
144 La Trahìsonrenuersee^
voulut qu'il fut attaint dvne mous-
qiietade, dont il mourut à troisiours
delà. La ville & Petronie demeure
rent de cette sorte en la puissante
d'Hermippe , qui de Lieutenant cn
deuint Gouuerneur, dont il eut let
tres du Prince qui le confirma en eette
charge . Petronie recognoissant les
obligations qu'elle auoit à Hermippc
qui auoit assisté si courageusement
sonmary enlaconseruation de cette
place, se remet entierement, & vn en
fant qu'elle auoit d' Vrbain en la pro
tection de ecluy quelle appeloit son
beau-frerc. Mais dans peu de iours
fous la cendre de fa viduite se trouue-
rent des charbons encore vifs de cette
premiere affection quelle auoit euc
pour luy lors qu'on auoit parlé de les
marier ensemble . Ce feu qui ne se
peut cacher dans vn sein fans y laisser
des marques de fa brusture, parut in
continent dans ses yeux & en fes con
La Trahison rtnutrfèe. 145
rcnances ; bref cllc en rendit tant de
prcuucs à Hermippe qu'il cust esté
aueuglé s'il n'eust reconnu ce que ces
contenances vouloient dire , il fit
neantmoins semblant de ne les en
tendre pas, dissimulant modestement
ce qu'il pensoit , & se deísendant
contre ces charmes parlesouuenir de
la fidelite' qu'il auoit iurecà Viuande.
A la fin Petronic pressee de sa passion
en estant venue, quoy qu'aucc vn. ex
treme effort d'esprit iusques à en par
lera Hermippe, nercceut de luy que
des complimens qui luy tesmoi-
gnoient plus d'honneur que d'A
mour, mais comme cllc redoubloit
ses poursuittes il les trancha par vne
franche declaration de l'obligation
qu'il auòit de tenir fa parole à Viuan
de. Tout cecy ne se passa point fans
que Viuande en futauertie, qui en
entra en des soupçons, & en des ia^
lousics estranges. Elle yse du droit de
Qiij
146 LaTrahifònrenttcrfee.
maistrcsse, & sans considerer qu'Her-
mippeestoit engagé en vn party d'où
lorsilnesepouuoit retircr auec hon
neur ny seureté , ny mesme sans vn
notable interest de fa fortune , elle
luy commande de quitter ce gouver
nement, de reuenirvers elle, & d'a
bandonner Petronie,sïl ne veut quel
le tienne pour des veritez les bruits
qui courent & les ombrages qui la
tourmentent. Hermippe luy fait des
responces si iustes qu'elles eussent
esté capables de satisfaire tout esprit
moins passionné que le sien , mais
la ialousie qui la trauaille ne luy per
met pas de iuger sainement des legiti
mes excuses d'Hermippe , elle se tient
pour trahie parce qu'il ne reuient pas,
& fa riuale tenir dans les affections
d'Hermippe la place quelle croyoit
luy appartenir. Elle n'ignoroit pas lc
dessein qui auoit autrefois este de les
marier ensemble , elle croit que lc
La Trahison renuer/èe. z 47
flambeau qui fume encore se rallume
aisement estant approché de la flam
me. Dans ce caprice elle se mer en tel
le eolere quelle veut faire connoistrc
à celuy quelle tient pour infideile,
que s'il fçait changer de maistrcfle,
elle ne manque pas de feruiteurs. Be^
rose i'auoit long temps scruie en mes-
me temps quHermippe la recher-
ehoit, Sc s'estoit escarté parce qu'il
auoit recognu quelle estoit engagee
d'ajfFcctionà Hermippe. L'absence de
celui- cy luy ouurit le moyen de re-
nouueleríbn commerce auecque Vi-
uande , qui picquec de colere & de
ialousie luy fit des accueils si fauora-i
bles qu'il connut bien que c'estoit là
le vray temps de faire fa moisson.
Auílì le mefnagea-t'il auecque tant de
dexterité que prenant auantage du
dépit de Viuandepour luy faire haïr
celuy quelle aimoit auparauant, par
cette haine il se mit en sa- place &
9. "îj
i 48 La Trahison renuer/èf.
danspeu deiours il fit tant par ses fer-
uicesquilse rendit maistrc de la place
parle mariage, Dequclle sorte Her-
inippe reeeut les nouuelles de cette
alliance, &c s'il eut occasion de dete
ster l'ingratitude & l'inconstancc de
cette fille ie le4aisse iuger. Cependant
le Prince pour lescruice de qui Her-
mippetenoitla ville ouil estoitGou-
uerneur, s'estant accommode aucc-
que le Roy il fut continué au Gou-
uernement de cette place. Etayant
alors la liberté de reuoir la ville de sa
naissance il y vid Viuande nouuclle-
ment mariee à Berose, à qui faisant
des reproches de son infidelite' il fit
connoistre qu'il auoit rcietté les de
sirs de Petronic pour luy garder fa
foy, & quelle auoit eu tort de la luy
rompre fur de fausses ialousies . Çc
fut lors , mais trop tard , que Viuande
recognut l'ineptie de ses ombrages,
Sc que pressee d'vn vif regret cile
La Trahison renuerste. 1 49
cstoit rongee d'vne douleur qui n'est
pas exprimable. Cependant Pcrronie
voyant Viuande mariee renouuela
ses affections voyant cet obstacle osté
à ses esperances. Et Hermippe ayant
rompu les liens qui le tenoient atta
ché à la volage Viuande, efeouta ses
defirs, òc trouuantce party auanta-
geux s'y arresta, rendant le recipro
que de fa bien-veillance à celle qui ne
viuoitquc pour luy. llcspousadone
Petronie, & vescutauec clleauecvnc
amour & vne concorde qui n'cstoiét
pas vulgaires , aymant cette femme
qui l'adoroit. Depuis que Viuande
eust reconnu son erreur elle fut tra-
uaillee d'vn continuel repentir de íà
faute. Et son amour pour Hermippe
rcuenant en son cœur auecque plus
de feus & de flammes que iamais luy
faifoitnaistre des desirs d'autant plus
Vehemens qu'ils estoient moins legi-
,timcs. A quelles rages, à quels aueu-
2 jo La Trahison r enuer/èel
glemens , à quelles extremitez nc
porte vne folle amour , elle prend
en horreur son mary , elle brufle
pour Hermippe , & dans la posses
sion de l'vn elle pense touísiours à
l'autre . Hermippe qui auoit donné
tout fpn cœur à celle qui possedoit
son corps , & qui auoit efface de
son esprit toutes les passions qu'il
auoit euës pour Vmande , mcípri-
se les tesmoignages quelle luy rend
de son amour , ne voulant point
rompre la foy à fa partie, ny s'em
barquer fur la perilleuse mer des
adulteres , noircie de tant de nau
frages. Viuande ne lepouuant voir
que rarement , i'importune fans
cesse defes lettres, par oú elle tass-
che comme auecque des allumet
tes de renflammer son -cœur des
antiennes ardeurs qu'il auoit autre
fois experimentees pour elle , mais
c'est en vain quelle tente cesfoibles
La Trahison renutrsee. 15I
moyens pour conquerir vn cœur
tout occupé des perfections , & de
l'honnestetc de Petronie. Elle vint
iusques à ce degré de malice de luy
conseiller d'empoisonner ía femme,
luy promettant de faire le sembla
ble à son mary , affin de se pouuoir
espouser l'vn l'autre, dessein execra
ble , &; qui donna de l'horreur à
Hermippe. Il le detesta par ses res-
ponces , & la menaça de faire co-
gnòistre son crime si iamais il luy
arriuoit de luy eferire des choses si
abominables . Cela irrita tellement
Viuande se voyant tout a fait rciet-
tee & mesprisce , auecque detesta-
tion quelle delibera de s'en vanger,
& voyez de quelle manjere . Elle
fait voir àsonmary vne liasse de let
tres amoureuses qu'Hermippe luy
auoic escrittes durant fa recherche,
& du viuant d' Vrbain lors qu'il n a-
uoit aucune prçtension fur Petro
x51 La Trahison renuer/èe]
nie , & elle luy fit croire qu'il auoit
esté si teméraire de les luy enuoyer
depuis qu'elle estoit mariee à luy, &
qu'il ne ceílbit tous les iours de la
solliciter importunement de ce qui
ne peut estre pensé par vne honne-
ste femme . Bref elle sceut si bien
colorer son artifice qu'elle le fit cou
ler en la creance de Berosc pour
vne verité. Cetui-cy en colere con
tre Hermippe sans autre reflexion
le fait appeler, ils se battent , &le
sort des armes suiuant cette fois, la
îustice de la cause donna du pire
à Berose qui po/te parterre , & des
armé par Hcmiippe , comme cetui-
cy luy voulut remonstrer qu'il auoit
eu tort de Ic soupçonner qu'il cust
eu aucun dessein sur sa femme te
nez, luy dit Berose, en tirant de sa
poche vne liasse de lettres , voyez
íi i'ay eu raifon de vous en vouloir
apres de si puissantes marques de
La Trahison renuersee. 1.53
Vostrc procedé . Hermippe reco-
gnoissant les escripts faits au temps
que nous auons dit , & deuant le
mariage de Viuande & de Berofe,
luy fie cognoistre 1 artifice de fa
femme , & au mesme temps il tira
de la sienne celles qu'elles luy auoic
eíerictes , ou son procès estoit touc
faic , & le furieux conseil de l'em-
poiíònnement estoit tout manife
ste . Que deuint Berose à certe le
cture , ie le laisse à coniecturer. II
en demeura auííì satisfaict de Li.
candeur d HcFmippe , qu'animé de
courroux contre latraistrcsse Viuan-
de . Auífi ne fust- il pas si tost de
recour en fa maison, qu'apres luy
auoir faic mille reproches de fa
deíloyauté il la confina dans vne
Í>rison , ou dans peu de temps el-
e finit fes iours , non fans soup
çon qu'il cuisent esté abregez par
quelque brcuuagc } Ainsi suc rcn
i5 4 &4 Trahison renuerset.
uersec sur la teste de eette perfide la
trahison quelle auoic brasee contre
son mary.
a.55

AMPHITHEATRE

SANGLANT.

LIVRE DEVXIESME.

Dïnepte ganterie.
,
HISTOIRE L
, ' I
Vrant les dernieres an
nees du memotable re
gne du grand Henry,
Pere & Restaurateur de
la France, le calme estoit fi profond
en cet Estat que c'estoit le vrayseiour
de l'amour & des delices. La Nobles
se Voyant ses armes inutiles, & fans
î56 L' Inepte atanterie.
employ , n'auoit point d'autre occu
pation que celle des personnes oysi-
ucSjles ieux & les passe-temps. Temps
heureux! traueríc depuis de tant d'o
rages, qu'à peine sçauous nous cc
que c'est que tranquilité. Cc n'est pas
que l'inuincible & tousiours victo
rieux Louys digne reietton de ce glo
rieux tige ne trauaille tous les iours,
& par son soin, & parla lumiere de sa
Vie, & de son exemple * & paria va
leur, à restablir cette Monarchie cn
son ancien lustre, mais l'hidre de la
Rebellion à tant de testes, que pour
les dompter il semble que cet Hercu
le doitauoir autant de mains que les
Poètes en donnent àBriaree. Et en
core qu'il soit le Roy des vertus & des
miracles, il a tant de difficultez, & de
dans & dehors à surmonter , que si
Dieu ne letenoit manifestement par
la droitte, & ne luy soustenoit le cou-
tage, il feroit impossible que seul il
Pust
L' Inepte <vanterie. ty}
pust supporter tant & de fi continucU
les fatigues. Mais puisque le Sage
nous conseille auxiours nubileux de
nous souúenir des serains, il me sem
ble que i'ay raison durant tant d'agi
tations qui tourmantent le vaisseau
de cette Monarchie de rappeler en
ma memoire la belle saison de sa bo -
nace sous le sceptre & la conduitte du
triomphant Henry . Ce fut en ce
temps là' que dans la Prouince des
Cenomaries Triphon Gentil hom
me de merite, & qui auoit beaucoup
de nom à la Cour de ce grand Mo
narque, s'estant retiré en fa maison
pour iouïr en la conuersation de ses
voisins de la douceur de la campagne
rencontra les yeux de Stactee , ou
comme à deux flambeaux ardans il
bruíla les aides de ses desirs, volti-
geansauparauant fur les rieurs desdi:-
uerses beautez, comme des simples
papillons , auec autant de legeretê
Amph. Sanglant. K
ij8 V Inepte <vanterìe.
qucdmdifference. Vne plumo moins
occupee & qui auroic moins de ma
tieres à deuider s'arresteroit ici àdes-
peindre la naissance & le progrez de
cette affection qui ne peut estre blas-
mec que par des ames sauuagcs, puis
quelle auoit poyr visee cesainctlien
qui nous met en naissant l'honneur
fur le front, puisque ceux qui naissent
hors de ce lien portent fur le leur la
honteuse marque de l'intemperancc
de ceux qui les engendrent. C'est as
sez pour mon suiet que ic die que cet
te amour fut reciproque, & autant
aggree par les communs parens com
me par les parties. Dans ces accords
si pleins d'harmonie & de bonnes vo-
lontez il ne restoit que de sceller le
tout par vn mariage, & d'allier deux
maisons assez voisines toutes deux
nobles, ôc des principales du pais:
Mais Triphon qui eroyois que les
liens d'Hymen appeloient à la retrait-

!
V Inepte ajantéru' ^ 159
te , ayant quelques pretentions à li
Cour qui luy pouuoient estreauanta-
gcuses , estima auparauant que de íc
confiner dans fa maison, & manger
son pain sous son figuier & sous fa vi
gne, qu'il luy estoit necessaire d'arri-
uerà v ne charge où il aspiroit , & ou
la faueur, outre la porte dorce , estoit
entierement necessaire. Cette char
ge le deuoit efleuer vn peu , & lc
mettre hors du pair de la commune
Noblesse* & le rendre considerable^
& à ses voisins, & aupres du Roy. Par
le conseil de tous íes amis & le desir
mesme de Stactee ( car i'ambition re
gne puiíïàmment dans les esprits de
biles ) il entreprend vn voyage à la
Cour pour venir à bout de cette affai
re auant son mariage. Oû allez- vous
Triphon.vous ruinez vostre fortune
&~vostrc amour, par ou vous voulez
establir l'vne 8c l'autre ; O prudence
humaine que ta lumiere est foiblc

M
l6 o & Inepte wanterìe.
parmi lestenebres palpables qui nous
enuironnent: Les affaires du monde
font embarrassees de tant d'intrigues,
que c'est entrer dans vn labyrinthe
que d'entreprendre d'en desmester
quclqu'vne, on s'y esgare tant il y a
dctours & de destours, quand vous
pensez entrer vous sortez , quand
vous croyez en sortir vous entrez. De
dale inexplicable. Triphon trouua
tantdedifficultezàsurmonter,& tant
d'obstacles à son dessein , qu'encore
qu il fust excellent Courtisan il y per
dit toute sa finesse. Semblable à ces
bons nautonniers qui dans vne fu
rieuse tourmente perdent leur scien
ce, la violence de la tempeste estant
plus forte pour attaquer leur vais
seau, que leur art n'est subtil pour se
dessendredes vagues. Il en est des af
faires comme des nasses , l'entrce en
est facile, l'issuë mal aisee. Cependant
Triphon s'opiniastrc à la pourfuitte,
U Inepte WAnttrU. 2.61
& s'engage dans la despence , ressem
blant à ces ioúeurs qui perdent touc
sous l'cspoir de se racquiter. II croie
qu'il y va de son honneur s'il ne vient
à bout de ce qu'il a entrepris, & ce
pendant l'ombre d'honneur qu'il re
cherche le fuit, plus il la fuit, & lors
qu'il la pense tenir elle s'eschape. Il
coula plus d'vn an en ce fascheux
exercice, se repentant assez de fois
d'auoir quitté le port pour monter
fur vnc mersi pleine d'inconstance.
Representez-vous les impatiences de
Stactee qui se fasche que l'ambition
enl'eípritde Triphon ait Tascendant
fur l'amour. Elle est bien marric.de
l'auoir engagé par son eonseil en cette
poursiiitte, elle a beau le rappeler par
ses lettres , il ne reuient point, & pour
toutes responceselle n'a que des de-
lais &: des excuses. Encore s'il prenoit
vn terme asseuré, mais cela ne se peut
par celuy qui poursuit vne assairc
K iij
%6i VInepte <v'amer te.
dont l'euenement despend des vo-
lontezd'autruy. Durant ces languis
santes longueurs voici Kambition qui
vient à la trauerse attaquer Stactec, &
qui luy fait commettre ce qu'elle a
tant blasmé en Triphon , quelle a
plusieurs fois appele par iniure plus
ambitieux qu'amoureux. Phílostrat
grand Seigneur & de toute autre
marque que Triphon , ayant ittté les
yeux fur le visage de Stactce y trouua
des graces qui le captiuerent d'entrer
dans cette place que par la porte de
l'Eglisse , il n'y auoit point d'autre
moyen , l'abfencc de Triphon auoit
esté si longue que presque on auoit
publié sa recherche, le tçmpsmefme
de son rçtour estoit si incertain qu'on
eroyòiç qu'il eust pris racine à la
Cour, & qu'il ne s'en deust iamais
arracher. Çenouuclamantiette tant
d'esclat, & partsa qualité , & par ses ri
chesses , que ces rayons qui l'enuiron
VInepte evantme. iíj
ncnt cíblouïílent les yeux delambi-
tieuse Stactce, & pour auoir part à
eettegrandeur luy font mettre en ou-
bly fa premiere foy. Les parensmef-
mes contribuent à son humeur, & luy
donnent des libertez, & àPhilostrat
des licences qui furent cause de la rui
ne de cette imprudente. Ce ieunc Sei
gneur dont le pere estoit encor en vie,
Se Lieutenant de Roy en vne Prouin-
ee que ic ne veux pas nommer, & luy
mefme aspirant à lamesrae charge se
metàcaiollerStactee,&àla tenir de si
pres, qu'en fin la proyc tomba dans
ses filets sous vne promesse de maria
ge, mettant la consommation deuant
la publication , qu'il remettoit ou
apres la mort de son pere, ou lors qu'il
luy auroit fait trouuer bonne cette al
liance. Tandis que le temps se passe
de la sorte, & que Philostrat possede
íeerettement celle qui le reçoit en son
sein en qualité de Mary , cette prati
R iiij
VInepte <vanterie.
que ne pufl: estre si cachee que les
amis de Triphon ne s'en apperceuss-
sent,qui aussi- tost luy donnerent auis
que samaistresíe estoit muguerce par
vngaland. Cet aiguillon le picquant
viuement luy fit abandonner la Cour
pour escarter par ía presence Toragc
qui le menaçoit. Comme il est aupres
de Stactee, il recognoíst bien à ses
discours quelle a change d'humeur &
d'affection pour luy,& que la gran
deur de Philostrat l'auoit aueuglee,
il espie fi bien tous ses deportemens
( & ou ne penetre l'ocil de la ialousic)
qu'il descouure lamesche, & reco-
gnoist qu'il est trahi. 11 caiollesi bien
Stactee, faisant semblant de flatter sa
nouuelle election, & de vouloir l'ai-
der à la conqueste de. cetre bonne
fortune, que cette fille simple & niai
se se voulant excuser enuers luy dm-
fîdelité sous quelque image de force,
tant de la part de ses parens, que de
&Inepte rvanterie. 165
Philostrat , clic s'accusa assez d euant
Triphon qui deuiaa bien le reste . H
continue neantmoins , mais sainte
ment à l'honorer & à la seruir, Philo
stratle souffrant sans ialousie , parce
que cela couuroit mieux son ieu , &
faisoit paroistre qu'il n'auoit point de
part, ny de pretensions en Staòtee.
Cette Damoiselle mesme aide à cela
par le conseil de Philostrat, & luy fait
des accueils deuant le monde tels
quelle deuoit faire à vn homme
qu'on tenoit pour son accorde'. Tri-
phon-obtient d'elle des particuliers
entretiens, & mesme de parler à elle
durant la nuictà des fenestres escar-
tecs. lien vint siauant que Philostrat
mesme en entra en ombrage, & se
repentit d'auoir permis à Sractee d'v-
serde ces feintes , qu'il craignoit en
fin deuoir se terminer en de verita
bles faueurs. Triphon s'estant apper-
ceu qu'il en entroit en ialousie prie
%66 L'Inepte aranteriel
plaisir à luy augmenter cette humeurs
&mesme outre les contenances qu'il
tenoitenla presence de Stactec & de
Philostrat , son inconsideration le
portaà des ineptes vanteries, se glo
rifiant d'auoit auecque Stactee des
priuautez qu'il ne possedoit nulle
ment- Cela mit Philostrat en vne tel
le colère qu'il fit appeler Triphon
pour se battre en duel , ils se battent
auecque chacun vn second . Dés la
seconde passee, Triphon qui estoic
fort adroict au maniement des ar
mes, & vn des gentils Cheualicrs de
la Cour perce Philostrat au bras de
rcípcejle met hors de combat, & l'o-
blige à luy rendre les armes, & à luy
demander la vie,comme il vient selon
lacoustume ayderson second , voila
que des gens de la suitte de Philostrat
quile cherehoientpar tout arriuent,
voyant leur maistre en cet equipage
ils se|voulurentruër fur Triphon , &
VInepte *vanterte. %6j
1c sacrifier à leur colere, quoy que
Philostrat leur criast,& leur defíçn-
dit de luy nuire comme à vn braue
Cheualier & de qui il renoit la vie.
Ces brutaux se mettent en deuoirde
l'ostencer ,& voila austi-tost les deux
seconds qui s'accordent , & qui se ioi-
gnans à Triphon le deffendent con
tre cinq ou six assaillans . Philostrat
s'estantietté à corps perdu dans cette
meílecempcscha parsonauthorité &
pat sa presence qu'ils n'acheuassent
Triphon qu'ils auoient des ja blecé.
lis se separerent de la sorte, Philostrat
blasmant la supercherie des siens &
iurant d'en faire vn chastiment exem
plaire. Ce qu'il fitj les escartant de tel
le sorte d'aupres de soy que nul n'en
psa approcher. Cependant Stactec
n'est pas satisfaictc entierement des
mesdifantes vanteries de Triphon,
qui battent tout a fait à la ruine de fa
fortune. Elleerut ne pouuoir guerir
x6Z IJ Inepte *vanterïcl
l'csprit de Philostrat descs soupçons
qu'en extermihant celuy quienestoit
la cause. Elle se sert de ceux là mesme
qui I'auoient des- ja pensé tuer, & que
Philostrat auoit chassez de son serui-
- ce, adioustant quelques presens &
quelques persuasions à leur colere ils
entreprennent d'assassiner Triphon,
ce qu'ils sont long tempsa executer,
parce que ce Gentil homme n'alloit
que bien accompagné . Cependant
.Stactce presse Philostrat de l'espouíer
solemnellement , il ne s'excuse plus
fur la crainte de son pere, mais fur la
priuauté qu'elle a eue auecque Tri
phon, qui s'estant reconcilié auecque
Philostrat donnoit d'elle les plus sini
stres impressions qu'il pouuoit à ec
ieune Seigneur . II continue en fes
gausseries contre Stactce,voulant pat
vengeance ruiner d'honneur celle qui
luyauoitestéinfidelle. Mais cette re-
melleirritec luyauoic dressé vnpiege
L' Inepte rvantcrie. 169
où il fut attrapé, car en fin ceux quel-
leauoit portezàfaire le coup guet
terent tant qu'ayans trouué Try-
phon à leur auantage ils lassasfine-
rent miserablement. Apres ce coup
touts'escarterent,ily en eut vn mal
heureux qui fut pris, &qui descou-
urit tout le mistere , accusant Sta-
ctee comme celle qui auoit este la
principale cause de ce meurtre. Phi-
lostrat prit cette occasion aux che-
ueux pouríe defïaire de cette mau-
uaise beste,6cau lieu d'accomplir fa
promessedemariage,il sollicita cotre
elleauecque les parensde Triphon,
& fit tant qu'il la fit condamner à
perdre la teste. L'inconstancejl'am-
bitidn, la sotte vanterie,la ialouíie,
la vengeance, la tromperie, Ingra
titude, l'aueuglement, lacolere, &
tant de passions viennent en foule
fur le theatre de cette sanglante re
presentation , que pour les conside
170 &Inepte ruanttrie.
rer parle menu il faudroit que ie
passasse la brieueté que ie me luis
prescripte en la narration de ces tra-
gicques euenemens.

L Esprit fartage.

HISTOIRE II.

E fleuue quVn Roy de


Perse assecha en le par
tageant en diuers ruis
seaux nous apprend
quVn eíprit diuiíè en plusieurs ob-
iects n'a aucune mire asseurec , &
pour embrasser trop n'estreint rien.
C'est ce que dit l'ancien prouerbe;
qui chasse plusieurs lieures à la fois
n'en prend pas vn. Deux Seigneurs
voisins en la Prouince Armorique
pour vnir dauantage leur ancienne
amitie destinèrent leurs enfans à
lì EJprit partage. *71
vne alliance encorc qu'ils fussenc
bienicuncs, Gorgiasfils d'Agathar-
cide estoit efleuc par son peresous
l'espoir dauoir vn iourpour espousc
Mongine fille vnique de Ccrcmon.
Ces ieunes enfans s'entreuoyoient
souuent à ce dessein, mais comme
ils estoient en vn aage voisin de l'en -
fance le feu de l'amour n'auoit pas
de prise en vnbois si vert. Gorgias
ayant attaint vn peu de vigueur suc
enuoyé en la capitale de cette Mo
narchie pour y apprendre dans les
Academies les exercices propres à la
Noblesse. A mesure qu'il commen
ça à íe sentir son inclination le porta
à ay mer, mais à aymer d'vne façon si
volage & si generale,qu'ilaymoit en
mesme temps en diuers lieux. Ayant
passé vne partie de son adolescence
en ce fantastique amusemenr,estanc
en vn aage plus fort il ay ma en mes
me temps trois obiects pour trois
ij2. U Esprit partagé.
considerations toutes dirFerentes,
« imaginant que s'il reustìssoit envn
(&il nepouuoit legitifnement pre
tendre d'auantage ) il auroit occa
sion de s'elli mer heureux, au moins
de cette félicité mondaine qui regar
de l'vtile, l'honorable, ou le delecta
ble. Frequenrantchez vne Princesse
à 1a façon de Cour,tant pour luy ren
dre fes deuoirs que pour apprendre
laconucríation ciuile dans les bon
nes compagnies , il ietta les yeux fur
vne niepee de cette dame, & la trou-
ua à son gré , celle-cy que nousap-
peleronsSibilIe, soit pour satisfaire
à fa vanité, & paroistre adoree de
plusieurs ,1'amufa de quelques tes
moignages de reciproque bien veil-
lance, mais comme elle estoit accor-
te & rusee, on connut à la fin que s'e-
stoit pour fe donner du passe- temps
parmi ses compagnes de la simplici
té de cc ieune Academiste , hantant
'7 en
L' Efj>rit partagé.
cn d'autres lieux il fit aussi rencontre
d'vne vefue que nous nommerons
Iuliane, à peine auoit elle vingt ans,&
pour auoir esté deux ans aux costez
d'vn vieillard ill'auoit laissee riehe de
quinze mil liures de rente. Comme
le premier parti flattoit Gorgtas par
la vanité d'vne haute alliance . Il
voyoiten eetui-cy tant decommodi-
tezquc cela rauissoit son desir. Mais s
vn plus belcscueil rompit sa libertés
ee fut le beau visage d'vne simple Da
moiselle nommee Charlote, mal par
tagee des biens de fortune, mais tel
lement auantagee de ceux de la na
ture quelle estoit le rauisserríent de
tous les yeux qui la confideroient;
S'il aima cette cy en effect pour l a-
mour d'elle mesmej il en fut aussi re
eiproquement aimé comme person
ne dont l'alliancc estoit honorable Sc
vtile à la fille, mais des deux autres cc
ne fut qu'enapparencc & par m anie-
Amph. Sanglant. S
174 LEfirit partage.
re d'entretien. Sibii'c auoit tant de
courage qu'elle aspiroit encore à
quelque chose de plus grand que n'e-
stoitnostrcCheualier. luliane nee&
nourrie dans Paris n'en custpas quit
te le sciour pour tout le païsdes Ar-
moriens, & sçachartt bien qu'en cs-
pousant Gorgias elle seroit contrain
te de l'y suiure, elle n'auoit aucune
inclination pour ce parti. Cependant
nostre homme partagé entre de faus
ses esperances & de vrayes inquietu
des, voyoit tantoiyVste, tantost l'au
tre, auec autant de soin &c de paillon
que s'il n'en cust qu'vne dans lame.
Ses parens auertis de son humeur cru
rent qu'il eftoit temps de conclure le
mariage de luy &de Mongine,pour
le retirer de tant de friuoJcs desseins
qui allambiquoient son esprit lis luy
enefcriuent,mais il cft tellement cn-
yuré de ces trois amours qu'il nç
peut, ny ne veut leur faire aucune res
VEjfrrit partagé. 175
jtonce. Pressé de s'en retourner il les
prie de le laisser encore dans ce grand
theatre de l'Estat où il y a tant de par
tis à choisir, & de toutes les fortes,fans
s'arresteràvnqui neluy est pas agrea
ble On luy enuoye le portraict de
Mongine , mais quand il le confere
aux traicts qu'il adoroit fur le front
de Charlote elle luy semble vne ima
ge de laideur. On luy represente la
noblesse de son sang, mais quand il se
represente l'illustrc alliance de la
niepee d'vne Princesse, & quiauoit
Hionneur d'appartenir aux plus
grands de l'Estat , toute la race de
Mongineluy semble basse & meípri-
íàble. Si on luy dit que c'est: vne heri -
tierc fort riche, luhane luy rcuient de-
uant les yeux dont les biens sont in
comparablement plus grands que
ceux que peut pretendre Monginc.
Quand on luy propose qu'ils sont
dauantage en Ta bien- seance il se
tyé VEsprit partagé.
trouuc tellement attaché au seiour de
Paris qu'il en oublie fa patrie, comme
s'il cust esté en Mile des Lothopha-
ges, ou en vn lieu plein d'enchante-
mens & de charmes. Ses parens qui
eroyentqucfàicunesse ne luy donne
pas encore assez de iugement pour
cognoistre son bien , determinent de
clorrece mariage, & d'en passer les ar
ticles > se promettas assez d'obeissance
de fa part pour les luy faire signer. Ils
s'assemblent donc auecque ceux de
M ongine, & en font les accords , pro
mettant de les faire approuuer à Gor-
gias dans vn certain temps , iamais
cetui-cy ne les voulut signer, au con
traire il vfa de tant de termes demes-
pris contre Mongine, & mefme en
cfcriuitd'vne façon si ostençante que
les parens indignez rompirent ce
traicté, & iurcrent de ne donner ia
mais leur fille à cet insolent . Comme
c'estoit vn morceau friand il ne de
VEfrrtt partage.
mcura pas au plat, les partis sc pre
senterent en foule , entre les autres
ils choisirent Lisimaquc Seigneur de
qualité & qui valoit bien Gorgias.
Tandis que cette alliance sc minute,
voyons les beaux succez que nostre
esprit partagé rcncótre en ses amours.
La feinte dcSibilIc se descouurit, &
Gorgias ayant remarqué en beau
coup de railleries quelle sc mocquoit
de luy, & qu'il luy seruoit de suiet de
risec se retira de sa poursuitte . luUanc
ayant rencontré à Paris vn homme
selon son inclination scmariaJTur son
visage sans se soucier de ses plaintes,
ny de ses discours. II ne luy restoit que
Charlote qui euit bien-tost conclu le
marché auecque luy s'il eust eu le con
sentent ent de ses parens, qu'il ne pou -
uoit csperer à cause de l'inegalité de ce
parti trop petit pour vn homme de sa
condition . 11 est renuoyé à eclá* s'il
veut continuer fa recherche & ses pre
ij$ L' Esprit partage.
tensions, autrement il est prié de s'en
departir pour ne donner íuiet à la
raesdisancc de gloser sur sa frequen
tation auec cette fille, qui estoit ado
ree de plusieurs autres, à qui son ex
treme beauté donnoit d'extremes
passions. Se voyant donc rebutte de
joutes parts, & que ses parëns ne luy
vouloient plus enuoyer dequoy pa-
roistre en cette grande ville il reprit la
route de ion pais , iustement lors que
Lisimaquc estoit fur le point d'es-
pouser Mongine. 1l vid cette Damoi
selles l'absencc deParis luy rendát la
beaute de Charlote moins excellente,
il trouua en cette- cy des graces qui
luy plurent. De plus repentant à l*an-
cienne amitié de leurs maisons , à la
commodité dû voisinage, aux biens
& à la noblesse de cette fille, il se re-
pentit,mais trop tard,du mespris qu'il
cnauoitfait, & defiras'ileust peu re
nouer cefte alliance. Mais elle estoit
L Efj>rit partage. 175
trop auanece auecque Lisimaquc
pour la diuertir. 11 n'y auoit qu vn
íeul moyen scion son auis qui estoit
de le faire appeler. 11 l'essaya, mais
Lisimaque se mocqua de luy, & le
traitta en ìeune homme lortant de
l'Academie . Vn Gascon auoit vn
iouràParis emprunté vne assez bon
ne somme d'vn Gentil-homme de
Picardie, cetui cy luy demandant le
payement de cette debee, le Gascon
le fit appeler en duel, le voulant satis
faire, disoit-il, à coups d'espee, le Pi-
cartluy metlessergensen queue" , le
fait serrer dans vne prison, & luy die
quand vous m'aurez paye nous auisc-
rons à nous battre. Lisimaquc en fit
de mesme à Gorgias , ie ne veux
point, luy respondit-il, souiller mes
nopeespardufang, quand i'auray es-
pouíe ma maistrcífe ie receuray vostre
cartel, & sçauray bien chastier vostre
; temerité. Là-dessus les nopecs se fi>
i8o L'Esprit'partagé.
rent, &àlabarbedeGorgiasLisima-
que emporta Mongine. Le Gouuer-
neur de la Prouincc auerti de cette
querelle, & que Gorgiasestoit l'ap
pelant le voulut faire saisir , mais il
esquiua cette prise s'enfuyant à Paris,
où il trouua Charlote accordee à vn
Gentil- homme fort riche, & dont
elle estoit fort contente. Se voyant
rebutté de tous costez & frustré de
toutes ses attentes, pour passer son
deplaisir il s'en alla en Flandres, ou
l'on tient qu'il mourut assez sinistre*-
ment , mais parce que ic ne sçay pas
les particularitez de fa fin, ienem'ar-
resteray qu'à considerer le tourment
de cet esprit diuisé en luy-mesme, &
partagé en tant de fantaisies. Son in-
consideration à desobéir à ses parens
quiauoient pris tant de peineàpro-
eurer son bien. Sa sottise de se vou
loir faire aimer par force à vnc fille à
qui il auoit donné tant de suiet de lc
ij Esprit partage. z8i
naïr. Le tardifrepentir de son impru
dence. Et sa fin miserable parmy des
armes estraneeres.

Le Rauijseur ingrat.

HISTOIRE II r, •

N Marchand Prouençal
que nous nommerons
Eupelome ( ic n'ay pas
appris distinctement en
quelle ville il faissoit fa demeure) auoit
en sa tutelle vndeses neueux appele
Arcesilassils del'vne de ses sœurs, qui
estoit morte fans autre heritier. 1 l l'cs-
leuoit auecque ses enfans d'vn soin
tout paternel. W se seruoit de luy en
son trafic, & screposoit entierement
sur sa fidelité , tant pour les affaires
domestiques, que pour le commerce
estranger . Il tranquoit d'ordinaire
c81 Le T^attijfiur ingrat,
en Espagne où ii auoit intelligence
pour le regard du negoce auccque
des Marchands de Catalogne & de
Valence, & principalement aucc vn
Marchand de Barcelone fort hono
rable à qui nous donnerons le nom
de Philende. Tandis qu'Acefilas s'a-
uançoit ainsi aupres de Ion oncle qui
luy donnoit part & profit en ses nc-
gotiations.il defira le pouruoir & se
descharger de sa tutelle , luy estant
auis que deformais il estoit capable d«
se eonduire & de gouuerner son pro
pre bien. 1l luy trouuavn parti assez
conuenable selon son iugement , &
qu'AcefiIasmcsme eut à gré. Cc fut
Marine honneste fille d'vn autre
Marchand à qui le pere faisoit des
auantages raisonnables, & propor
tionnez aux facultez d'Acesilas. Ceux
qui fçauent combien l'Espagnc est
íuiette aux deíbauches qui corrom
pent le plus l'cfprit &4c corps de la
Le Rautfjeur ingrat. iSj
icunesse,ne trouueront pas estrange
siiedi que nostre Prouençal à force
de frequenter parmi cecte nation y
laissa alterer ses mœurs , s'addonnant
aux vices qui regnent le plus en ces.
contrees. 11 faudroit n'auoir iamais
estéa Valence pour ignorer que c'est
" le Naples de TEspagnc , ôc le seiour
des delices & de la licence. A ecfííasne
se contentant pas de ces Sirenes c^ui
font fur ce beau riuage, & qui en
chantent les plus habiles , aiguisant
son esprit par la resistance & la diffi
culté, deuint passionné pour Cratec
fille d'vn Marchand auec qui trafic -
quoit son oncle, &c que nous nom-
meronsluigo. lltrouua de la corres
pondance en cette fille, qui rencon
trant dans l'air François de nostre
Aceíllas ie ne sçay quoy de plus
agreable que fur les visages bazanez
de ces demi-mores qui habiter, çes co-
trxcs, m deuint si fort touchee qu'il
184 Le RÁuiJseur ingrAt.
1 uy Fut aiíe de conduire sa trahison au
point que vous entendrez. Une man-
quoit point tous les ans de faire vn
voyage en Catalogne & en Valence,
ou comme facteur & nepueu d'Eu-
pelome, il estoit receu & logé dans les
maisons de Philende & d'inigo tant
que duroient ses affaires , &là traitte
auecque toutes les courtoisies dont
on a de coustufne d'assaisonner vnc
amiable hospitalité . Ayant donc cet
accez chez Inigo , & cette entree dans
les affections de Crateesa fille, il cust
bien volontiers tente de la demander
pour femme, mais deux choses s'op-
po soient à cette temerite, l'vne qu'il
n'estoitpas assez riche pour aspirera
ce parti, l'autre quelle estoit recher
chee par Idelphonse icune Valentin
defortbóne maison qui en estoit ex
tremement picqué, & à qui le perc U
destinoit pour femme. Encore que
Cratee n' eust pas beaucoup d'inclinap
Le Ramjseur ingrat. 185
tion pour ldelphoníe , son cspric
estant fout occupé des perfections
quelle s'imaginoit en Acesilas , si est-
ce quelle cftoit comme contrainte de
suiure la loy de l'obeïssance qui luy
estoit commenecessaire. Sur le deses
poir de la conquerir Acesilas s'en re
tourna en France, laiísant autant de
douleurs de son efloignement à Cra-
tec, qu'il en emportoít de la quitter.
Voyez ie vous prie si vne si rare con
stance que celle de cette fille meritoic
destre recompensee d'vne ingratitu
de & d' vne infidelite' pareilles à celles
que ie vous feray tantost voir en cet
indigne François. Tant s'en faut que
l'absence efsaçast de la memoire de
Cratee l'idec d' Acesilas , qu'au re
bours elle la representoit à tous mo-
mens à son souuenir en Vne siauanta-
gcuse forme qu'elle ne fut plus susce
ptible d'aucune autre impression.
Elleauoit iuré à Acesilas lors qu'il prit
i86 Le 2{auijseíir ingrat.
congé d'elle de luy estresi ridelle que
tant qu'il viuroit il ne seroic pas au
pouuoir de ses parens de luy faire
prendre vn autre homme pour mary,
& Acesilasdesoncosté luy auoit pro
mis vne fidelite' inuiolable ,nous ver
rons bien-tost qui íeralepariure , &
de quelle part la fermeté demeura.
Accfilas,soit par desespoir de pouuoir
conquerir Cratee, soit par legereté,
soit pour trouuer plus de charmes fur
le viiàge de Marine, que fur celuy de
Cratee , oubliant ses fermens Espa
gnols se laissa aller aux conseils de son
onde qui luy perfuadoit de prendre
Marine. Durant cette recherenc il rc-
ceuoit tous les iours des nouuellesde
Cratee, par où il apprenoit les ri
gueurs quelle faissoit sentir a ldel:
phonse, pour le rebutter, & luy faire
par le deípit perdre son amour . Sa
constance à resister à ses parens por
tez à eette alliance, ce qui partageoit
Le Rnuijfeur ingrat. itj
írtcrUeilleusement l'cspric de nostre
irresolu, qui estoic comme vn fer en
tre deux aimans , Cracec qui auoit
moins de beaute' que Marine auoit
auífi plus de richeítes & de paillon
pourluy, & Marine qui auoit moins
de moyens lerauilToitpar ses graces.
La facilite de conquerir celle- cy l'at-
tiroit, mais il estoit encore plus pic -
que par la difficulté de lá conquesle
del'autre. Voyezàquoy se determina
cet esprit double, & comme sa dupli
cité fut cause de son malheur. 11 prend
Marine pour accordee . Apres auoir
tire en langueur cette conclusion, Sc r
h temps arriuant de son ordinaire
voyage en Espagne il remet les fian
çailles & les n opees à son retour, s'i-
maginant que s'il pouuoit acquerir
Crateeilauroit vne meilleure fortu
ne , & que son pis aller seroit Marine.
L'Archer qui vise à deux buts en mes-
rne temps n'en peut attaindre aucun,
i88 Le Rauijfeur ingrat.
vous l'allez voir par experience.
Estant arriué à Valence iugez de la
ioyc de Cratee rcuoyant celuy quel
le auoic tant desiré, iugez du conten
tement d'Aecfilas voyant tant de
disposition en Cratec de faire pour
luy complaire tout ce qu'il trouueroit
à propos. Cela luy haussa le courage
& fit qu'il se resolut de demander
cette fille pour espouse à son perc,
Cratec luy promettant de declarer à
Inigo quelle n'auroit iamais d'autre
mari que luy. Cette resolution prise
fut executee,& Inigo iugeant par cet
te demande d'Acesilas que leur seeret-
te affection auoit esté la remore qui
auoit iusqu'alors empesché l'obcïssan-
ce qu'il esperoit trouuer en sa fille
comme personnage plein de pruden
ce, iugea que de s'opposer de droict
fil à ce torrent ce seroit pour le rendre
plus enflé & plus furieux , mais qu'il
falloit luy oster fa force en biaisant.
C*
Le 7(auìjseur ingrat. aîp
qu'il fit aucc assez de dexterité, entre
tenant Accsilas de complimens & de
belles parolles, & protestant qu'il
estoit extremement marry d'estre en-
gagédeparolle aucc Idelphonse, &c
que s'il luy en eust parle le premier il
luy eust donné toute sorte de conten
tement , mais que s'il pouuoit la reti
rer, ou faire en sorte qu'Idelphonse
quittast le desir d'eípousser fa fille il
deuoit esperer de luy toute satisfa
ction. Ces termes que la fageife hu
maine tira de la bouche d'inigo fu
rent de l'huilefur lefeudesesamansi
quiflattans leurs esperances d'vn fa-
eilc pardon , s'ils passoient outre, ou
par vnefuitte, où par vn secret Hy-
mence prirent le parti de leur pastìon
qui leur dicta l'vn & l'autre. Cratee
s'estant donc chargee de ce qu'elle
auoit de plus precieux, s'estant remise
durant les tenebres de la nuict à U
eonduitted'Acehlasgaigna vne bar-
Amph. Sanglant. T
i 9o Le-Rauíjfeur ingrat.
que qu'il auoit loiìec expres, & cin
glent au ssicost du costé de Barccllo-
ne, ses amans s'estans donné la foy
consommerent leur mariage Air l'E-
lementmesmequia donne naissanee
a Venus selon l'imagination des Poe
tes: mais les vents qui auoient secon
dé leurs desirs au commencement se
reuolterent, & chano-eans de costé les
repousserent malgré qu'en eussent les
nochers à la coste de Valence où ils
gaignerent la terre auec resolution
de ne se commettre plus à l'incon-
stance d'vn clement qui leur auoic
donné tant de frayeur.lnigo sçaehanc
la fuitte de sa fille met en campagne
tous les Archers qu'il pust ramasser,
& fit monter fur mer quelques mate
lots pour aller apres les fuyards, qui
en fin descouuerts en la terre furent
saisissur le territoire du Royaume de
Valenee tirant vers Barcelonnc , &
eomme on les vouloit r amener au
LeRauifseur ingrat. i 91
lieu d'où ils est; oient partis, les prcssenS
qui ielonleproucrbe Espagnol rom
pent les rochers, eurent tant de pou-
uoir fur les cœurs des Archers que
Cratec obtint la liberte de celuy quel
le tenoit pour son espoux , se promet
tant de faire aisement sa paix quand-
clleseroit deuant son pere. L'ingrac
Aeesilas que cette fille auoit obligq
tout autant qu'vne fille peut obliger
vn homme, ne fut pas plustost hors
du peril ousonraptl'expossoit, &de
retour en Prouence qu'oubliant sa
parolle & les faueurs qu'il auoit re-
eeues de Cratee il se resout de fiancer
Marine , & de l'cípouíer auíïì tost^
mais cela ne pust estre conduitauee-
cjuc tant de promptitude quínigo ne
onnastauparauant des nouuelles à
Eupoleme du rapt que son nepueu
auoit fait de fa fille , luy en raconrant
l'hiïloire tout au long en la façon que
nous l'auons recitee. Eupolemc qui
, Ti,
i91 Rauifjiear ingrát.
estoit homme d honneur & de foy
trouua cette action si mauuaise qu'il
iura qu'Acesilas en feroit la repara
tion, à raison dequoy il s'opposa ou-
uertement au mariage de Marine &
deluy. Les parens de Marine auertis
de cette double lascheté qu'il vouloit
commettre en espousant leur fille
apres auoir abusé Cratee,conceurent
vne telle haine contre luy qu'ils rom
pirent le traitte là dessus. Viennent
d'autres lettresdela part d'Inigo ap
portees par son facteur quipromet-
toientà Acesilas tout bon traittemét,
& vne tres grande somme , pourucu
qu'en espousant Cratee il erfaçast la
tache qu'il auoit imprimee sur l'hon-
neur de sa maison . Eupoleme iu-
geanteet císcct plus que raisonna
bles, & Aecsilas se voyant rebuté du
costc de Marine crût que sa faute fe
roit son bonheur, & qu'il ne pouuoit
mieux choisir que d'embrasser Ic par
Le Rauijseur ingrat. 1 93
ti qu'Inigo luy proposoit, mais il nc
voyoit pas l'ameçon caché sous l'ap-
past, ny le picge qu'on luy dressoit , il
arriuc à Valence auecque le facteur
d'Inigo, qui le reçoit à bras ouuerrs
comme gendre. Considerez ic vous
prie comme l'excés de l'amour cache
tous les deífauts du fuiet aymê,encorc
que Cratee eust toutes les occasions
de haïr Acesiíaspourla trahison qu'il
luy brassoit en voulant csspousser Ma
rine apres l'auoir enleuee & deshono
ree, si est-ce quelle estoit autanrpaf-
sionce deluy que iamais, & tant s'en
faut quelle le regardait eomme des
loyal, qu'elle le considerois commeí
vn tresor retrouué.D'autrc costé Idel-
phonsc pourtant de legeretez & de
honteuses inconsiderations deCrarcc
n'auoit point esteint le brasier qui le
costfumoitpourclle,&touteinfidelle
quelle estoit il en estoit efperdumenç-
amoureux. Iufqucs à offrir à Inigo
T iij
i94 Le T^autffeur ingrat.
d'espouser fa fille comme vefued'A-
çcsilas , si apres qu'il l'auroic espousee
illuy faisoit trancher la teste commeà
vn rauisseur, sur cette parole lnigo rc-
solut de satisfaire à fa vengeance en
lauant son honneur dans le sang d' A-
cesilas,• & apres de donner fa fille à
Idelphonfe . Mais les mauuais des
seins n'ont iamais d'heureuíe issue.
Inigo donne vne dotte immense à sa
fille furquoy Aecfilas lespouse, mais
il fut bien estonné quand le soir au
lieu de venir entre les bras de fa fem
me on le.-fit descendre dans vn cachot
pù il feiourna iusques à ce que son
proces fut iugé , & n'en fut tiré que
pour estre conduit au supplice, citant
condamné à auoir la teste tranchee
par derriere , maniere de punition,
pratiquee en Espagne contre lestrai-
stres. Vouscognoistrez les regrets &
les douleurs de la trop fidelle Ctatee
par cc qu'elle fit depuis. Ellç íçcuc quç.
Le RAUfJscurtngrat. 19 j
íbn Acesilas auoit estié osté du nom
bre des viuans à la sollicitation d'idel-
phonse qui desiroit cette expiation
auant que de l'eípouser, & d'effeéfc
on luy proposa ce mariage peu de
ioursapres cette expedition. Au lieu
de le reietter scion le veritable |senti-
ment de son cœur elle y preste Toreil-
le, se frayant par là lechemin àla ven
geance qu'elle proiettoit, en peu de
iours il fut conclu. Qui croira la fu
reur de cette femelle irritee contre
celuy qui l'aimeauecque tant de pas
sion apres s'estre laissee aller entre les
bras d'vn autre. Elle mefia le propre
iour de ses nopees de la poison dans
le pain & le vin qu'on fait prendre
aux eípousez selon l'ancienne cere
monie de l'Eglisc. Poison si violent
que l'ayant elle mesmepris aussi bien
qu'Idelphonsc ils furent morts auant
que l'heure de se coucher fust arriuec,
de sorte qu'il fallut changer leurlict
T iiij
196 Le Rautjseur ingrat.
en vn cercueil. Qui nous estonnera
ici d'auantage ou l'inconstance & Tin-
fidelite' d'Acesilas, oû la constante fi
delite deCratee, oul'extreme amour
de Cracce ôc dldelphonse pour des
infidelles. A quels excés ne se porte
Vesprit humain agiti de ces furieux
demons, ["amour & le desespoir . De
moyiene puis rien conclurrcde tout
cecy, si ce n'est que ces passions aueu-
glestrainent tousiours ceux qui les
íuiuent en des precipices horribles, &
les portent à des fins tragicques &
miserables. Quiconque se peut exem
pter de leur tyrannie meine vne vie
douce, & coule ses iours heureuse
ment , dressant ses pas aux sentiers de
la paix.


o Lt Princesse idousc. 197

La Princesse ialoufi,

HISTOIRE IV, \

'Est vn foudre quand


la colerc tombe en vne
grande puissance, dit cet
Ancien, & le Sagcd'vn
ton plus graue compare le courroux
du Roy au rugissement d'vn lyon,
dont le hruit espouuante tous ceux
qui l'oyent. Que íi la colere a de si
grands effects que fera la ialousie qui
tourmente lame qui en est saisie, ain si
que nous apprend le sacré texte com
me si elle portoit son enfer. Amalor
Prince Alleman de la maison de Brun-
suie en eut vne experience horrible
qui luy sit cognoistre iusques ou va la
rage d'vne femme animee de cette
sanglante & cruelle passion . U auoic
i 98 La Prin cesse ialou/e.
espousé vne Princesse, dont l'histo-
rien de qui ie tiens cet euenement ne
dit point le lignage. A pres auoir passe
auec elle quelques anneesauec autant
de paix qu'on en peut desirer en vn
mariage bien ordonné. Villehade icu-
lie Damoiselle de la suitte de Gorgo-
nia (ainsi appelerons nous cette Prin
cesse ) ayant donne dans les yeux d'A-
malar laiílà dans son cœur les impres
sions d'vne amour si vehemente qu'il
ne pouuoit auoir plus de repos qu'en
la presence dç cet obiect. 11 ne faut
qu'vn brin d'absinthe pour rendre
amer vn vase tout plein de miel, ce
mariage qui auparauant estoit com
blé de roses n'eut plus que des cípines,
car A malorne tcímoignant plus tant
de caresses, ny tantd'afFcctionà Gor-
gonia qu'il aueit accoustumé, parce
que son œil auoit desrobé son cœur
òc l'auok transporté en vn suiet illegi
time, çc manquement fut pris pour
La Princesse ialouse. 199
vn desdain , & chacun sçait que com
me l'estime de la chose aymec est va
des hauts points de lamitié, que Iç
meípris en est le coupegorge. Gor-
gonia se rendit curieuse de íçauoir la
cause d'vn si mal-heureux eHcct , ôc
elle ne la rencontra que trop r ost
pour son contentement, elle apprit
que son ennemie estoit sa domesti
que, & quelle nourrissoit dans son,
sein le serpent qui la picquoit si mor
tellement. Ilfutimpoffibleà Amalor
de cacher longuement son feu, celuy
dont il estoit consumé se monstre par
tant d'indices, & Ic luiet de cette fla-
me estoit si voisin qu'il eust fallu que
Gorgonia se fut ercué les yeux pour
ne le pasapperceuoir, c'est cç qui m et
cette Princesse en vmeialousie auíïl
grande qu'estoit l'amour de son ma-
ry. Elle fait ce qu'elle peut pour cm-
pescher le progrez de cette affection
puisqu'elle s'estoiçtropcart auiscedç
5 oo La Princesse ialouse.
la naissance, mais comme í art d'atta
quer & de prendre les places est plus
grand & plus fort que celuy de les
deffendre, la victoire demeura du co-
sté d'Amalor qui seeut par tant d'arti
fices & de machines gaigner l'csprit
deVillehade (le bruit mesme courue
qu'il y auoit apporté quelque cspcee
de force ) qu'il posseda son corps &
triompha des deípouïlles de son hon
netteté, Ne se cótentât pas de ce hon
teux trophee, faiíant comme gleircj
de fa có fusion , il ne se cachoit plus eti
cette infame practique , & ce qui allu-
moit de plus fort le brandon de la iar
lousie, ou plustostdela rage dansle
eccurde Gorgonia, c'est que ces inso
lences se passoient fur ion visage elassa
maison par vne de sa fuitte,&: presque
deuant ses yeux. A n'en mentir ^oint
c'est vn iuste& visressentiment a vne
honneste femme de voir fouiller son
Jict, & desc voir enleucr ce qucllcal
• La Princejfe talou/èi 301
de plus precieux au monde, le cocue
& le corps de son mary, &icne eroi
point de patience &c en ce sexe, ) si
elle n'est heroïque & extraordinaire)
qui puisse soustenir vn si violent ef
fort. Gorgonia toutesfois comme
Princesse courageuse bcuuoit ce ca!i-
cc auecque plus de generosité que de
patience , defferant aux passions de
ion mary fur lVperance de le rame
ner à son deuoir par la voye de la
douceur & de la moderation. Mais
quand la vanite' de Villehade fe mit
de la partie , &c que rendue ( comme
vneautre Agar) insolente par les fa-
ueurs & les embrassemens de son
maistre, elle commença à perdre le
respect qu'elle deuoit à fa maistresse,
& maistresse qu'en fa presence elle os-
fençoit si cruellement , ce fut lors
que Çorgonia vidfa raison en desor
dre, & que la grande colere s'empa-
rantdeson esprit y appela les pensees
jOi La Prìncejje ialouse.
des plus furieuses vengeances que
puisse conceuorr vne femme ialouse
&e si vilainement outragee. Combien
defoisluy vint- il en fantaisie de de
figurer, ou auecque ses ongles , ou
auecque des rasoirs ce visage impudi
que qui auoit scrui de pierre d acho-
pement à la fidelité de son mary, trop
heureuse Villehade si elle eust este
punie de ce ìeger supplice ,mais Iccid
reseruoit son impudence à vn plus di
gne de fa faute, le coup eust este trop
fauorable qui ne luy eust raui que la
beaute' fans luy oster la vie, c'eust esté
faire comme la foudre qui tomban
fur le serpent luy arrache seulememle
venin sans le faire mourir . La Prin
cesse agitee de differentes fureurs ne
fçauoitàquoysc resoudre pour oster
cette cspine de son cœur, &e cet op
probre de sa maison, elle s'en plaint
à ses parens qui estans de maison sou-
uerainc en tesmoignent de grands
La V rincejje ìalouse. 30$
ressentimensà Amalor, il fait ses ex
cuses comme il peut , & reiette sa fau
te fur la ialousiede sa femme qui luy
fait imaginer des choses qui ne font
point» A la fin apres beaucoup de
querelles , de bruit, & de rempestes,
Gorgonia ayant proteste à son mary
que s'il ne chassoit cette semante qui
luy faisoit des brauades elle la iette-
roit parlesfenestres,où la feroit pe
rir d'vne cruelle mort, pour accòiser
tous ces rages, & du dedans, & du
dehors qui menaçoient la teste d'A-
malor & de son amie, il sc resolut non
delà quitter ( car son affection estoic
tropattacheeàcctobiect) mais de la
faire sortir de fa maison, & de l'oster
de la presence de la Princesse , l'en-
uoyanten quelqu'vne de ses terres où
il la pourroit posseder quand il luy
plairoit. Cette resolution communi-
?|uecà Villehade qui s'estoit rendue
orcsoupple aux volontez du Prince
304 La Princesse ialouse.
de qui cile ne s'estoit pas rendue
moins passionnee qu'il estoit d'elle,
fut trouucc fort à propos, mais pour
mettre l'esprit de Gorgonia en repos,
ils auiíerent de se seruir du stratageme
que vous allez entendre . Amalor
comme las &: defooustede Villehadc
fait semblant de la rçnuoyerchez ses
parens, & passant par vne des mai
sons du Prince on fit courir le bruit
quelle estoit tombccmalade, & qu'e
stant accouchee auant terme f car elle
estoit grosse quand elle sortit ) elle
estoit morte de cette couche; Cette
fourbe fut si bien coloree que ceux
meímedu lieu y furent trompez, &
quelques confidens exceptez, on fit
en forte que ceux-là mesmes qui la
mirent en terre estimoient quelle fut
vrayment morte, parce qu'on leur
rhonstravn visage de cire semblable
à ecluy de Villehade qu'on attacha à
vn phantosme qui fut enterre com
me
Ldt Princesse ialeuse. 5Ò5
me si ceust*esté son veritable corps.
Si les presens furent abuscZjimaginez
vous s'il fut aisé de fairb paíser cette
trousse pour vne verité en la creance
deGorgonia, Veu qUenous sommes
naturellement credules aux euene-
mens que nous deûrorts . Amàlar de
son colté contrefit l'affligési propre
ment qu'il adíouíta beaucoup à la
ereance commune : Voila donc la
Princesse en paix pour ce regard, 6e le
Prince ioyeux d'auoir fait íi heureu
sement passer vne fable pour vne ve
rité, alloit souuentà la chasse au Cha-
steauoùfamaistresse estoit morte eri
l'opinion du monde j & vous eussiez
dit que fa passion le portoità euoe-
quer les manes de cette trespassee, $£
qu'il estoit comme ces esprits qu'on
tient errer aut our des tombeaux. Ce
pendant il la possedoit veritablement:
tandis qu'on íe perfuade qu'il est ble-
cé enl'imagination, & qu'il poursuiÉ
Amph. Sanglant. V
jo6 La Prineesse ialottse.
vne ombre, & de faict durant deux
aris que Villehade fut en ce palais
d'Armide,en cc Chaíleau enchanté,
cllc eustdeuxenfansdeluv, & tandis
qu'on la tient au rang des morts elie
augmente le nombre des viuans.
Mais comme il n'y a rien de fi seeret
qui ne s'euente, à la fin les trop fre
quentes allées & venues d Amalar
en ce Chasteau engendrerent des
soupçons & des doutes , il en vint des
rapports aux oreilles de Gorgonia
qui rallumerent les charbons qui n'e-
stoient couuerts que de1 cendre, pour
s'en esclaircir elle vou'ut aller en eette
terre , Amalar s'y opposa , ce qui ren
força ses coniectures, elle perseuere
en ses importunitez, Amalar en fait
retirerVillehade pourquelques ioun,
si bien que Gorgonia n'y treuue que
le nid , mais sa curiosité luy ayant fait
corrompre par argent quelques vns
de ceux qui fçauoient le mystere , th
La Princesse ialouse. 307
apprit que son ombrage estoit vn
corps, & son opinion vne verité. La
Voila dans ses premieres resueries:
mais elle ne sçait comme csclorrc sa
vengeance. Elle se recire à la demeure
ordinaire du Prince, & aussi tostVil-
lehadereuientau Chasteau en la ma
niere de ces corneilles qui retournent
aux clochers ou elles nichent si tost
que cesse le tintamarre des cloches. La
fortune ossritdajps peu de iours l'oc-
casion à Gorgònia de se vangc'r de
son ennemie, les troubles ordinaires à
1' Allemagne appelerent le Prince ou
l'honneur a de coustume de conuici
les grands courages comme estoit
ecluy d" Amalar . il ne fut pas pîustost
parti pour íe rendre parmi ceux de
qui il soustenoit la querclle5que Gor
gònia s'en va au Chasteau où estoit
Villeháde, & l'ayant surpris au des-
pourueu s'en rendit la maistresse
auísi-tost qu'elle parut, se voyant son
V ij
3o 8 La Prineesse ialou/i.
ennemie en sa puissance, & en l'absen*
ce de son mary elle sceuc sans beau
coup de peine de cette infortunee
Damoiselle comme s'estoit conduitte
la comedie dont vous allez voir la tra-
gicque issue. On trouuamesme dans
le tombeau le phantosme qui auoit
esté enterré en la place de la viuante
Villehade > Gorgonia vit aussi les
deuxenfans quelle auoit eusd'Ama-
lar depuis fa retraittecncc lieu là. La
Princesse voulant de toutes ces offen-
ces quilaregardoient faire vne puni
tion memorable , fit estrangler ees
pauurcs innocens deuantles yeux de
la mere qui en pasma de douleur, &
durant fa pamaisson au lieu de luy
fournir de remedes pour l'en faire re-
uenir, elle luy fit lier les pieds & les
mains des mesmes cordes qui auoient
estoufé ses enfans , & I'ayant fait eou
dre dans vn suaire elle la sir elouer
dans vne biere, & les corps de ses en
La Princesse ialeu/è. 3o$
fans aucc elle , & la fit ietter dans la
mesme fosse où son fantosme auoit
estémis, la fit couurirdeterrcou cet
te miserable fut estoufTce , & perit
d'vne mort eruelle . Cette nouuellç
fut rapportee au Prince qui trouua ce
procedé si estrange & si barbare qu'a
nimé de colere contre Gorgonia,au^
tant qu'il auoit esté picqué d'amour
pour Villehade, il la menaça sicílese
presentoit iamais deuant luy de luy
faire sentir le mesme supplice qu'elle
auoit fait endurera celle qu'ilaymoit.
Ce qui fut cause que pour euiter sa fu
reur elle se retira chez ses parens, qui
depuis trauaillerent à fa reconcilia
tion auec son mary -Dans ceste histoi
re nous remarquerôs la malheureuse
fin d'vne insolente adultere , qui non
contente de souiller le lictdesaMai-
stresse, s'estoit comme portee aucc ar
rogance à la traitterauecquemefpris,
de plus que les tromperies ressem-
; V iij
31o La Prin cesse ialouse.
blent au fard qui dure peu, & tombe
à la fin à la honte des personnes qui
çnvsenc. Et principalement qu'il n'y
a rien de fi furieux qu'vne femmeia-
Jouse,& que les vengeáces qu elle me
dite donnent tousioursen des extre-
rnitez , non moins cspouuentables
que singulieres.

La funeste supercherie.
4
HISTOIRE V.

A prudence de la chaisj
dict le grand Apostre,
c'est vne mort , vousl'al-
Iez voir en cette histoire
pu vn perc tout au tebours de íòn
intention void rcùílir en mal vn
conseil qu'il auoit pris pour íc bien de
celuy qu'il auoit mis au monde. Poli-
crates Seigneur de marque en j\qui
Lafuncfíe supercherie. 311
taine voyant Almain son fils embar
qué dans l'alFcction d'Aristec , Da
moiselle de peu de moyens & d'vne
assez basse noblesse en estoit en la faf-
cherie commune aux peres qui ont
des enfans volontaires , & qui defe
rent peuauiugement de ceux qui les
ont engendrez. Angoisse à la verité
qui ne peut eítre bien connue que
de ceux qui ne demandans autre re-
cognoissance des trauaux qu'ils ont
pris pour auancer des tnfans , que
leur obeissance, s'en voyent frustrez
par leur rebellion, caufee par quelque
violente paillon qui leur fait oublier
leur deuoir. Cette Aristec qui fut le
centre des desirs d'Almain,& des de
plaisirs de Policrates, auant qu'estre
adoree par ce ieune Seigneur auoit
esté seruie assez long temps par vn
Gentil-homme de son voisinage &
de fa condition appelé Cyrus , elle
auoit correspondu si auant à ses asse
V iiij
jij, Lafunefiesupercherie.
ctions qu'on tenoit tout a (feu ré que
le mariage suiuroit cette recherche à
cause de leur égalité. Mais au'sti rofl:
qu'Almain parut fur les rangs à íà feu
le veuë Cyrus fut desarçonné, & le
coungç d'Aristee deuint si grand que
son premier feruiteur disparue en son
fouuenir, & de telle sorte qu'il sem-
bloit qu'il n'eust iamais eu de part en
ses bonnes graces. C'est ainsi que les
passions fe destruisen.t l'vne l'autre , la
plus forte aneantiísant tousiours la
plus foible; car si l'amour est plus for
te que l'ambition elle raualtra les plus
grands à des obiects indignes de leur
qualité, & si l'ambition domine elle
effacera ausl] tost de l'esprit lasse-
ction qu'on, aura eue pour vn obiect
mediocre, affin de la transporter vers
vn plusefleué. Cette ingratitude fut
«xtrememçnt sensible à Cyrus , mais
qu'eust-il fait sinon accuser vne fille
4'estre fille, c'est à dire, la pure fui?
La, sHfiefìesupercherie. 31 j
stance de la legereté . Tandis qu'il
souspire sur l'inconstanec d'Aristee
& que les vents emportent ses sous-
pirs Almain gaigne païs dans lamine
de cette volage, qui glorieuse de íc
voir aimee par vn homme qui luy fai-
soic csperer vne bonne fortune par
son alliance, auoit à desdain les vul
gaires obiects & les hommes de con-
dition mediocre. Et certes Almain( sç
rendoit fi fort opiniastre à cette
amour qu'il est à eroire qu'il se fust
terminé dans l'Hymen, fi Policratçs
apres auoir en vain employé les def-
fences & \cs menaces pour rompre
ce coup ne se fustauiséd'vn stratage
me qui n'aura pas la fin qu'il se pro
pose. Il va à la Gour & y meine son
filsauecque soy pourtascherdele di-
uertirpar d'autçes obiects dont Iç
grand theatre de la France n'est pas
moins esclattant quç le ciel par le
brillement de ses estoiles . Mais il a
314 La funeste supercherie.
beau faire voir à Al main diuerscs
compagnies, il porte par tout le trait
qu'il a dans le flanc, &c il ne trouuc
point de dictame qui l'en face sortir,
bon cœur frotté d'vn aiman qui est
en Aquitaine se retourne tousiours
deeccosté là comme vers fou Nort.
Et comme si Paris & la Cour luy eus-
senteste des sciours ennuyeux il deli'
berc d'y laisser son pere dans les affai
res qui l'y auoient amené, & de s'en
retourneraupres de celle qui estoit en
inesme temps son repos Se ses douces
inquietudes . Le rusé vieillard pout
rompre cette intelligence s'auisad'v-
ne telle supercheries! trouua vn hom
me qui sçauoit parfaictement bien
contrefaire diuerses escriturcs , il luy
fait voir de celle d'Almain,en moins
de rien il l'imita si naïfuement qu'Ai-
main mefmes y cust esté surpris, il luy
f fie escrire vne lettre à Ariftee,OÙilluy
mandoit qu'ayanc este comme con
Là fu nefie supercherie. 3 15
trainct par raison d'EOat , & son perc
l'y ayant oblige par les prieres d vn
Prince qui auoic vn pouuoir absolu
sur ses volontez, de donner sa foy à
vne Damoiselle de grande maison, il
estoit extremement marry de ne luy
pouuoir tenir la parolle qu'il luy
auoit donnee accompagnee de tant
de sermens , & qu'il la coníuroít de
prendre cette priuation en patience,
auec protestation qu'il auoit grande
partau deplaisir, & que toute fa vieil
Phonoreroit & la cneriroit comme
vne perle de vertu, & comme vne
personne accomplie. Ce congé artifi
cieux baille à Aristee luy fut prcíentc »
par Cyrus ( Polierates Payant ainsi
concerté auecque ce Gentil- homme.)
En mesnac temps on met ordre que
nulle lettre d'Almain ne soit rendue
\ Aristee, 6ç que nulle de cette fille ne
vienne entre les mains óVAlmain. Cy
rus cjui estoit passionné pour cette
316 La funestesupercherie.
fille mesnagea si biencecte occasion
aupres des parensd' Anstee,leur ayant
communiqué l'alliance controuucc
d'Almin , & le refus qu'il faisoic de
leur fille, que donnans foy à ce rap
port ils la luy accorderent en mariage.
Mais il n'est pas où il pense, car cettç
courageuse fille se voyant descheué'
de ses hautes pretentions en la terre
les cílcua vers ie ciel, & iura de n'estre
ia mais à aucun homme puis qu'Al-
main de qui elle estimoit la foy in-
uiolable luy auoit manqué. Non loin
de la maison de son pere estoit vn
ancien Monastere de Benedictines
où elle auoit vne tante, &c où elle
auoit este eílcuee estant petite, çe fut
là qu'elle proietta fa retraitte, & com
me elle íè vid pressee par ses parens
d'entendre à l'alliance de Cy ras elle
leur fit sçauo.ir fa volonté qui estoiï
d'cílrc Religieuse, volonté qu'elle ef
fectua se ietta.stt dans çc Cloistre &
Lasuneftejupercherie. 317
en prenant levoile, ayant este quel
que temps fans reecuoirdes nouucl-
les d'Almain de qui elle s'estimoit ou -
bliee. Cette, retraitte d'Ariltee vint
auíïi tost àîacôgnoissance d'Almain
qui s'estonnant d'vn changement fi
soudain ne put estre retenu parle res
pect, ny par la deffence de son pere,
qu'il ne prit la poste pour aller voir
sur les lieux íl ce qu'on luy en auoit
escrit estoit veritable, il ne le trouua
que trop vray. 11 abboucha Áristec
de qui il apprit comme tout s'estoit
passé, elle luymcnstra sa lettre qu'il
recognut estre de fa main auant que
l'auoir l'ecië, mais il la desauoiia auííi-
tost qu'il en eust veu le sens. Il iura
qu'il auoit esté trahi, & qu'il y auoic
de la supercherie. A ristee luy dit quel
le l'auoit eue pat l'entremisc de Cy-
rus, surquoy Almain se douta qu'e
stant amoureux d'Aristec il s'estoic
serui de ect artifice pour le supplan
>l8 Lafutiefle/ùptreberie.
ter en son absence. Et là dessus en
trant en vnc extreme colere il crut
qu'vne telle ossencenc sepouuoit h-
uer qucparle sang,ilfit appeler Cy-
rus, qui estant brade & determiné re-
ceutledeffi, & s'estanttrouuéau lieu
du combat mena si rudement Al-
« main qu'apres l'auoir percé en diuers
lieux il luy osta les armes , & luy sit des
plaves dont il mourut trois iours
apres, ayant appris auantque mourir
que son propre pere cstoit l'authcur
de cette supercherie, & auoitsait es-;
erircla Fausse lettre quiestoit cause de
sa mort, Cyrus ayant fur les bras vne
si forte partie que Polierates nc vui-
da pas seulement lepaïs,mais se ban
nie volontairement de la France, &se
relégua en Flandres, theatre des guer-
riers,pour y trouuer dans les armes vn
honorable tombeau. Et Policrates
s'auisa, mais trop tard, de la faute qu'il
auoit faitte en faisane contrefaire la
La suneftesupercherie. 519
lettre de son fils, & apprit à ses deí-
pcnjsJa verite de cet ancien prouerbe,
que le mauuais conseil est; pire à son
aufcheur qua aucun autre.

La genereuse 'vengeance.

HISTOIRE VI.

'Effect des mines donne


à connoistre que le feu
mis à la poudre qui n'a
point çìair cause des
bouleueríemens estranges . Il n'y a
rien de si lasche que des villageois
quand ils font froids ou separez, mais
quand vne fois ils sont cssmeus & vnis
ils font des massaeres estranges, & il
n'y a mine plus furieuse, ny embrase
ment plus horrible, ny torrent des
bordé qui face de plus espouuenta-
bles rauages. Vous en allez voir va
%i0 La genereuse <vengeanee.
cxemple terrible & qui vous fera eo*
gnoiítrc que le desespoir fair. quel
quefois produire aux ames les plus
viles des actes d'vn courage qui pasle
les bornes communes. Au retour de
ce voyage que Monsieur le Duc d'A
lençon fie en Flandres*-d'où il ne re-
uinc pas en si bon ordre qu'il y estoit
ailé, ses troupes faisant leur retraitteà
la deíbandade selon que I'Histoire de
te temps-là nous le represente^e rel-
pandirent dans la Champagne &la
, Picardie auecque íl peu de discipline
militaire qu'il íembìoit que non la
Flandre, mais la France fust leur pais
deconqueste. Vn Capitaine nomme
le Pont conduisant vne Compagnie
de cent hommes d'infanterie prit son
despartonaent en Picardie & se logea
en vn village nommé Brecourt, où
ses soldats rirent des excés qui ne se
peuuent redire sans horreur. Le Capi
taine n'auoit garde de les en punir
estant
La genereuse •vengeante. su
estant le premier à leurdonnermau-
uais exemple. le laifleà part lesexcés
du boire & du manger, car bien qu'ils
ruinent les pauures villageois , II ne
font ils pas a comparer aux rançonne-
mens, aux exactions d'argent, ny au
violement des femmes & des filles.
Cc Capitaine fut logé en la meilleu
re maison du village chez vn riche la-
boureur appelé Aubin, quitascha de
luy faire la meilleure chere dont il fe
pût auiser, sçachát bien que cette sor»
ce de demòs ne se plaisent pas au ieus-
ne. Mais comme on dit que les ty-
gressont d vn naturel h farouche que
leur cruauté ne se peut adoucir par
aucun bon traitement , les cœurs
eruels fontfaicts de telle façon qu'ils
ne se peuuentappriuoiserpar aucune
courtoisie , ils se rompent plustost
qu'ils ne se flechissent. Le Pont estait
vn brutal qui outre le blaspheme
dont il assaisonnait tous ses propos
Amph. Sanglant. X
jir Lagenereuse evengeanet.
estoitaddonnê à toute sorte de vices,
à la deshonnesteté, au sang, au carna -
ge,au brigandage , auieu, à l'yuro-
gnerie. Quoy que fit Albin il ne pou-
uoitassouuircetabysme de vin & de
viande , & encore qu'il le seruit abon
damment & assez delicatement pour
le village, ce n'estoitiamais assez il íe
plaignoit fans cesse . Vn iour apres
auoir bien beu il ietta les y eux fur vne
des filles de son hoste appelee Marie,
quiluy sembla capable de contenter
les infames desirs. La fille quiestoic
honneste reietta ses carresses assez ru
dement, ce quipicquace brutal d'au
tant de colere qu'il auoit d'impurete
cnl'ame. Comme il estait le maistre
& auoit la force à la main il fait em
poigner cette fille, la fait lier fur vn
lict, & quoy ejuelle criast & reclamait
le secours de ion pere qui estoit trop
foible pour l'aider en eette extremite,
d'autre chose que de ses prieres & de
La genereuse ajetieeance. 313
ses larmes, ce malheureux tison d'en
fer deshonnora cette pauure fille fur
le visage de ses parens,, & non con
tent de cette barbarie, par vne inhu
manite plus que barbare apres auoit
contenté fa concupiícence il se vou
lut vanger des chastes resistances de
cette creature , & voyant que son
Lieutenant & ion eníeigne aboy-
oientapres cette proye il la leur aban
donna pour en faire à leur volonté.
Aprcsvnfi cruel affront ce miserable
non assouui fe voulut mocquer de
ses larmes & de fes plaintes, & le soir
en soupant rempli de vin comme vn
tonneau il se mita gausser cette fille
& à la menacer de pis si elle conti-
nuoità faire la defdaigneuse , iurant
qu'il la prostitueroità tous ses soldats
durant la nuict fi elle ne le venoit em
brasser, la genereuse fille qui ne vou
lois, pas furuirc à la perte de ion hon-
tiesteté ( encore que celle-là puisse
3 14 La genereuse vengeance.
cstreappelee honneste qui a este for
cee) espia le temps que ce sac à vin
entonnoit vn grand verre dans son
vilain estomac, & d'vn grand Cou
steau quelle tenoit prest à cet offiee,
Iuy ayant percé le ventre elle en fit
fur le champ sortir lame maudire
meflec parmi le vin & le sang. Les
soldats qui l'enuironnoient íè iet-
tent fur cette creature , & en vn
moment la mettre en pieces ; voi
la toute la maison en rumeur. Al
bin s'enfuit , & comme il auoit vn
grand credit parmy les villageois
de son lieu , il va si bien esmou-
uoir la commune animee du de-
< sastre qui luy estoit arríué , que les
' païsans armez de ce qu'ils ren
contrerent allerent en foule don
ner fur les soldats logez , çà & là,
& la plus part couchez ( car c'e-
stoit bien auant dans la nuict ) fi
bien que pris au desarroy vne bon
4 Lagenereuse rvtngeknce. jiy
nc partie fut esgorgee surle champ,
& ceux qui se rendirent à discre
tion ne furent reseruez au lende
main que pour mourir de plus
cruels supplices . Car aussi - tost
qu'il fust lour les païsans s'afsemble-
rent, &tindrent conseil de qùclle fa
çon ils expedieroient leur prison
niers, il fut eonclud que de vingt-
cinq ou trente qu'ils tenoient il n'y
en auroit aucun qui pust auoir la vie,
mais que tous periroient aucc des
tourmens les plus cruels qu'ils pour-
roient inuenter . C'estoit vne mer-
ucille de voir comme lappetit de
vengeance aiguissoit les esprits rudes
& grossiers de ces villageois: car il
n'y en eut vn seul qui nc mourut
d vn different , genre de mort à cc-
luy de son compagnon. Et ceux qui
curent plus de faueur ce furent ceux
qui ne moururent que d'vn supplice.
Les vns furent noyez, les autres pte-
X iij
t '%6 Lá genereuse <vengeanee.
çipitez, les autres enfoncez en terre
tous viuans, vn autre tiré à l'arque-
buse", eetui -c'y pendu, l'autre brufle,
l'autre escorché, l'autre rompu, l'au
tre escarteìé, l'autre tenaillé, l'autre
csgorgé » En somme il n y a sorte de
cruauté que ces païsans n'exerças
sent sur ceux qui le iour precedent
leur tenoient le pied sur la gorge
& auoient exercé sur eux & sur leurs
femmes toute sorte d'outrages &
de vilainies . lufte iugement du ciel
fur l'insolencc de ces soldats disei
plinez , & qui me fait souuenir de
ce mot d'vn Prophete , mal-heur a
toy qui desrobes, car tu seras pille,
rnal heur à toy qui outrages, car tu
feras violenté , & de cet autre de
l'Euangile < Vous serez mesurez de
la melmc mesure dont vous me
surez les autres . Et de ce traict du
Pfalmiste^ Dieu fera vnc abondan
ce retribution aux insolens ôc aux
La genereuse vengeance. 317
superbes. Quant à la vengeance de la
fille ic la trouuc extremement gene-
reusepour sortir d'vne personne de
son aage, de son sexe, & de sa condi
tion , & elle me semble auoir quel
que air du courage de Sisara & de
Judith. Et l emotion qu'Albam ex
eita íelon mon auis à quc'que ima
ge du tumulte que fit le pere de
Virginie parmi le peuple Romain,
furie violemens & le meurtre de fa
fille, d'où proceda le bannissement
des Tarquins.

X iíij
par le sang qui sortoit en leur presen
ce des playes des meurtris. Les eseri-
uains en rendent diuerses raisons que
iepourrois rapporter icy , mais pour
ne ranger parmi les euenemens parti
culiers des discours de Philosophie
Naturelle ou Morale, ic me conten-
teray de representer en ce lieu vn ma
nifeste iugement du çiel sur vn sem
blable tesmoignage , d'où nous ap-
prendrós que la peine n'est pas moins
L( tesmoìgnage du sang. 3 1.9
inseparable de la coulpe que sombre
du corps , & que le criminel ne peulc
iamaisestre àl'abry delalustice diui-
ne , ny mesme^del'humaine, ny par
l'cíloignement des lieux, ny par la du -
rée des temps. EnlSmedes Vniuerfi-
tez de Flandres ( ie ne veux point dire
laquelle ) vn ieune homme de la Du
ché de Gueldres fut enuoyé pour
estudier aux loix , & comme il n'y a
point daage qui y soit moins subiec
que celuy que l'on coule en leur ap
prentissage les esprits eílans defrei-
glez & iniustes lors qu'ils se meublent
deceste science qui apprend à distri
buer la ïustice, il auint que ce Gucl-
drois que nous nommerons Apion,
violant les loix de l'hoípitalité entre
prit par mugueteries & caiollerics à
reduire Aimée fille de son hosteííeà
lesdeshonnestes volontez. Ceste fil
le aussi (impie que l'autre estoit mali
cieux se voyant caressée par vn enfant
35 o Lcttfmoìgnagcdtt sang.
d'assez bonne maison & qui parmi les
flatteries dont il amplissoit ícs oreilles
mefloit des discours & des souhaits
de mariage ; laissa tellement aller sa
ereance aces fausses promesses, pipée
elle mesme de sa propre inclination
& desaffection quelle conecut pour
ce trompeur qu'ayant laissé empri
sonner ion cœur par l'ouye, &beu le
venim cache sous les parolles emmiel
lées de ce discoureur, elle deuint en
peu de téps la proye de íes sales desirs
par la mauuaiíe accointance qu'elle
eut auecque luy . Encore que ceste
pratique fust assez secrette comme se
passant sous vn mesme toict & estant:
aisé à ces miserables Amans d'eíblouir
les yeux d'vne bonne femme de Merc
plus attentiue à son mesnage qu'aux
deportemens de fa fille, fi est-ce que
Caride la semante s'en appereeut, &
au commencement en fit des grandes
reprimendesà Ayméc: Mais quene
t
Le ttstAoiùnagt du /atig. jji
peut la poudre d'or en des esprits ser-
uiles, elle' altera tellement l'esprit de
Caride que de furueillante elle deuinc
complice , òe au lieu de descouurirà la
Mere sa maistresse le defuoyement
de sa fille elle seruoit de voile à ces lar
cins & elleconcribuoit à ceste trom
perie autant quelle pouuoit- Ce train
ne dura pas long temps fans se faire
cognoistre par ses marques, les che
mins íe frayent à force de marcher, &
quoy que le Sage die des traces de
l'homme imperceptibles en vne ado
lescente, celles d'Apion ne se rendi
rent en fin que trop sensibles à A ìméc.
Vous entendez bien ce que ie veux
dire auecque cet honnelte defguise-
ment. Or voyezeombien sont folles
ces inconsiderces qui commettent
leur honneur far vne mer si perfide
que celle des sermens d'vn ieune ho
me quicroit que lesprotestatiós d'vn
Amant font autant d'accens inutiles
532- Le tefmo'ignage du sang.'
dont la memoire peritauecquele son.
Cette tumeur d' A iméc np fut pas plu-
stost venue à la connoissance d'Apion
que fans se louuenir de sa foy tant de
fois ìurée , & de ceste amitié qu'il
auoit depeinte immortelle craignant
le vacarme & la iusticc des lieux, il
deílogc secrettement & s'enfuit en
son pa*ïs(ànsprçndrc eongé ni de son
hostesse ni de sa fille qu'il auoit mal
heureusement deshonoree , Rcprc-
jfentez-vous les regrets , les douleurs
& les desespoirs de cette fille aban
donnee, qui pour euiter l'infamie se
fust volontiers cachee à ses propres
yeux, & qui eust choisi la poiíbn on
les precipices, si elle n'euâ esté rete
nue" par Caride , qui la destournoic
de ces sanglans desseins , la nour
rissant d'esperance x & luy faisant
croire que la peur plustost que l'in-
fideiité auoit fait eí carter A pion , &
qu<? sans doute ii luy tiendroit parole
L*e testnoigpage dufang. 353
& laJt-ireroit de la misere où il l'auoit
plongee. Tandis qu'es e l'amuse de
cette façon, la mere estonnee de la
fuitteidu Gueldrois, & voyant la tri
stesse de sa fille entra en des soupçons
qu'à la fin elle ne trouua que trop
veritables, & torame elle vouloir
tempester autour de cette fille , Cari-
de Tappaisa , luy faisant entendre
qu'A pi on auoit promis à Aimée de
lespouses, & quelle n'eust pas esté
sage íl elle eust refuse vne si bonne
fortune. De cette façon la tourmen
te fut accoisee , & la mere mise en son
ealme. Cependant on cache la gros
sesse d'Aimee tant que l'on peut, &
Caride se charge de porter le fruict à
Apion,& de le conuier par ce gage
à s'acquiter de fa promesse, & à dis
poser ses parens de consentir à son
mariage auccAimee. La bonne mere
se laisse aisement persuader ce qu'elle
desire, Aimee accouche d'vne fille as
334 Letesmoignagedusanjt.
sezsecrettement. Candese charge de
la porter en Gueldrcsà Apion , mais
encre elle & Airocc il y auoit' bien
vne autre intelligence , c'eltpit de
suffoequer ce íruict & de l'enterrer
au pied d' vn arbre, sur )cs nouuelles
quelles eurent que le Gueldrois estoxt
allé en Allemagne, & quec'estoit vne
folie d'esperer qu'il espousast. cette
sille qu'il auoit deíbauehce Ce mal
heureux dessein fut executé, vne ab
senee de quelques iours fit croire à la
mère que Caride auoit porté cet en
fant à son pere de qui elle rapporta de
nouuellei promesles qu'elle auoit in-
uentees, la chose se passa ainsi sans
beaucoup de bruict, n'y ayant que la
mere d'Aimee, la Sage femme ôc Ca-
ride qui sceussent cet enfantement.
La mere ne voyant point venir lc
Gueldrojs nc se put tenir de se plain-
dreà quelques-vns desesparent.es, di
sant tout haut qu'il auoit deíbauche
Lettsm&ignagedusang. 3*5
sa fille sous promesse de mariage, &
donnant à iuger par ses discours le
reste de ce qui s'estoit íuiui. 1l arriua
en fin au bout de deux ans que le
louage de la maison ou cette femme
tenojt des Pensionnaires estant fini le
maistrey logea vn autre mesnage. Et
:ommc oncultiuoitle iardin au pied
i'vn petit arbre le corps de cet enfant
i'Apion & d'Aimee fut descouuert
aussi frais & entier que s'il n'y eust esté
mis que depuis trois iours, grande ru -
meur en la maison, Aimee & sa mere
sont appeleesà ce spectacle, & voila
:hosc estrange qu'en la presence d'Ai
mee (quiteímoignoit à la palleur de
son visage, ôe à ses tremblemens l'e-
motion de son cœur ) ce petit corps
rendit par la bouche & le nez, & meí-
mc par les yeux beaucoup de sang
bouillant & vermeil . La Iustice ap
pelee, & voyant ce signe scíâisit de
la mere Ôe de la fille, celle-là fraya
$$6 Lttesmotgnagedusang.
le chemin à la confession de cclle-cyí
car cllc dit franchement quil y auoit
assez }ong temps qu'vn Escolier Gel-
drois nomme Apion auoit deíbauché
fa fille, & qu'elle auoit esté grosse de
son fait: mais quel'enfant auoit este
enuoyé au pere par Caride , & cette
bonne femme diíoiteela comme vne
verité quelle croyoit , & pour def-
charger fa fille. Mais Aimee pensant
reietter fa faute fur Caride donna ou
uerturc à ía propre condamnation.
Elle accusa la seruante de ce meurtre,
il y auoit vn an quelle aiioir quitte
son seruioc pour aller seruir en vne
autre ville qui estóit à sept lieues de là,
on i'enuoye saisir, & auíïì-tost Cari
de renuoya la faute sur Aimce quelle
accusa d'auoir estrang'é son enfant,
cllenc l'ayant qu'enterre. Ainsi la ve
rite cachee deuxanssous la terre rcuit
le Soleil, & sortit du puis de Dcmo-
criteà la confusion de ces deux mise
rable*
Le tefmoìgnage du sang. 537
fables ereatures, Aimec , & Caride,
qui furent toutes deux condamnees
à la mort & executees publiquement,
Dieu reiettant leur honte sur leur vi
sages mettant à la lumiere du iour
ce qui cestoit pratique parmy les te
nebres.

_
LïIntemperance Précipites.

HISTO IRE VIII.

L en est de la colerë
& de l'amour com
me des chiennes, cel
les- cy preduisét leurs
petits aueugles , &
ces passions ne font
leurs actes qu'àuec aueuglement. Que
si selon cet Ancien, tout vice est pre
cipité, ceux-cy le font sur tous les au
tres. Vousallez voir cette preuuc par
Amph, Sanglant. Y
338 V Intemperanee precipitee.
les effects enJ'Histoirc tragicque &
scandaleuse qui va suiure. Hermio-
nc Iamerueille des yeux qui la consi-
deroient estoit vne fleur de beauté
qui auoit pris naissance en l'vnc de
ces contrees de nostre France qui sont
en leurs riaages baignees de l'Ocean.
Elle fut l'enuie de plusieurs, & les-
perance depeu . Ce courage auílì re-
uesche que son visage estoitattraianr,
ressembloit d'vncoltéà Taymanfnoir
qui attire, & de l'autre au blanc qui
quireiettele fer. Que de desirs & de
desespoirs faifòit elle naistre dans les
ames,mere & marastre tout ensemble
desaffections dont elleestoitla belle
cause, à trauers tous ses desdains plus
fascheux à supporter que les plus
cruels supplices. Paciam & Lahceílas
Gentils-hommes de merite 5e de va
leur maintindrent leur amour pout
elle en la mesme façon que sur le
mont-i£tna , la flamme sc conseruc
V intemperance preeipitee. 539
parmi les neges & les glaces. Il n'y
auoit rien de íì froid que cette source
de tant de feux, rien de moins susce
ptible d amour que celle qui embra-
ioit tant de poitrines. Ne vous ima
ginez pas que tous les respects, ny les
íèruiccs, ny les soins, ny les complai
sanees , ny les assiduitez, ny tout ce
qui peut flechir lame la plus Barbare
luy donnassent plus d'inclination
pour Paciam que pour Lanccílas,rous
les hommes luy estoient autant iri-
disscrens que si elle eust este d'vri
mesme sexe $ & la statue qu'a^ha Pig-,
malion eust esté plus Facile à esmou-
uoir, que cette insensible à reìçeuoir
les impressions de la bien - vril'ancc
qui ont tant de force fut les plus puifc
íàns esprits. Mais comme l on dit cjuç
le diamant la plus dure de toutes les-
pierresncíe casse iamais qu'il ne se
reduise en poudre , & comme le
plomb qui est si froid íe font tout àr
340 L'Intemperaftcepucìpítee.
coup; aussi verrez vous dissiper en vn
instant toute cette glace, & fendre
cette dureté , non tant pat l'essort de
l'amour que par ecluy du courroux
dont cette ame superbe & desdai-
gneuse estoit plustost touchee . Il
vaut mieux dire quelle mesprisoit
egalement ces deux Cheualiers que
nous auons nommez, que dasseurer
quelle les aimait auecesgalité. llss'o-
piniastrerent neantmoins à cette re
cherche , non tant pour esperance
qu'ils eussent de flechir ce cœur im
pitoyable , que par le mouuement de
la vanite', chacun d'eux sefaschant de
ceder la place à son Riual,& d'estre
erû moins amoureux ou genereux
que l'autre . Comme ils se consu-
moient en vain aupres cet obiect: qui
ícrioit de leurs peines, llauintpar les
fausses lunettes de cette lunatique
passion, qui s'appele ialoufic , que
Lanceflas s'imagina qu'Hcrmione rc
L'sntemperaneeprecipittc. 341
gardoitson Competiteur plus fauo-
rablement que luy, & prestoit plus
volontiers l'orcillc à ses entretiens.
Là-dessus que de discours en fa pen
see, que de pensees en son ame, que
de fureurs saisirent son esprit. 11 sc
laissa si auant aller à cette passion que
sc reiettant par le despit à l'autre ex
tremité opposee à l' Amour ilneson-
geoit qu'aux moyens desevangerde
celle dont il estimoit receuoir des ou
trages pour recompenses de fesserui-
ces. L'espee qu'il employa contre elle
ce fut fa langue dont les coups ne sont
pas moins sensibles ni moins dange
reux que de celle là puis qu'ils vontà
la ruine de la reputation , chose que
les grands courages prisent plus que
leur vie . Il se met donc à mefdire
d'Hermione tout ouuertement & à la
blasmer de certaines actions d'autant
plus odieuses à cette fille quelles estoi-
ent faussement ïhuentecs. Et c'est en
Y iij
341 V intemperance preeipitee.
cela que la calomnie est plusmeschá-
te &: moins fupportable que la (im
pie mesdisance, parce que celle-cy a
quelque fondement en la vérité, de
sorte que ceux qui sont atteints de
quelque deTault laprénent pourvne
iuste reprehension, mais l'autre char
geant les innoeens de crimes qui ne
sont pas met horrdes termes de la pa
tience les plus endurans & les plus
fermes esprits. Hermi'one qui auoir
le cœur hautain se voyant touchee en
la prunelle del'œil estoit çn vne rage
çlesmesuree , ôc en ceste humeur ne
mesditoit que des vengeances contre
Laneeflas. La premiere occasion qui
s'en offrit fut receue d'elle les bras ou-
uerts 8c saisie aux cheueux tant elle
apprehendoit qu'elle ne luy eschap-
paft. Paciam la venant voir & l'entre-
nant de ses passions ordinaires; Com
ment, luy dit-clle , me voulez vous
faire croire que vous m'aimez çndii-
Llntemperance precipitee. 343
rantsilaschementqucLanceflas des-
chirc ma renommee auecque sa lan
gue de serpent, la prcuue delavrayc
amitié est le soustien de ceux qu'on
aime. Alors Paciam luy repartit que cç
n'estoit ny manque d'Amour ny dç
courage, mais vn pur meíprisqui le
rctenoit, sçachant que Icsmesdisan-
ces de Lanccílas ne faisoient autre im
pression dans les ames que de se faire
tenir pour vninsigne calomniateur,
disant des choies fi cíloignecs d'appa
rence que pour le croire il eust fallu
cstre^efpourueu deiugement. C'est
tout yn reprit l'irritée Hermionc, ic
ne tiendray iamais pour ami celuy qui
prendra si peu de part en mes inte-
rests,& vous me faictescognoistreà
vostre patience que vous auez peu de
passion pourmoy. Si vous me vou
lez du bien vous me vangerez &luy
ferez rentrer fa calomnie dans la gor
ge autrement ne vous presentez plus
Y iiij
344 L'Intemperanee precipites.
deuantmoy. Que si vous lauez dans
son sangl'opprobre qu'il veulcietter
sur ma renommée , iencseray iamais
ingrate d'vn tel seruice & vostrc re
compense seramoy mesme, car iene
penserois pas me pouuoir descharger
d'vnc telle obligation que par ce pris-
là, sous le lien toutefois d'vn legitime
mariage. Iamais celte orgueilleuse
beauté n'auoit esté si auant ny parlé si
ouuertement à Paciamquifut si raui
de ce langage que s'il eust eu dix mille
vies il les eust exposées au hasard pour
faire laconqueste des bonnes graees
de ceste fille. Iliugeoitbien que c'e-
stoitplustost l'animosité quelle auoif
coneeuë contre Lanceflas qu'aucune
Amour qu'elle cust pour luy quiluy
auoit tiré ces paroles de la bouche,
mais que luy importe t'il par quelle
voy e il arriuc à son but Sc à ceste pos
session tant desirée. Se voyant donc
vnc si iustç cause en main vnc si de
Vlntemperaneepreeipitee. 345
íìrable recópensc deuant les yeux, ces
deux esperons picquerent ion cou
rage & le porterent aussi tost à faire
appeler Lanceílas qui ne manqua pas
de se trouuer au lieu astìgné où il fit
tout ce qu'vn braue homme peut fai
re pour disputer sa vie. Mais cnfinle
fort des armes se trouua du bon costé,
& pour chastiment de ses calomnies il
tomba sous t'espeede son aduersairç
apres auoir confessé que tout ce qu'il
auoit dit d'Hermionc estoit faux &
public l'innocence de cette fille aux
derniers abois de la mort. Cette vi
ctoire fut glorieuse à Paciam,mais el
le luy fut cherement vendué,car il de
meura atteint de trois blesseures dont
il y en auoit vne assez legere , mais
deux dangereuses, neantmoins il fut
paníe auecquetant de soin que dans
peu de íoursles Chirurgiens asseure-
rcrit de fa vie pourueu qu'il se mesna-
geast selon lçurs preceptes, & qu'il ne
3 46 L'Intemperanceprecipitee.
precipitait point sa conualescenee]
D'autre coílé Hermione fut telle
ment transportée d'aise d'vne si so-
lemnclle vengeance que n'ayanr plus
de colere contre vn homme qui auoit
accru le nombre des morts, elle fut
touchee tout à coup d'vne Amour ex
traordinaire pour Paciam qui auoit
si genereusement respandu son sang
pour purger sa renommée de tou
te tache. Elle ne pût dissimuler eet
exeés , elle l'alla voir , se ietta à son
col , pleura íur son vidage , & ses
larmes furent autant de brandons
dans Ic cœur du blecé,clle luy iure vne
amour inuiolable de n'auoir iamais
d'autre mary, luy tend la main, luy
donne la foy d'Hymen, que ce mala
de receutauecque des transportsqui
ne se peuuent comprendre , mais
trop dangereux en lestat où il estoit.
Elle ne le void pas assez àsongrç,elle
endeuientsicíperduëquellene í?0UrJ
V Intemperance precipitee. 347
gc du cheuetde son lict, elle passe au •
pres de luy les iours entiers , & vne
partie des nuicts, qu'est- il besoin d'en
dire dauantage, vous estonnez vous
si le feupritàde lapaille qui en estoit
si voisine, ils se iurent la foy recipro
que, & sur ces asseurances Hermio-
ne auparauant farouche & intraitta-
ble deuient si priuec&si domestique
quelle prend vne partie du lict du
malade, qui perdu d'amour pour cet
te ereature, & sans soncer à l'estat où
il se trouuoit , voulut consommer
son mariage auec elle, mais il le con
somma de tellesorte que les premices
deeetteamourfurent la fin de fa vie,
de le lict de ses nopees luy feruit de
cercueil, carfes playes s'estans deíban-
decs & oúuertes il mourut dans les
embrassemens de cette nouuelle es:
pouse, qui d'ardant qu'il estoit deuint
de glace en ses bras , & son ame s'en
estant allee son corps sanglant &c
L'Intemperanceprecipitee.
froid demeura immobile aupres de
cette amante. De dire soneftioy, fa
douleur, ses regrets , il ne seroit pas
possible, mais Ion plus grand mal cc
fut le scandale public qui la rendit la
fable, la mocqueric, & l'horreurdc
tout le monde , comme ayant cause
par son intemperance precipitee la
mortàce pauurc Gentil-homme qui
l'auoit aimee auecque des passions
incroyables . Cc fut lors que cette
reputation dont elle auoit esté siia-
louscfut deschircc de toutes les lan
gues^ que cette superbe fille sevit
raualee au dernier point du mesptis
de l'opprobrc, & de l humiliation ou
vne personne puisse estre reduitte,
chastiec-iustement & dignement par
où elle auoit offencé. Cette vergoine
luy fut si sensible & ncantmoins si sa
lutaire que Dieu qui tire le bien du
mal , & la lumiere des tenebres luy cn
fit concouoir vnc horreur du monde
UIntemperanteprecipiter. $49
oh deformais elle ne pouuoit plus vi*
ure qu'aucc ignominie & reproche.
Elle íe ietta donc dans vn C bistre
s'enfeuelissant ainsi dans le tombeau
des personnes viuantes, & cachant
sous vn Yoile,&sahonte,& cette in
solente beauté cause detant de fune
stes accidens.

La Mortelle Amour.

H1STO IRE IX.

Enez maintenant voir


l'amour 5e la mort qui
meflent leurs traicts en>-
semble, & fi la pitié ne
touche vos cœurs ic croi-
ray que vous aurez sacrifie à l'insenfi-
bilité. Ce n'est pas assez que celuy qui
ay me soit prodigue de ses biens pour,
le feruicc de la chofeaymee. Si encore
350 La mortelle amour.
il n'expose le plus precieux de tous*
qui est la vie, il pense n'auoir rien-fait.
Considerez le le vous pric-en eesdeux
amans qui vontparoistre fur ce San
glant Amphitheatre , & regardez
comme ils disputent à qui mourra
auccque la meíme ardeur dont les
autres pourchassent la conservation
de leur vie. Florian & Scaure aupara-
uánt bons amis perdirent cette bonne
intelligence estans deuenus. Riuaux,
tant il est vray que l'Empire & l'A-
mournepeuuent souffrir de compa
gnon. Arelia fut le commun obiect
de leurs flammes & la cause de leur
diuision . Ils s'engagerent diucrse-
ment en cette recherche , Florian par
le voisinage, & Scaure par occasion.
Florian & Arelia estoient de Païenne
en Sicile Cité principale, & ou le Vi-
ceroy de cette iste seioume ordinai
rement , Scaure estoit de Catane, mais
ordinairementà la Cour estant enga-
La mortelle amour. 351
géà la suitte du Vice- roy par ledeuoir
de quelque charge . Florian & luy
amis de longue main sevoyoient en
la place au Palais, aux compagnies, se
lon la façon des conuersations Ita-
liennes, & quoy que leur amitié suc
ettroitte elle ne l'estoit pas iufques à
ee point de se communiquer leurs af
fections: car si les Italiens sont dis
erets en tout, ils sont fur tout secrets
en leur amour. Auílì cette pafïïon.est
ellefemblab'eau vin ôc aux parfums
qui se gastent par l'euent. Et ceux qui
sçauent de quelle façon l'amour hon -
neste se pratique en ces conrrecs là nc
trouueront nullement estrange que
ces deux Cheualiers ayent eu vne
mesme visee, sans que l'vn s'apper-
ceust du feu de l'autre. Florian Gen
til-homme du lieu ayant permission
des parens d'aimer A relia s'y condui-
soitvn peu plus ouuertement , mais
Scaurc qui estoit comme estranger
3 y 2- La mortelle amour.
(au moins n'estant pas de Palerme)
cachoit d'auantagesonieu,& encore
qu'il ne fust pas moins picquéil diíïì-
muloit neantmoins mieux son mal,
6c n'en faisoit pas paroistre tant de si
gnes. Il estoit pourtant siaccort qu'il
trouua les moyens d'abborder A relia,
&c de luy faire entendre cette exrrcme
passion qu'il soussroit pour elle , &
meímeileuttant d'inuention ou de
bon-heur qu'il la rendit susceptible
de ion tourment. Si bien quelle pre
fera íe seruice de ce Catanois à ecluy 1
du Palermítain , & de telle sorte que
Florian s'en appereeur, & reconnust
plustost par elle les affections de Seau
re,quc parScaure mesme, & Scaure
apprit aussi de cette fille la. recherche
que Florian faisoit d'elle ,à quoyil
tascha d'apporter tous les empesche-
mens dont il se pût auisser . Encore
qu'ils eussent descouuert de cette fa
çon les pretensions l'vn de l'autre ils
furent
La mortelle amont. 355
furent toutefois ÍI discrets, où pour
mieux dire fi dissimulez qu'ils ne se
parlerent iamais fur ce suiet, chacun
ioiiant son roolleàpart, & taíchant
par subtilité de supplanter son com
pagnon Arelia çult volontiers don
né congé à Florian qu'elle traittoit
auecque des froideurs capables de
deígoufter les plus eschaufez, mais 1c
respect quelle portoit à ses parens
l'empeschoit de iuy declarer ouuerte-
ment qu'elle se sentoit importunee
deluy. Cependant sous main & par
des intelligences fecrettes elle fauori-
se Scaurc autant que l'honnesteté luy
peut permettre, elle luy fait bon visa
ge, luy parle des yeux, reçoit de ses
lettres, &. luy fait des responecs ; bref
elle arriue iusques a ce point de luy
parler durant la nuict par vne fene-
stre efeartee, & d'auoir auecque luy
de longs entretiens. Il n'y ariensde íi
cachéquelesyeux d'vn Riualne des-
Amph. Sanglant. Z
354 Mortelle amour.
couurent, car s'ils voycnt souuent ec
qui n'est pas -, comme n'apperec-
uroient ils cc qui est. C'est la coustu-
me des amans principalement en Ita
lie de passer íouuent,& leiour& la
nuict deuaht les maisons de celles
qu'ils aiment. Florian faisant cet exer
cice, & Scaure aussi se rencontrerent
assez souuent faisans cette ronde , &
sefaissoient duguetl'vn & l'autre. En
fin Florian, ou mit tant d'espics aux
auenues , ou espia fi bien luy mestne
qu'il descouurit l'çndroit des secrets
& tenebreux entretiens de Scaure &
d'Arclia. II se cache en vn coind'oùil
entendit quelques vns de leurs deuis,
& n'en apprit que trop pour sçauoir
que son Riualauoitde grands auan-
tagessurluy. Quisçait l'humeur Ita
lienne croira bientost que la ialouíie
luy alluma dans le cœur vn furituï
appetit de vengeance, mais pourfe
dessairede son ennemi à petit bruictj
Là mortelle amour.
iì s'accoste d'vn brauc ( ce sont ceux
qu'on àppele en France des coupe-
iaretsj &qúi se loiient pour assassiner
les hommes ) & s'en. fait accompa
gner, rcsolii en estant assisté de pren
dre durant kiriuict Scaure à sonauan-
tage & de s'en destaire. 11 se met eri
embuscade d'où sortánt comme vri
lion pour assaillir Scaure, il le crouuá
si bien armé que luy & son braue cha
maillerent long temps áuant que dei
le pouuoirpercer,en fin ils le blece-
fent mais legerement , & Scaure se
voyant reduit à vn point qui l'obli-
geoit de faire son second du deses--
poir, entre si furieusement sur Floriaii
qu'il le tue: sur la place, & aussi- tost le
braue chercha son salut ert sa fuitte.
Cela c'estoit passé sans tesmoings du
rant les tenebres de la nuict , on né
sçait pas determinement qui a tué
Florian: mais Scaure se trouuant ble-
cé le lendemain de ec meurtre est saisi
Z íj
35 6 La mortelle amour.
par coniccture & mis en prison, il
nie d'auoir tué Florian , & seine de
ses blesseures d'autres causes appa
rentes. Mais comme elles paroissent
friu oies aux luges ils sont fur lester-
mei de le condamnera perdre la te
ste . A relia sçachant ou son amant
estoit reduit, se confiant furie credit
de ses parens, & transportee disse
ction pour ce Cheualfer demande
qu'il soit eílargi, &c declare que c'est
elle qui a fait tuer Florian par vn bra-
ue, d'autant qu'il l'auoitoffencce en
fa reputation . Elle entre en prison
en la place de Scaurequine pouuanr
assez admirer la genereuse amour de
cette fille attendoit en patience l'is-
suè' de cette affaire. Qui alla íî auanc
que quelque sollicitation que fissent
les parens d'Arelia elle alloit estre
condamnee à la mort comme meur
triere, lors que Scaurc se remit entrs
les mains de la Iusticc, & declara ou
La mortelle Amour. 337
uertemcnt comme touc s'estoit passé
de la façon que nous l auonsdeferit.
Il disoit assez, mais nulle preuue de
son dire, lebraucqui auoit accom
pagné Florian estoit disparu, on croie
que Scaure est l'attaquant plustost
que le dessendeur, & qu'il aura fait
mourir Florian de la mesme façon
qu'il dit que Florian le vouloit assas
siner , la coniecture en est violente
puisque Florian en est demeuré sur la
place. Toutes les voix allerent à cet
te coniecture &conclurentàlamort,
Arelia reclame & soustient que c'est
le desespoir qui fait parler Scaure,
que c'est elle qui est coupable, qu'il
n'est pas receuableensa propre accu
sation. Ce debat amoureux & mor
tel tient les luges en suspens, en fin
apres auoir bien balancé le fait le bas
sinet de la condamnation pencha du
costé de Scaure. Tous ses 'amis & ses
parens demanderent fa grace au Vi
35$ La marte île amour.
çc-roy qui l'eust donnee bien volon
tiers, mais les parens de Florian rç-
çlamoient, parce que Scaure estoit
de ses Officiers & comme son do
mestique. Ce que pût faire le Vicc-
roy qui se yoyoit les mains liees ce fut
o!c suspendre fexe-cution, de l'Arrest
demortiufquesà ce que la grace fust
venue d'Espagnç, mais soit que l'in-
nocence de Scaure ne fust pas bien re
presentee à Madrit, soit que les pa
rens de Florian y eussent plus de eré
dit que ceux de Scaure, nonobstant
\cs lettres de faueur du Vice-roy la
grace fut refusscç , Scaure fut mené
au supplice encore qu'il n'eust tué
Florian qu'en se deffendant , vente
qu'il publia & declara au dernier
íouspir de sa vie. A relia luy vouloit
tenir compagnie çn cette condamna
tion, mais on ne suiuit pas son incli
nation amoureuse & desesperee , on
luy donna la vie pour supplice au lieu
La mortelle amour. 359
de la more qu'elle demandoit pour
faueur. Voyant donc quelle ne pou-
uoic mourir par les mains d'autruy,
ny iustement par les siennes , au lieu
de la more naturelle elle choisit la
ciuile, & s'enferma dansvn Cloisrrc
oû elle consaera le reste de ses iours
au seruice de Dieu . Seruice prefera
ble aux diademes & aux couronnes.
Heureuse la tempeste qui la ietta en
ce port heureux , ou deliurce des
mains de ses ennemis les passions
mondaines, elle pouuoit seruir Dieu
en saincteté & en iustice tout le temps
de íavic. O Seigneur que vosvoyes
font admirables , & par combien de
moyens attirez-vous à vostre íùitte
les ames de vos cíleus. Tantoft par
des chaisnons de dilection les liens
de Charité qui sont d'or & de soye,
tantoft par les chaimes d'Adam par
les miseres & les infortunes humai
nes . Tantoit bridant à'vn frein &
Z iiij
3<£q La mortelle amour.
d'vn camorre les maschoircs de ces
pecheurs farouches & indomptables
qui autrement nc s'approcheroient
pas devous. Soyez benien vos dons,
comme vous cstes sainct en toutes
vos œuures.

U'Enfant desbauché.

HISTOIRE X.

Ictoric Seigneurdes
plus nobles dfJ'A-
quitaine n auoitçjue
trois mastes de ion
mariage , & paree
que les Cadets en
ceste cóntrée-là n'ont presque autre
partage que la cappe & l'espec , les
aisnez emportant tout le bien de la
succession, il tascha de mettre les siens
à i'abry de la necessité en les ietrant
V Enfant desbáuchè. 561
dansl'Estat Ecclesiastique. Lc second
suc chargé de quelques benefices qui
estoient de longue main 2c comme
hereditaires en sa maison , le dernier
eut pour sa parc vne Croix de Malte
qu'on luy fit porter presque dés son
enfance. Le second quenousappel-
leronsProcope & quifaiòtleperíon-
nage principal en cette Histoire estât
destiné à î'hgliíe fut aussi rangé aux
lieux où il pouuoit estre instruit des
choses qui Iepouuoient rendre accó-
pli en cette profession. le veux dire
qu'il fut eíleué dans l'estude & les let
tres^ sous la discipline de ceste sainte
& fameuse Compagnie qui ioint
auectant de iugement & d'industrie
la science auecque la Pieté. II auoii;
lesprit si bon qu'il faiíoit vn grand
progrés dans la connoissance des arts
& des liures, & esperoiton vn heu
reux succès de tant detrauaux & qu'il
rcufliroit auantageusement en la
3 6 z, JL' Enfant desbauebê.
profession qu'il auoit embrassee plu-
stost par la volonté desesparens que
de fa propre inclination. Desia il auoit
meublé son- esprit de l'intelligenee
des langues & de la Philosophie, & il
commençoit à saluer les portiques de
la Reine des Sciences, la Theologie
lors que son aiíhé surpris d'vne mala
die qui nc le tint que huictiours ren
dit au tombeau ce que tous les hom
mes luy doiuent;. L'heritage de Vi-
ctoric estoit si grand & fa succession si
auantageuse , que les benefiees de
Procope n'estaient pas v n ay man as
sez fort pour le tenir dauantage atta
ché à vne profession où il nc se por-
toit que par des considerations pure
ment humaines. Il mit bas au sii fran
chement que promptement cette
soutane Ecclesiastique qu'il nc trai-
noit qu'auecque peine , & en fie vn
present à son Cadet auecque ses bene
fices qu'il luy resigna dont l'autre fe
L' Enfant desbauehê. 36$
tint plus content que de la Croix qui
l'pbligeoit àvne pauureté perilleuse.
Et comme il arriue assez ordinaire
ment que Icsftìles qui ont esté efleuecs
soqs vnc çonduittç fart contrainte
deuiennent femmes lieentieuíes aussi
tost que par le mariage elles sont mi
ses en quelque sorte de liberté, aussi
Procope ayant depuis son aage plus
tendre porté à regret le ioug'ti'vne vie
pjusgefnée qu'il n'euss desiré se voy
ant dans vnc condition plus libre paf
fa aussi tost en des licences qui le por
terent au precipice desdeíbauches ôc
des desordres. Son Perc qui le desi
rait rendre accomply en la profession
desarmes, & luy faire prendre l'air du
Monde, fit dessein dç le depayser , ôc
del'enuoyer en Italie pour y polir son
esprit dans la souppleste naturelle à
cesse nation, & afËn qu'il s'ydressast
aux exercices conuenables à vn Gen
tilhomme , il le mit en bon equipage
V Enfant desbauehé.
& luy donna vn Gouuerneurpour
l'accompagncr en cc voyage qui a be
soin eTvnc guide seuere quand il se
faict envne verte ieunesse. Cc fut le
manquemenc que fit Victoric, caril
luy donna vn ieune homme appelé
Baldomanc pourle conduire qui luy
mesme en euíí: eu besoin d'vn condu
cteur, qui au lieu de retirer Procopc
de ses videuses inclinations , luy don-
noit exemple de dissolution , & qui
n'ayant pas assez de vigueur pourle
faire craindre fut aussi tost mesprife
parce ieune Gentilhomme à quinon
seulement il laissoit la bride sur le eol,
& luy estoit indulgent , mais le pous
soir quelquefois au mat &: l'y tenoit
compagnie. II ne faut donc pas s'e-
stonner s'il se trouua dans les dangers
ou nous verrons que le porterent ses
diuerses folies. A pres qu'il eut trauer-
se les Alpes, passé la Lombardic & la
Toscane , & faict quelque sciour à
U Enfant desbauebè. 365
Rome il passa iufques à Naples où il
fit estat de frequenter les Academies
qui y sont en grand nombre, & d'ap
prendre en ces fameuses efcoles de
Noblesse ce qui lepourroit rendre si
gnale quand il seroit tic retour en son
pais. 1l se logea pour cefuietehez vn
Eseuyer appelé Horace qui auoit
beaucoup de ieuncs Gentilshommes
dans fa maison , qui outre l'exercice
du cheuai en apprenoient encores
plusieurs autres. Chacun fçait la fa
çon de viurc des Italiens , ôc que la
ialousie leur est íi particuliere que
parmi eux ce n'est pas tant vn vi
ce que leurnaturcl. Ec fhistóire des
Vcípres Siciliennes faitassezconnoi-
ike que les François qui voulurent à
Naples & en Sicile vser de la siberre
de leur mœurs n'eurent pas deiuge-
ment en leur conduitte, & que s'ils
auoient eu assez de valeur & de cou
rage pour conquerir ils manquoient
$66 L' Enfant desíauehí.
de prudence pour se conseiller. Horá-
ce en vn aagc assez auancé auoit pris
vne femme assez ieunc & fore belle
qu'il cenoit enfermée siestroittemenr
qu'à peine pouuoitelle estre veuédes
rayons du Soleil . Son departement
estoit plus clos que n'eult esté vn Mo
nastere, car il estoitfans veue &sins
parloir , & moins penetrable que le
Serail du grand Seigneur. Les Gen
tilshommes Italiens qui logeoient
chez Horace eíleuezen eeste humeur
ne s'estonnoient point de cette forte
de vie, & sans donner des ombrages
à ce ialoux Escuyer ils ne manquoient
pas dediuertissemens dans la ville de
Naples ( l'vne des plus licentieuses du
monde) pour passer leur temps selon
leur fantaisies i li n'y eutque nostre
François quipiequé de curiosité vou
lut voir par occasion cette belle pri
sonniere, & par malheur illatrouua
si agreable qu'il en deuint passionne.
Il Enfant desbáuehé.
La difficulté de l'aborder nc le rebutta
point de son entreprise , au contraire
Topposition picqua son desir, & la
vanité se meílant dans son Amour il
crut que s'ilpouuoit venir à bout de
son defir il y auroitautant de gloire
que de plaisir en saeonqueste. L'art
de prendre les villes, disent les inge
nieurs , cil plus grand que celuy de les
garder, & le feu des Amans est" plus
íùbtil que toute la finesse des ialoux.
Procope fit tant par ies artifices que
non seulement il vid ceste femme;
mais encore il luy parla , & parla de
telle sorte qu'il la rendit susceptible
desapaíììon. Depuis ce temps là
leurs flammes reciproques leur firent
trouucr des inuentions secrettes pour
continuer leur commerce que ie laisse
dans Tobscurité du silence puis que
cela ne pouuoit se terminer qu'en des
oeuures de tenebres. Rien de si clos
qui ne s'efuente. Ccspracìkques n«
368 Ll Enfant deshauchè.
peurent estre cachées long temps,
î'ceil penetrant de la iàlousic s'en
apperceut, óe confme !c limier ayant
rencontré la moindre fumee ne ees
se de tirer le traict qu'il n'ait con
duit le Chasseur iusques au repaire de
Ja besteì Auííi l'cspritpicquédeialou-
íìe n'a pas fi tostappereeu la moindre
estincelle d'apparence qu'il n'a aueun
repos iusques à ce qu'il le soie entiere ^
ment esclairci de la verité. Horaee qui
estoit vn vieux routier dans les rúfa
de cette paílion qui subtilise les es
prits, veilla de tant de façons qu'il
rencontra les certitudes de ses douces.
Que de rages le saisirent íe voyant
trompé & se croyant trahi . Noítre
François trop peu diííimulé pour ea
cher fa paillon neluy en donnoirque
trop de marques, mais fa femme sça-
uoit si bien cacher son feu sous la cen
dre de la feinte, qu'encore quelle fust
toute de flamme pour Proeope elle
U Enfant dtsbauché. • ' $69

paroissoit route deglace. Le dessein


d'Horace estoit de surprendre ces
amans ensemble, & d'en prendre vne
vengeance memorable. Toutefois il
çrûc qu'il luy feroit plus vtile de se
vanger à la sourdine, & se reseruant
peut estre le bouccon pour le faire
gouster à ià ridelle partie , il s'auifa
d'vne industrie malicieuse pour cha-
stierle François. 11 auoit dans son es-
curie vn cheual de regne extreme
ment fort& plain de courage, mais
vicieux à outrance. A raison dequoy
on estait contrainct de luy tenir les
yeux bouchez auecque des lunettes,
&de l'attacher à des poteaux pour le.
faire manier par haut; Horace fit
monter plusieurs foisProcopeíurce
cheual,accommodant en forte les lu
nettes quelles tomboienta la premie
re elbrrllâde, & alors ce cheual fu-
riciíx ruoir, mordoit, eícumoit, tem-
pestoit fi horriblement quaucun
Amph. Sanglant. A a
f'£70 U Enfant desbauché.
n'en osoit approcher pour íecourir
j celuy qui cítoit dessus. Vne autre fois
comme il cíloir attaché aux poteaux
& que Procope le faisoit aller à
grouppades , les caueçons rompi
rent, &ce cheual commenceà sortie
d'cscole &c de manege, &à se cabrer
si droict qu'il tomba à la renuerse, &
si Procope n'eust clic prompt à vuider
les arçons, & à se ietteràcorps perdu
à quartier il cust esté tout brise clc cet
te cheute. Il en fut quitte pour vne
froissure de iambe qui le tint quel
ques iours aulict. Durant ce temps-
là il apprit de quelques vns de so
compagnons la ialousic que l'Es-
cuy er auoit conecuc de ce qu'il voyoit
sa femme, & ayant de là coniecture
4 qu'il auoit du dessein sur sa vie , il cq
parla à Baldamorc qui fut d'auis
qu'ils se retirassent à petit bruict de
cette maison pour euiterles mauuai-
ses propheties , Ce qui fut fait íous
& Enfant deshauehé. 371
quelque specieux pretexte. Honoré
estant bien fasché que sa vengeanee
n'eust reussi selcui son intention. Pro-
cope se rangea en vn autre manege,
ou parmi les ieuncs Cheualiers qui
s'y rencontrerent ii fit amitié partieu-
liereaueevn Gentil-homme Gapo-
uan dont le pere & la mere estoienc
habituez à Naples. Cétamiluy don
na entree en la maison de ses parens,
où il fut receu auee cette courtoisie
qui est si naturelle aux Napolitains
que leur Cité en porte le nom de gen
tille . Ce compagnon de Procope
auoitvne sœur d'vne beauté non vul
gaire dontildeuint aussi-tost amou
reux, &deseouurant franchement sa
passion à son ami, tant s'en faut qu'il
î'eust des agreable , qu'au con traire il
loua sa sincerité, & iugeant que ce
François seroit vn parti auantageux
pour ía sœur ( comme sans doute il
eust esté) il luy promit toute faueur
A a ij
$7 1 nfant desíauché.
pourueu que ses pretensions eussent
vnc fin honneste, Cc que Procope
luy iura solemneliement. Sur cette
asseurancenostre François peu consi
dere fans songer à l'authorité de ses
parens s'engage insensiblement en
cette recherche. Le Capouan n'eut
pas beaucoup de peine à disposer fa
sœur à cette affection: car outre que
les François sont fort estimez à Na
ples en haine de la tyrannie Espagno
le. Procope auoit vnc telle grâee
qu'elle estoit capable de donner dela
bien-veillance a vn cœur qui n'y eust
point eu d'inclination . Adioustez à
cela que la reputation de la liberté
Françoise frappe si doucement Hma-
gination des filles Italiennes , que
pour sortir de l'esclauage de leur pais
cllesfontpeu de difficulté d'espeuser
des François. Le Capouan commu
niqua à ses parens le dessein que Pro
copc auoit pour fa sœur, quLs'estant
VEnsant desbauchê. 37$
enquis de fa qualité, de fanaiflànce,
Ss de ses moyens, tant des Banquiers
cjuedes autres François qui estoient à
ISÎaples j & ayans apris que leur fille
ncpouuoit esperer vn meilleur parti,
recueillirent si fauorablement cette
proposition qu'ils en redoublerent
les caresses vers Procope àquiilstes-
moignerent route sorte de bien-veil-
Iance. Et quand ie di toute sorte, i'en-
tens que mesme ils passcrent les bor
nes du mite & de l'honneste , parce
que la merc du Capouan icttant vn,
peu trop attentiuement les yeux fur
Ic visage de nostre François y trouua
des charmes quilierent sa liberré, &
luy firent naistreledesir de s'acquerir
ceieune Gentilhommeen autre qua-
lité que de gendre. Se seruant neant-
moins de ce pretexte pour luy faire
des accueils extraordinaires, & auoir
le moyen de luy defcouurir fa passion,
elle arriuc bien- tost à son but , ayant
í Aa iij
374 V Enfant desbauche.
affaire à vn homme assez dispose à
eette sorte de complaisance . Si la ve
rité & le courant de l'Histoire ne m'y
forçoit i aurois horreur de dire que le
mary de cette Dame fut pris au mes-
me filet, & en rendit de tels tesmoi-
gnages à Procope qu'il ne reconnut
que trop l'abominable dessein de ce
vieillard qu'il eut en vne detestation
telle que vous pouuez penser. Neant-
moins la passion qu'il auoit pour la
fille luy faisoit supporter les sottises
de ces deux espoux, dont les desirs
differens estaient extremement exe
crables, l'vn oíîençant la nature, l'au
tre le plus sacré lien de la societé ciui-
le. Ic veux passer legerement survn
pas si glissant & si contraire à nos
mœurs que la seule pensee n'en peut
estre que scandaleuse, pour faire voir
la confusion de tous ces desordres, &
cognoistre par les essects L'abomina-
tion de la cause. Quatre ialousiess'al
L'Enfant desbauche. 3 75
lumentenmesmc temps à 1' occasion,
de Procope. Car les passions de la fil
le, de la mere, & du pere n'estans que
trop visibles, la fille deuint ialousc dtí
la mere, & la mere de sa fille , le mary
de sa femme & de sa fille , & la mere
de sa fille & de son mary, le ieune Ca-
pouan deuint ialouxdel'honneur de
íà mere & de sa soeur , embarrasse-
ment, ou plustost embrasement si
estrangeque c'est vne meruciìle qu'il
n'en arriua du scandale & plus de
mal-heur. Mais le ciel ayant pitié de
l'aueugleraent de Procope le tira
comme miraculeusement des bras de
la mort, & du milieu des embusches
que le Capouan & son pere luy
auoiemt dressees. Car soit que Çroco-
pc eust quelques trop estroittes pri-
uautez auecquela mere de cette fille
qu'il recherchoit, soit qu'il n'y eust de
sa part que des complaisanecs,le mary
de cette femme ayant esté rebuttq-
A a iiij
VSnfant desbauchc.
auec horreur par cc François qui auoit
paye ces malheureuses carre. ]es auec
que des menaces & des outrages, en
traxen la creance qu'il poííedoit fa
femme, & là-deíTus il prie resolution
auecque son fils de sevangerde Pro-
cope. Vnsoir done comme il sorcoit
de ía maison apres auoir cste quelque
temps en conuerfation auecque la
mere& la fille il le fit aceuillir par trois
ou quatre braues payez pour l'assaíTi-
ner: mais le bon heur ayant destour-
néde dessus Procope deux coups de
pistolet qui luy portoientdans la te
ste , H mit la main à l espcc si coura
geusement, & se deffendit aucc tant
d'addreífe que blecé legerement çn
deux endroits il mit deux braues cn
mauuais estat, & assisté de ses gens qui
aecoúrroient au bruit, il se demeíla
des deux autres & gaigna la rue, lc
perc & le fils comme vrais poltrons
regardans cc combat par les renestr«s
V Enfant desbauché. 377
íans oser sc mettre de la partie. De
cette façon Procope se retira de la
hantise de cetre maison , effaçant de
son souuenir la beaute de cette filie
dont l'amour luyauoit pense estre si
funeste Mais estant del'huineur de
ces Matelots qui cschapez^l'vn nau
frage od ils auoient voué de ne re
tenter iamais les hazards de la mer,
ne sont pasplustost fur la terre. qu'ils
s'y ennuyent, & ne souhaittent rien
tant que d'entreprendre vne nou-
uelle nauigation. Il ne fut pas plu-
stoít sorti d'vn peril qu'il s'alla pieci-
ter dans vn autre tant Baldamore
estoit peu soigneux de la conserua-
tion de celuy qu'on auoit remis à sa
conduitte. Vn matin estant à l'Eglise
en vn iour de festc il entendit vne
voix sortant de dessous vn . grand
voile qui le conuia d'escouter trois
parolles. Procopc qui auoit touíîours
l'ecil & 1c cœur à í erec preste aussi-
$7 S VEnfant desbauefie.
tost soreilleau chant pipeur de cette
Syrcne, qui luy fit entendre quelle
estoit vne Damoiselle Espagnole de
son voisinage, qui touchee pour luy
d'vne secrette paíîìon n'auoit oie se
fier à personne pour la luy faire en
tendre . Nostrc Cheualier errant
estonne d'vne telle auanture, & erai
gnant que sous vn tel appafl il n'y
cust vn hameçon caché, luy respon-
dit auecque toute la courtoisie qu'U
pût exprimer, voilant sousdes parol-
îcs gracieuses les sentimens & les om
brages de sa pensee. Cette femme qui
luyauoitparlédelasorte, esperât que
sa veue auroit plus de persuasion en
vn instant que ses discours ., estant
couuerte d'vne grande mante à l'Es-
pagnole quine voyloit pas feulement
son visage mais tout son corps , ayant
dextrementreleué ce voyle auec vne
main dont la blancheur faifòic voir
que tous ceux de son pais ne sont pas
V Enfant desbauchè. 379
Mores, fitparoistre aux yeux deno-
stre François vn visage éclatant de be
auté dont il ne fut pas moins cíbloui
que d'vnesclair qui fust sorti de des
sous vn nuage obscur. Cetcíc Hantil-
Ion luy sitiuger de la piece , & sans se
laisser trop piper aux attraits de cette
belle Magicienne il se comporta si
acortement en la descoffcerte de cette
auanture qu'il connut que ce ne pou-
uoit estre aucun piege qui luy fust
dresie par ses ennemis, llcommuni-
qua ceste fortune à Baldamore qui
au lied de le retirer de ce precipice ou
le plaisir estoit accompagné de beau
coup de danger , il s'en rendit partici -
pant & l'aida én cesteconqueste. Si
elle fut facile,Procope ayant esté pro-
uoequé de la sorte par ceste estrange-
re, vous le pouuez imaginer, tant y a
que ce commerce fit voir qu'entre les
François &les Espagnols nonobstac
lçurantipathie il y a encore de secret
38 o Enfant deshauehè. ',
tes intelligences. Mais comme le feu
se descouure par ses estincclles il est
malaise que celuy qui faict aimer n,e
se manifeste par quelques apparen
ces ; cette Espagnole estoit femme
d'vn Hidalgucquiauoit quelque ap
pointement dans vn de ces trois Cha-
steaux dont les Castillans brident la
liberté de Naples. U y couchoit assez
souuent , ce qui facilitoit la practique
deProcope & de cette bonne Dame.
De qu'elle sorte elle fut descouuerte,
c'est ce que ic n'ay pû apprendre de
ecluy de qui ie tiens cette Histoire &
qui a connu Procope familierement,
tant y a que l'Espagnol se resolut à
faire vn exemplaire chastiment de
ceux qui luy ioùoient vn fi mauuais
tour, ll implore l'aslìstance de ses
compagnons(car d'attaquer vn Fran
çois (eul à seul & sans supercherie ce
n'est pas le propre d'vn Espagnol ny
d'vn Italien) & s'estant mis en embus-
V Enfant deibauehé. 381
eade autour de sa maison lc sort rom -
ba sur Baldamore qui ayant sa par t à la
eóqueste d'Espagne alloir celte nuict-
là visiter la Castille, il futattaque co
rne il entroit, & n'estant que biecé le-
geremét au bras les pieds luy demeu
rerent sains & libres dont il escrima si
bien & si dextrement qu'il mit tous
les Espagnols hors de combat: Peut-
estre ces vaillans hommes estimant
blesser leurgrauité decourirapres vn
fuyard . Depuis ce temps-là cessa la
practique de Procope auecque la
femme de cet Hidalguc qui se con
tenta d'auoir donné la chasse à ceux
qui alloient chasser sur ses terres. V oi-
cy encore vne autre auanture deno-
stre Cheualier qui sc peut bien appe
ler errant puis qu'il commettoit tant
d'erreurs en suitte l'vnc de l'autre:
Mais auanture qui luy mit la more
dans le potage &qui luy pensa cou-
ster la vie. Outre la beauté de sonvi
3 íî z- V Enfant desbauehè.
sage quin'estoit pas des médiocres ii
auoic vne grace si accomplie qu'i
auoit presque à se deffendre de ce que
les autres recherchenc auecque des
íoitis íi curieux &e des peines si cuisan
tes. Vnevefue de son voisinage ietra
les y eux fur ce bel escueil & les y ayam
arrestez trop attentiuement elle sen
tit par la vn seeret vením se glisser en
son ame vne passion larronnesse en
tra par ces fencstres deíoncorps qui
luy desro ba le cœur. Elle auoit des en-
fans assez'grands & mesme elle estoit
en vn aage qui commençoit à luy
prescher la temperance , fà beaute' qui
en son temps auòit este' des exquiles
rcssembloit aux rayons du Soleil qui
se couche , qui ont plus de doueeur
que de pointe . Elle en conseruoit
pourtantles restes auecque tant d'art,
& sedessendoit des rides auecque tát
d'industries quelle estoit encore quel
que ckose de ce quelle auoit esté, &
L' Enfant des b au ché. 383
elle ressembloit à ces beaux mais an
ciens bastimens qu'vne mainmesna-
gere a reparez & mis en assez bonne
forme . Nostrc François qui estoit
homme de grand appetit netrouua
point de degoust en ce morceau, &z
íans faire le delicat fe voyant preuenu
de cette creature il luy tesmoigna vne
reciproque bienueillance qui passa íi
auant leur cômerec que la vefuc pour
couurir cette communication d'vn
texte d'honnestete, parloir tout haut
dcl'cspouser. Etcertes ellel'eustfaiòt
íi)e poisson eust voulu mordre à l'ap-
past : Mais Baldamorc qui sçauoit
qu'il auoit au retour d'Italie à rendre
conte des actions de Procope veilla si
bien fur ses deportemens qu'il persua
da aisement à ce ieune Gentilhomme
qui de luy mefme n'estoit porté qu'à
la recherche de son plaisir nullement,
au mariage de ceste Dame qu'il ne fe
deuoit pas engager en cette amour
384 L' Enfant desbauchc.
iulquesà ce point. Tandis donc qu'il
cingle à pleines voiles dans les con-
ten:emens qu'il pouuoic desirer cn
cette pratiqacl apprehension quelcs
enfans de cette vefue conceurent
que ieur merc passionnee pour ect
estranger ne l'espousast & nelespri-
uaít de son bien pour l'en fauoriier,
les mit en ceruclle , & les fit penser
aux moyens, ou de rompre cet intel
ligence, ou de se defîaire d'vn hom
me , qui outre le des-honneur qu'il
leut apportoit pouuoit encore leur
apporter beaucoup de prciudiec. Ils
prennent conseil sur cela d'vn de leurs
oncles, qui comme Italien & rusé fut
• d'auis qu'ils iuiuissent plustost en cet

te conauitee la fraude que la violence,


& appelassent à leur secours la poison
plustost que le fer. Auísi à la verité
n'eustènt-ils rié auácé par les menaces
& par la force ; car outre que Proco-
pe leur estoit trop redoutable à cause
de
L'Ensant desbauchè. 3S5
de sa valeur j s'ils l'eussentossencéou-
uertement ils eussent attiré fur eux
l'indig'nation d'vne merequi les cust
priuez de'íbn heritage. Ils mirent
donc à execution l'auis de leur oncle,,
auecqu'eTindustrie dont ceux de cet
te nation sont assez bons ouuriers.
DansDeudeiours Procopefe trouua
pris ,1k. parles accidens qui le trauail-
lerent il reconnut assez qu'il aucic
mangé quelque morceau mal' assai
sonné. La doute qu'il en eut fe passà
en creance par le iugement qu'en fi
rent les Medecins dont il fut si prom
ptement assisté, que non fans de
grandes douleurs & vn extreme perii
r 1 r 1 1
il le tira des prises de la mort . Cc
fut à luy d'euiter l'efcucil où il auoit
pensé faire vn íl triste naufrage. Mais
comme il arriue souuent queles mau-
uais Pilotes voulans euiter des bancs
fe iettent en haute mer od ils sont bat
tus des vents & des orages ; aussi Pro-
Amph. Sanglant. Rb
38 6 L' Enfant desbauehe.
copc voyant combien les paillons
des femmes particulieres & de diffici
le conqueste luy estoient perilleuses,
fut porté facilement parsonmauuais
gouuerneur de Scille en Caribde, &
poussé dans le commerce de celles
qui vendent leurs ames à Sathan, &
leurs corps aux hommes. Ce fut dans
cette mer de malheurs ou Procope &
Baldamorc voguans íans Nort &
íans timon firent vn desbris de leur
santé dans ce mal qui porte le nom
de la ville oùils estoient. Cette natu
re des Argonautes ne les mena pas à la
conqueste de la toison, mais plustost
à fa perte puis qu'ils y perdirent & le
poil & la peau. Mais comme aux lieux
ou abondent les maux , les remedes
auíïì sont frequens, ils furent si bien
secourus qu'ils ne perdirent pas la vie,
mais ils la conferucrent affin quelle
leur seruit par apres de punition de
leurs erreurs passees, & des fautes de
L'Enfant desbauchc. 387.
leur icunesse. Cette infame mala
die fait bien des treucs à ce qu'on
dit, iamais de paix, & si cllc se gue
rit en apparence , elle est incura
ble en efîect pour le regard d'vne
entiere guerison. Apres que Proco-
pe eut passe enuiron deux ans en
Italie il fut rappelé en France par
ses parens , où il rapporta les mau-
uaifes habitudes qu'il auoit contra
ctees en vn fi blafmable commer
ce . Durant son abíence son pere
qui ne souhaittoit rten tant aue de
lc voir marié, auoit iette les yeux
fur la fille d vn grand Seigneur **
dont il pouuoit esperer vnc allian
ce plustoír. illustre qu'vtile . Ayant'
fait sonder le pere de la fille il le
trouua disposé à ce mariage , de
sorte que les parens estans tombez
d'accord Procope fs trouua pref-r
que austi-tosi marie que de retour»
Comme il estoic beau <ti de bonne
Bu ij
388 L' Enfant desb&uthé.
mine , & au reste fort addroit aux
exercices conuenables à vn Gentil
homme, il futtrouué fi agreable par
Tyrannio (ce Seigneur dont nous ve
nons de parler) &par Cereale fa fille
qui ne fçauoient pas quel serpent
estoit caché sous ces belles fleurs que
les nopces furent promptement con
clues. Mais comme la plus belle pom
me est souuent la plus gastee, auflì
fous les mines specieuses il y a quel-
quesfois bien des deffauts à couuert.
La pauurc Cereale en eut vne triste
experience : car dans peu de temps
par l'vsage de son mary elle tomba
cndesaccidens qui firent connoistre
aux Medeeins quelle estoit attainte
de cette contagieuse maladie, qui est
le 'fleau des incontinens. Cecy venu
aux oreilles de Tyrannio il en entra
en vne colere demefuree, & p'ein de
fureur contre son gendre qui auoit
rapporté de si mauuais fruicts d'I»- 1
D Enfant desbauché. 38£
lie, & si funestes à fa fille, il ne mena-
çoit Procopede rien moins que de Ic
mettre en pieces lans attendre que
son malenuieilUluy rendistlemcíme
office. Cereale accablee de douleur &
de misere vomissant autant d'iniures
que d'ordures , ne faisoit que bat
tre l'air de ses plaintes contre son
mary. Procope s'escarte pour quel
que temps , estimant que safuitte le
sauueroit , & des outrages de sen
beau perc , 8c des tempestes de fa
femme. A la fin apres auoir suppor
té vn ennuyeux estoignement il se re
solut de se presenter deuant son beau-
pere, & de luy demander pardon
auecque tant d'humilite' qu'il ne luy
pust refuser. II prit l'oecasion d'vn
festin ou ce Seigneur se trouua auec
que plusieurs des amis de Procope^
ce banquet se faisait à dessein d'y in
troduire ce Gentil-homme, & de le
mettre en la bonne grace de Tyran-
j90 L' Enfant desbauehé'.
niopar les prieres communes de tous
les aíïìilans. Maisilarriua touc au re
bours de ce qui auoit esté proictté,
car Tyrannio surpris à l'improuueu
par Procope qui se ietta à ses pieds,
entra soudain en vnc telle fureur
qu'au lieu de l'entendrc , & ensuitte
les prieres des conuiez ,ilpritle cou
teau qut le seruoità table &e en don
na vn si gran4 coup sur la teste de
Procope qu'il luy oííença la cerucl-
le, & mourut de ce coup trois heures
apres l'auoir receu , faisant tant de
|>itié à celuy à qui il demandoit par
don aux abbois mesmes de la mort,
qu'il se repentit amerement de s'e-
stre laissé aller à vn si prompt assaulc
de colere . Son regret alla si auant
qu'il en tomba malade , òc entra
est des frenaisies qui tesmoignoient
que la douleur de son corps pro-
uenoit du desordre de son csprit, à
peu pres sergblable à ecluy d'Ale-
& Enfant desbauché. jji
xandre aprcs le meurtre de Clitus.
11 se remit neantmains & rcuint en
santé . Cereale fut bien tost conso
lée de la perte d'vn homme qu'elle
n'eust iamais accostè quauec hor
reur. Ainsi mourut Procope cet en
fant desbauché , monstrant en sa
mauuaise conduitte que ceux qui
íiiiuent les desirs de leurs cœurs , &
cheminent en leurs inuentions, res
semblent à ceux qui durant la nuict
marchent à la lueur de ces ardans
qui les conduisent en des precipi
ces»

B b iiij
39*r VImpudent Adultere.

UImpudent Adultere.

HISTOIRE XI.

L y a des hommes íi
brutaux ôc si desespe
rez en leur meschaneere
que s'ils ne combloient
ta mesure de leurs fautes & ne fai-
soient arriuer leurs pechez iusques au
dernier point ils ne seroient passacis-
faicts. Si bien que non contens de
faillir selon le train commun ils ae
compagnent leurs malices de eir
constances fi noires & fi extraordi
naires qu'il semble qué mettans l'hó-
neur dans Tinfamie ils se vucillent
rendre signalez par l'exccs de leurs
crimes . L'Escriture appele cela met
tre sa gloire dás fa propre confusion.
L' Impudent Adultere. 39$
Maerobc principal suiet de cette Hi
stoire fera voir cette humeur en ses
deportemens : Car non content de
craicter fa femme Gondene , quoy
que sage & vertueuse auecque toute
les indignitez qu'il luy eust pû faire
sentir fi elle n'eustpas esté honneste,
luy mefme luy donnoit occasion de
sc perdre en l imitant en ses dcíbau'
ches & dissolutions. Les mcsspris &c
les violences qui aigrissent les plus
chastes & les portent à des actions
dcípitées qu'elles ne edmmeteroient
iamaiï si leur esprit n'estoìc point irri
re parle desespoir, n'eurent point as
sez de force pour mettre le sien en de
sordre, & iamais cette pensée ny en
tra de se vanger des outrages de son
mari par la propre infamie estât fem
me d'honneur & ialouse de sa reputa
tion , elle' sçauoit que l'infídelité de
son mari n'eust pas excusé sa sienne,
§c que selon le iugemenr du monde
394 U Impudent Adultere.
celle d'vne femme est tenue bien plus
grande que celle de l'homme eneore
que deuant Dieu elle soie csgale à eau
se de la deffence qui est sans distin
ction. Refolue dondde souffrir toute
sorte d'extremitez plustost que de
perdre la qualité qui la faissoit mar
cher fans rougir, & la teste leuée dc-
uantlemonde, elle en vintiusques-
là de fermer les yeux à toutes les es-
chapéesdeson mary, & voyant que
lesialousies quelles luyauoit tefoioi-
gnees au commencement estoient
cause dumauuais traictement quelle
enauoitreceu. Macrobenepouuam
endurer quelle luy reprochast ses ma-
quemens defoy , clic se fit quitte de
cette humeur & fans se soucier deee
qu'il faisoit ny de s'en querir de so
passions elle pensoit acquerir la paix
cn l uy laissant la liberte toute cntieic,
fans controller aucune de ses folies:
Mais soit que Macrojbç nç voulust
L'Impudent Adultere. 395
point cueillir de roses sans espincs ny
courir fans contredit apres des illicites
voluptez , soit qu'il voulust par vne
humeur maligne estre mauuais à fa
femme, en cela mesm_e enquoy elle
luy tçfmojgnoit trop de bonté, non
content d'entretenir à la veué' de tout
le monde vne. autre femme dont il
estoit esperdu & au scandale de toute
la ville où il faissoit fa demeure non
trop cíloignée des riuesde Lizerc, il
l'amene dans sa propre maison ou
fur le visage de fa femme il viuoit
auec elle en vn concubinage non
moins abominable qu'impudent. Cc
fut icy ou toute la sagesse de Gonde-
nc futdeuorée, & que la prouision de
patience qu'elle auoit faicte se trou-
ua trop courte pour soustenir vn si
long siege & vn íì violent assault.
Quand l'obietdu deplaisir est absent
les traits en sont plusmoutscs, mais
la presence en aiguise la pointe & les
jk 396 U Impudent zAdulterc.
rend plus penetrans. Cela fut cause
que des murmures elle en vint aux
plaintes ôc des plaintes particulieres
aux publiques, ôeiufques aux mena
ces de faire leuer ce scandale & ce de
sordre par les mains delalusticcpuis
que les siennes estoient trop foibles
pour repousser vn si cruel outrage.
Mais tan t s'en fault qu'elle efloignast
ce fleau de son tabernacle par ces op-,
positions qu'au contraire la flamme
de Macrobe s'augmentant pour íà
concubine parle vent dessouspirsde
fa femme legitime , il vintiufqucs à
vn tel degré d'esfronteric decóman-
der à - iluanc ( ce sera icy le nom de
eeste infame qu'il entretenois) de fai
re tous les affronts à Gondenc dont
elle se pourroit auiser , I'asseurant
qu'en tout ce quelle ferait contre clle,
nonseulemét illasupporteroit, mais
qu'il s'en tiendroit son oblige . C'est
lepropre des personnes impudicqucJ
L*Impudent Adultere. 397
d'estre ordinairement impudentes ôc
de se plaire à des insolences par ou el
les tefmoignent quelles ont perdu
toute sorte de respect. Ce comman
dement fit tellement enfler le cœur
naturellement arrogant de cette vi
laine qu'elle commença à mespriser,
& puis à se mocquer de Gondene,
apresàlagourmander, de là à la me-
•nacér, & en fin venant des brauades,

de parolles aux effects , à mettre la


main fur elle, àluy donner apres des
iniurcs& des dementis , des soufflets
6e d'autres coups qui laifloient fur le
corps de cette femme legitime des
impressions de l'outrecuidance de
cette perdue. lob auecque toute cet
te patience qui le rend fi renomme',
eust il bien pû endurer vnc telle affli
ction, luy qui se plaint des moeque-
riesde fa femme qui le prouoequoit
à blasphemer. Lors quelle fe pensoit
plaindre à Macrobe de ces outrages,
y$t VImpudent Adultere.
cllcrcceuoitde luy des rcsponccs qui
ltay estoient autant d'augmentation
de douleur, apprenant de fa bouehe
que Siluanene faissoit qu'executer ses
commandemens , & que celuy de qui
elle deuoit esperer du support estoit
deuenu l'autheur de ses miseres . le
laisse à dire pour n'infecter l'esprit
d'vn Lecteur d'imaginations moins
honnestes les caresses impudiques
qu'il faissoit à Siluanc en la presenee
de Gondene pour faire mourir celle-
cy de despit, & quand elle pensoit
dessourner fcsyeuxde ces spectaeles
qui luy creuoient le cœur, il la eon-
traignoit de les ouurir affin que fa
veuè fust souillee de ses vilainies. L'in-
folente Agar ne deuint pas feulement
la maistreífe , mais elle contraignoit
encore Gordeneàluy rendre des fer-
uices si abiects que i'ay honte de les
nommer. Car outre les plus vils offi
ces de la maison qucile Juy faisoit
Vlmpudeni Adultere. 399
exercer par force, c'estoit vnefaueut
quand ellescruoit cette infame à la
femme, & quand elle l'aidoit à s'ha
biller quand elle sortoit d'entre Jes
bras de son mary , & à íc deshabiller
quand elle alloit tenir dans son lic"£
la place qui luy eíloit deuë. Le dirai-
ie, mais pourquoy non, puis que c'est
le plus essentiel de cette Histoire, &
le plus pressant aiguillon du desespoir
de Gondene, Macrobe l'essronte la
contraignoit quelquefois de cou
eher auccqUe luy, & devenir vn de
sescostez tandis que Siluane estoit à
l'autre, de qui soule il auoit l'accoin-
tance, &e parce que Gondene n'eust
iamais voulu tenir cette place si elle
n'y eust esté violentee , il l'y forçoit
tantost le poignard dans la gorge,
tantost le pistolet dans la teste : Vn
soir donc qu'il l'auoit cruellement
battue & tourmentee pour ía reduire
à ce point , d'estre spectatrice de ses
4oo L'Impudent Adultera.
abominables embrassemens auec SiV
uanc, cette Amazone rendue coura
geuse par le desespoir se saisit de ion
pistolet qu'il auoit laiífésur la table, &
le laschant contre ces infames adulte
res, elle tua son mary sur le champ, &
- bleça du mesme coup Siluanc de telle
forte quelle en mourut de là à quel
ques heures. 1l tint à peu qu'apres vne
execution si sanglante elle ne se don-
nast du poignard dans le sein, croyant
par ce moyen euiter la honte d'vn
supplice public quelle pensoit luy
estre ineuitable , mais inspiree d'vn
meilleur genie elle reietta ceste furieu
se pensee, remettant à la prouidéeedu
ciel l'arrest de sa vie, où de sa mort. Le
lendemain sàns songer à vnc fuitte
qui luy eust esté facile , mais qui l'eust
peut-estre rendue' plus coupable , elle
se remit franchement entre les mains
de la Iustice, declarant touthautson
aòtion, & le motifde son desespoir,
* fi
V Impudent Adultere. 401
elle eut pourtesmoins de cette veri
té tous les domestiques de Maerobe
qui deposerent desmauuais traitte-
mens, &des eruautez qu'il exerçoit
tous les iours fur cette femme . Les
luges .detesterent l'impudcnce de
cet adultere mary , & estendans lc
priuilege des maris fur cette femme
violentee, & outrageuíement perse
cutee, ils excuserent tellement fa ìu-
íle douleur qu'ils l'estimerenc plu-
stost digne de pardon que de cha-
stiment. Ils donnerent donc la vie
& la liberté à eelle qui mesprifoit Ia
mort tant elle estoit satisfaicte de fa
vengeance, vengeance quelle auoic
executee comme posseede Dieu fur
ces in famcs adulteresrdóc la memoi
re fut autant en execration que celle
deSiluane glorieuse. De telle sorte
qu'en la contree quand jl se trou-
uoicquelque fasch eux, cruel ou in
fidele mary les femmes & mefmes
Amph, Sanglant. Cc
402. L' Impudent Adultere.
les hommes le menaçoientde la va
leur de Siluanç. La lustice du ciel
reluit auec tant d'esclat en la fin
mal-heureui'e de cetimpudentadul-
tere , que les yeux qui la contem
plent n'en font pas tant éclairez
qu'esbloiiis.

Le defyit inconjideré.

HISTOIRE XII.

Eux qui ont les yeux bá-


dez heurtent à des lieux
qu'ils euiteroient s'ils
auoient la veue libre. Et
souuent ledespit inconsideré porte
ceux qui en sont touchez en des pre
cipices d'où ils sedestourneroiemíi
leur esprit n'estoit point offusqué de
nuage. C'est vne regle d'or pour les
actions humantes que celle deJa dis
Le deftit In'confiâeri. 40$
cretion qui marche ayant en main
ccttc lampe des Vierges prudentes
ne sefouruoye point dans les laby
rinthes ou se perdent ceux qui ne sui-
uent pas ce filé. Paterne & Camerine
les deux pôles ou tournera tout cet
euenement, nous en apprendront
des nouuelles ,& nous enseigneront
par leurexempleà moderer les pre
miers mouuemens delacolere, &à
tenïr tellement en bride le despirj
action prompte & peu iùdicieuse,
qu'il ne nous porte point en des re-
pentances non moins inutiles que
tardiues. On ne íçauroit auecque le
pinceau de la plume despeindre Vne
affection semblable à la reciproque
bien-veillance de ces deux amans,
dont le ciel filoit le destin auecque
l'or & la soye,si par vndespit indis
cret ils n'eussent point esté eux mes-
mes les artisans de leur mauuaise
fortune. LVne de ces Prouinces de
Gc íj
40 4 Le despit inconsideré.
nos Gaules qui sont arrosees des ddu-
ces eaux de la Saône ies vid naistre,
leur voisinage fut la premiere cause
de leur connoistance, cette connois-
sance prouint de leur ordinaire con-
uersation, cette frequentation fit nai
stre la complaisance , & la complai
sance engendra l'amour en leurs
cœurs , de l'amour prouindrent les
ombrages & les ialousics, de là les
defiances & les deípits quiles porte
rent dans les embarraífemens que
vous allez entendre, & dont le íucee's
ne fut par moins triste que funeste.
Au commencement leurs communs
parens soustrirentleuramitié, & bien
qu'il y eust quelque inegalité aux
moyens ( vnique regle des allianees
selon la prudence du siecle) fi est-ee
que la Noblesse estant semblable, le
courage en Paterne íuppleoit à ee
dcffau t, mais cette ieuncííc en ses pre
mieres flammes n'auoit aucun cígard
Le despìt ìneonfderê. 405
à cette difference, l'amour ayant cet
te naturelle propriete' , ou d'vnir les
períbnnes egaies, ou d'cgaler les per
sonnes dont les cœurs sont vnis par
Ion lien . Tandis qu'ils nourrissent
leur feu du bois des desirs & des bon
nettes entretiens, & que l'espoir est
l'huille de la lampe de leur reciproque
affection . Voici qu'vn tourbil'on
vient rauager toute leur attente, &
qu'vnialouxdespit vient comme vne
greíle impetueuse gaster toute leur
moisson. Luxor Gentilhomme d'âge
auance , & qui n'ayant iamais elle
beau, mefniG en fa plus fleurissante
ieunesseauoitadioustc vri grand sur-
croist de laideur aux ordinaires def-
formitez de la vieillesse, ce Luxor dis-
ic ayant apperceu en vne compagnie
cette naissante & fraische beauté de
Camerine en fut tellemtnt touché
<pc sans penser à ses deffauts qu'il
pensoit peut« estre reparer parles per
Cc iij
406 Le despit inconsideré.
sections de cetec Damoiselle, il se re
solue de la conquerir par l'vnique
moyen du Mariage. Il auoit rant Sc
de si grands biens, Scpossedoit dans
la Prouincedu Roy des Poissons, vnc
qualité si eminente qu'vne fille que la
fortune euít mise en vne condition
bcau.oup plus eminente queCameri-
nc eût encore esté plus eíleuec par I'al -
liance de Luxor. Se voyant inepte £
descouurir son feu à cetobiect si dis-
proportionne à son a,age, il ne fit
point plus de façon que d'en faire
parler aux parens de la fille par le plus
apparent de la Prouince, qui tint à
autant d'honneur de porter ectte pa-
rolle, que les parens de la receuoir,
entre demander & obtenir il n'y eut
qu'vne fort petite espace : car il n'y
auoit point, de consultation à faire en
vn si euident auantage que faisoit Lu
xor, de qui la seule protection pou-
uoit preíque sçruir de douaire à la fil-
Le de/plt incenjtderé. 407
lc . Cette Victime est donc sans en
estre auertic destinee au sacrifice des
flammes de ce Vieillard , le premier
auis qu'on luy en donna commed'v-
ne chose resolue ne festonna pas
moins que si tout à coup vn éclat de
tonnerre eust frappé ses oreilles d'vn
bruictnon moins estourdissant qu'é-
pouuantable. Quand elle eut auec vií
peu de temps recueilli ses esprits elle-
se trouua en mesme instát surprise ; de-
deux diuerscs passions qui faisoieAt à
l'enui à qui emporteroit son cœur,
car d'vn costé son amour pour Pater
ne qui y auoit pris de fortes racines
ne luy permettoit pas de le payer
d'inconstance & d'ingratirude 5 de
l'autre l'ambition 'qui la flattoit du
dcsir d'estre grande Dame luy ,don-
noít des assauts , d'autant plus rudes
qu'ils estoientplusdoutf, & d'autant
plus vehemens que leur violence pà-
roissoit agreable. L espec Àc la reso-
Cc iiij
408 Le defrit tnconftdcr'ç.
lution Iuy manquoit pour trancher
d'vnreuerscc nœud Gordien quelle
nepouuoicdeílier en aucune manie
re. : Si le despit ne fut venu à son se
cours dont elle suiuitle raouuement
rapide , comme les spheres inferieures
celuydu premier mobile. Cecyauinc
de cette façon. Les parens de Paterne
ayans appris que Luxorauoit fait de
mander Camerine penserent que ce
n'estoitpas àleurfilsàestre competi
teur d'vn Seigneur si puissant qui les
auoit fait prier de commander à Pa
trice de se deporter de la recherche
d'vne fille qui luy estoit promise. Pa
trice me(me iugea bien que ce n'e-
stoit pas à luy à mesurer son espec
contre cc supplantatemv & que ce
qu'il pouuoitfairc estoit de murmu
rer bassement contre Luxor, & se
plaindre desamauuaise fortune, sup-
portant au reste auecque patience vn
*nál sans remede, & la perte d'vn
Le defpit inconftderc. 409
bien qu'il ne sc pouuoit con fc ruer.
Ses parens, soit par industrie &pour
obliger Luxor, soit par vn dessein ve
ritable auoientiette l'ccil fur Narfet-
te icune Damoiíclle du voisinage
qu'ils luy commanderent de voir, íoit
pour faire voir à Luxor qu'ils le de-
stinoient autre part pour luy com
plaire , soit que cette alliance leur
fust agreable . Paterne non fans vn
extreme effort d'esprit ( ion ame
estant toute retournee vers Cameri-
ne , &c luy estant bien difficile di
stendre si tost des anciennes flam
mes, &-d'en allumer de nouuelles)
plus pour complaire à ses parens que
par aucune inclination qu'il eustpour
Narfette , se mit à la voir & à luy par
ler en homme dont les affections
:stoicnt plustost fur le bord des le
pres que dans Ic fond du cœur; ces vi-
ìtes se pássans plustost auecque vn
:omplimxnt ceremonieux qu'auec-
41 0 Le dejpit incenfideré.
que de sinceres tefïnoignages de bien
veillanec . Il n'en estoit pas ainsi de
Camerine,car elle estoic tellementat-
tachee à Paterne que rien ne l'en pou-
uoit separer ny grandeur deLuxor,ny
commandement de ses parens , ny
force ny douceur, ny persuasions ny
violence, VA mour en son esprit ayant
gaigné l'ascendant sur lambition &
estant rcloluë de souffrir toute sorte
d'extremitez plustost que de quitter
Paterne. De vous dire les froids ac
eueils ou plustost les mauuais traicte-
mens dont elle payoit les seruices &
lescarresses de Luxor il seroifinutile,
car si la haine est le contraire de l'A-
mour reprcsenBez-vous que. si elle ai-
moit Paterne auecque rant d'ardeur,
elle n'auoit pas moins d'auersion de
Luxor à qui elle en rendoit toutes les
prcuues dont elle se pouuoit auiser,
aíEn qu'il sc destournast de ses pour
suites , mais ce vieillard de qui le$
Le defait inconsideré. 411
3ns nauoient pû esteindre la concu
piscence, nediminuoit point son ar
deur pour les froideurs & les rigueurs
de son Idole, au contraire sa passion
se renforçant par ces diíficultez deue-
noit tous les iours deplus en plus ve
hemente. Et si l'espoir ne fust venu à
son secours il fust mort en cette peine,
tous ses soins & ses soumissions ne
pouuans flechir cestc dedaigneuse
beauté. O que si Paterne eust eu auec
elle vne iuste correspondance, & íans
redouter la qualité de Luxor & con
descendre à la volonté des siens s'il
eust tenu ferme en fa poursuitte qu'il
custdonnédepeine au Vieillard. Mais
auííi tofl; que Camerine sçeut la re
cherche qu'il faisoit de Naríette par
le commandement defesparens, &
que lafchement il la cedoit à Luxor
dont la grandeur l'estonnoit, ellecó-
çcut vn tel despit de se voir ainsi dé
laissee par bassesse de courage quelle
Le dejjftt inconsideré.
fe rcsolut en vn instant de payer son
ingratitude par vne inconstance, &
de regarder Luxor de meilleur œil en
acquiesçât au vouloir des siens. Quel
estonnement au Vieillard Amoureux
devoir en peu de temps l'humeur de
ía Maistresse toute changée & ses
yeux auparauant cornettes de desdain
& de courroux deuenus des Planettes
fauorables & de benigne influenee.
Alors voguant fans contradiction
dans la mer de ses desirs il obtint d'el
le ce consentement quelle auoit dé
nié à ses parens & les accords estant
faicts les fiançailles suiuirent inconti
nent ou le iour des nopces fut arrestc.
Durant ces interualles elle apprend
de Paterne qu'il n'a aucune inclina
tion pour Narsette qu'il ne la veu'c
que par mine & par compliments
qu'il n'a iamais eu d'affection que
pour elle . Vn flambeau nouucllc-
ment esteint & qui fume encorc se
Le deftit inconsideré. 415
r'allume aisement. L'AmourdeCa-
merine amortie par vn iniuste &
aueuglé despit ser'enflamme auvent
de cetee veritequ'elle apprit de la bou
che mesme de Paterne se plaignant à
clic de sa legerete & se disant mal
heureux de la voir ainsi passer entre
les bras d'vn Vieillard de qui elle pou-
uoit esperer des biens & des honeurs,
mais non pas des plaisirs & des deli
ces. Il accompagnoit ses plaintes de
ses larmes dont l- eau ardante ralluma
des brasiers dans la poitrine de cette
Amante, elle se répent de s'estre fian
cée & luy proteste de ne donner au
cun consentement au mariage. Pa
terne se retire sur cette asseurance de
liberant de voir de quelle sorte Ca*
merine reíìsteroit aux assaults de ses
parens & de Luxor, & si fa constance
pourroit triompher de tant de vio
lence. Tous les apprests de la fçste
estoient faits , les habillemens ache
414 defpit ìnconfiderc.
tez& en estat , leiourpris pour la ce
lebration des espouíailles lors , que
Camerine fit entendre aux siens &
par eux à Luxor quelle ne lepouuoit
nyvouloit prendre pour mary, alle
guant d'assez mauuaises raisons pour
couurirsoninconstance.On la presse,
on la prie , on la coniure, on la mena
ce, elle demeure ferme en sa resolu
tion comme vnrocau milieu des va
gues. A la fin n'y ayant si forte deter
mination qui nes esmeuue, comme
il n'y a si fort arbre que les vents n'es-
branlent ne pouuant plus resistera
tant detempestes elle coniura Pater
ne de l'enleuer, luy promettant dele
suiurc par tout où il la voudroij con
duire, mais cet homme soit par des»
fault decourage, soit pour la crainte
qu'il auoit de se ruiner de vie & de
biens sçachant bien que Luxor le per-
secuteroit iusques au dernier point,
& ne luy pardonneroit iamais vné
Le defrit inconsideré. 41,
telle offence-, ilnc voulut iamais exe
euter ce dessein, qui à la verité estoit
fort temeraire. Camerinc attribuant
ee manquement de hardiesse à peu
d'Amour , animée d'vn second despit
sc rend à la volonté de ses parens ôc
espouse Luxor qui couronnant sa te
ste de mille lauriers penfoit à la con-
queste de cette beauté, s'estre rendu
maistre de tous les tresors des Indes.
Tandis quelle pense s'estre vangêe
de cette lascheté de son premier
Amant. Paterne la voyant au pou-
uoir d'vn autre s'apperceútmaistrop
tard de la faute qu'il auoit faicte de
mesnager simal la bonne volonté de
cette fille, & despité à son tour eontre
la legereté du sexe & l'infìdelité du
monde par vn sainct desespoir il íe
resolut de quitter le fiecle & deseiet-
terdans vn Cloistrc, ce qu'il executa
plustost qu'on ne sc fustapperceu de
sà volonté trompans ainsi (maisd'v
416 Le despit inconsideré.
ne pieuse fraude) ses parens & Nar-
setre. Sile commencement du maria
ge de Camerine se passa aucc quelque
iorre de douceur. Le Nouitiat de Pa
terne se coula auecque tant de fer-
ueur qu'il se porta àfairç profession
auec vn mespris íx absolu de toutes
les choses du monde qu'il monstra
bien que pour arriuer à l'eternitéil
auoit vn tres-grand courage, n'estant
pas du rang de ces lasches dont l'E-
uangile parle, qui mettent lamaínà
la charrue" & regardent en arriere, ll
prit des ailles d'aigle &vo!a sansdef-
Jaillir , il vola touíìours en auant fans
rebrousser en son vol , suiuant cette
maxime quenauancer pas enlavoye
de Dieu c'est reculer. Il n'en fut pas
ainsi de Camerine qui par le progrés
de son mariage entroit plus auant
dans le repentir \ car soit quelle ne
rrouuast pas en son Vieillard plus de
contentement que l'Aurorc en son
Titon
Le defjjit tníonjtderi. 417
Tiron , soie que son humeur auare &
ombrageuíèluy donnast da la peine,
elle coneeut yii tel desgoust de eec
1 * r n
nomme , & ion ancienne namme
pour Paterne se reueilla detelle sorte
dans son esprit qu'elle ne pouuoit
auòir de repos que dans les pensees
inquietes quelle auoit pour ce pre
mier amant, encore qu'il fust en vne
condition eíloignee de ses pensees, &:
en vne disposition d'esprit qui nc
pensoit plus qu'aucc horreur aux fo
lies qu'autrefois l'amour luy auoít
fait commettre. Mais que ne peút le
testateur en vne ame qui s'abban-
donne à ses propres desirs, &: quilas-
chc la bride à ses conuoitises . Plus
Camerine trouue de diffieulté à l'ab-\
bord de Paterne , plus elle anime sa
paíïìon, & tant s'en faut que la sainte
té de la profession de Paterne la tien
ne en respect:, qu'au rebours foulant
aux pieds tout ee qu'il y a de plus
Amph. Sanglant. D d
4 18 Le de/fit in eonsideré.
sainct,cllese propose pour gloire de
faire tomber cette estoile de son eiel,
estimant quelle auroit autant de foree
par ses attraicts pour le reduire à fa
volonté, quelle auoit eu de puissanee
pour le pousser par le desespoir au
genre de vie où il s'estoit reduit. En
quoy eertes elle n'estoit pas defpour-
ueue d'apparence puisque l'cxperien-
ce nous fait tous les iours connoistre
que les suggestions des mauuais ont
beaucoup plus de pouuoir fur les
ames que les inspirations des bow
Anges. Si est ce que la grace fut vi
ctorieuse de sa malice, & se trouua
plus forte en Paterne pour resisteraux
charmes de cette Circé, qu'elle n'eut
d'artifiees pour perdre ce Religieux,
Outre la brieueté que i affecte en «s
Narratiós quelqu'autrc cósideration
m'empeschededespeindreicylcsful>
tilitez de cette mauuaisc femme aupa-
rauant quelle cust tout a faitdeseou
Le defait inconsideré. 41 £
tiert son pernicieux dessein à Paterne.
Qui n'en fut pas plustost certain que
comme fidele à Dieu & vrav Reli-
gicux auertit ses Superieurs de Ja pas
sion de cette ereature les priant de luy
faire changer deConuent pour euj-
ter le malheur qui pourroit nailtre de
ceste puante fláme : Mais pour chan
ger delieu il ne fut point exempt de
ses pretextes pour le voir aux lieux ou
l'obcissance l'enuoyoit . Pour euiter
cette persecution qui commence à se
rendre scandaleuse , il change de
Prouince fuyant ainsi deuant la face
del'arc & gardant les pieds de ses af
fections des lacs quiluy estaient ten
dus. Máis ce remede fut encore vain,
car cette folle femme comme vne bi -
che blessee d'vn traict demeuré dans
laplaye cherche par tout son dictamc
quelle voyoit (mais faussement) estre
en la presence del'obiecT: qui l'auoic )
blessée. Cette sottise quelque pretex-
Dd ij
4i o Le âefyit ineonsideré.
te dont elle lavoilast se rendit si.con
nue' quelle obligea le Superieur de
Paterne d'vn autte Luxor, qui picque
deialousie empescha les ruses de fa
femme , luy commandant de se tenir
aupres de luy, & ne receuant aueun
. pretexte dauoir congé , qu'elle luy
pust alleguer. Cela la mit en tel de
sordre que sans auoir esgard ny à sa
reputation ny à celle de son mary,elle
se mit à faire des vacarmes, des scan
dales & des tempestes horribles, ius-
ques là le demon qui la possedoir,
transportant son eíprit,que de luy
faire dire à Luxor qu il n'estoit pas
son vray mary , mais que c'estoit Pa
terne à qui elle auoit donné fa foy &
fa parole auparauant qu'elle espousalt
Luxor. Elle ne pouuoit pas se deela
rer plus couuerrement ny oífeneer
plus sensiblement son mary,quipour
empescher qu'elle ne sistdes actions
qui preiudieiast à son honneur & àlà
Le defptt ìnconfiâerê. '42.1
reputation l'enferma dans vnc cham
bre ou cllc demeura prisonniere aucc-
que la rage & le desespoir qu'on peult
imaginer, elle y mourut. Au bout de
quelque temps Luxor faisant courir
lc bruict: quelle n'auoit point voulu
manger , & que de ceste sorte elle
estoit homieide d'elle mesme s'esrant
laissé mourir de faim : Mais la com
mune opinion , estoit que Luxor luy
auoit faict prendre quelque morceau
qui luy auoit faict haster le pas vers le
cercueil. Sefaisant ainsi quitte d'vne
mauuaise femme & Paterne libre de
îa poursuittede cette Proscrpine qui
comme vnefurie estoit tousiours at
tachée à ses oreilles pour l'importu-
ner de choses si absurdes & si eíloi-
gnées de raison que i'aurois hôte d'en
salir ce papier & de conseruer à la
memoire ce qui doit estre enseuely
dans vn eternel oubli . Cependant
nous apprendrons de cet euenemenç
Dd iij
4 *- 1 Le dejpit incon/ìderé.
que d'vn soudain d'cspic larepentan-
ce est ordinairement fort longue, &
qu'il est aise desairc des fautes, mais
malaisé de les reparer.

La Bette Mort d'<vne Beauté.

HISTOIRE XIII.

A Beauté est vne qualité


que les Dames qui la
possedent estiment au
tant que la vie. l'en ay
connuë vne qui nesou-
haittoit de viurc que tant qu'elle sc-
roit belle, en quoy elle fut exaucee
plustost qu'elle n'eust voulu. II y en a
plusieurs qui aimeroient mieux la
mort que de furuiure à la perte de leur
beauté, & pour peu qu'vne maladie
leur face perdre de leur teint ou de
leur embonpoint elle en font plus de
La belle mort d'vne Beauté. 4 15
plaintes que si elles auoient perdu
vne grande partie de leurs richesses.
La Belle Hclene celle qui fut cause de
tant de morts & d'vn siege de dix ans.
estant deuenuë vieille & en vn aage
qui rauage la beauté ( car vne belle
vieille n'est pas vne chose moins rare
qu'vn corbeau blanc ) ne pouuoit
sans larmes voir ses rides dans son
miroir , se plaignant que toutes les
glaces la trompoient , fans considerer
qu'elle n'estait plus que les cendres
d« ce flambeau qui auoit embrasé
toute l'Asic . Vne Dame de nostre
France &ç de nos iours ayant iuré
apres la mort de son mary quelle ai-
moit vniquement de ne se parer ny
mirer iamais, s'estant apres quelques
années veuë inopinement dans vn
miroir & le dueii l'ayant extreme
ment changée, elle demanda de,qul
estoit le visage quelle voyoit dans
cette glace , & ayant eu pour respon~
D d iiij
414 La belle mort d'VnéBeauté-
ce que c'estoit le sien , elle donna vn
dementi pour replique & cassa ce cri
stal en l'accusant de faussete'. 1 ugez par
là combien doibt estre heroïque l'a-
ction queie vay represeter d'vnc bel
le Dame qui se priua volontairement
de ce riche don du ciel qui larendoit
agreable à desy eux à qui elle nevou-
loít pas plaire pour conseruer son
honnestetéquiestoit envn peril eui
dent. Elle cltoit mariée à. Eutique
Gentilhomme de mediocre conside
ration 8c vassal d'vn grand Seigneur
que nous appellerons Crescentian.
Cettevertueuse Portianc estoitvn pa
rangon d'honneur & de beauté cnla
Principauté des Catalons , il n'y auoic
point d'harmonie csgale à la concor
de qui estoit entre elle & son mary,
qui se confiant en la probité de sa
femme, bien qu'il ne fust pas igno
rant qu'il possedoit vne perle qui ne
meritoit pas moins d'estre gardée ep
LaheUe mort d'vne Beauté. 41 j
regardee , ne conceuc iamais vn seul
ombrage de ialousie encore qu'il vist
assez d'yeux pleins de curiosité qui.
beuuoient à longtraicts le doux ve-
nim qui couloit de ce beau visage.
Mais le malheur voulut qu'vn Duc
Catalan que ie nommerois bien^ &
de qui Eutique n'estoit pas seulement
vassal, mais encore offieier & comme
domestique, voyanteette excellente
beauté en deuint extremement ef-
pris. Il applicqua aussitôt son soin à
luy faire entendre fa passion > & par
toute sorte de courtoisies & de libe
ralisez il tafehoit de tirer dans ses fi
lets cette proye qui estoit trop accòr-
te pour s'y laisser surprendre. 1l la
flattoit par misse caiollerics , mais cllc
sçauoit imiter la prudence de laspic,
fermant loreille de la creance à tant
d'ineptes louanges qui ne tendoient
qu'à la ruine de son honnesteté il luy
promettoit d'auancer son mary & ses
42.6 La hehe mort d'vne Beauté.
enfans , d'eíleuer leur fortune &
d'augmenter de beaucoup leurs ri
chesses : Mais elle qui aimoit mieux
vne pauureté honorable que des eó-
moditez acquisesauec infamie rciet-
toit bien loin tous ses propos assai
sonnant au ec tant d'honneur & de re
spect íes responces que le Duc en de-
uenoit de plus en plus enflammé . De
sorte qu'arriué ^'extremite' de fa pa
tience & ne pouuant plus supporter
l'impetuosité desesdeíìrs. Defespe
rant de tirer aucune faueur volontaire
de eette femme il se resolut d'en venir
à la force sc promettant d'appaiser
sonmary partant de biens & depre-
sens qu'il l'obligeroit au silence, & au
pis aller qu'il se defTendroit aisement
d'vn homme plus faible que luy.
Changeant donc de visage &dedis-
cours à Portiane il luy fit assez con*
noistre par ses propos qu'il ressem
blait à ceux qui sont tentez depren- |
La belle mort d'vne Beauté 417
tire par force ce qu'ils desirent &
çju on nc leur veut pas vendre ni don
ner de bon gré. Cette sage Dame tas-
cha de coniurer ce tourbillon qui me-
naçoit sapudicité de nausrage , mais
voyant que ce naturel deuenoit d'au
tant plus farouche quelle le traictoit
auecque douceur , & que dailleurs
redoutant la puissance de ce Prince (il
estoit tel de race) elle creûc qu'il falloit
aux extremes maux appliquer les ex
tremes remedes , & que le meilleur &
plus seur moyen pour le guerir de ía
passion estoit d'en ruiner la cause, ôe
de perdre cette beauté qui luy auoir.
scruy de pierre ^'achoppement . Elle
se laue donc le visage aucc de l'eau
forte qui luy brusla tout lc teint & sici
tomber par cscaijles la peau de fa face,
de sorte qu'en cet estat clleparoissoit
íl hideuse qu'on eust erû que la lepre
l'eust saisie . Le Duc la vit en cette
forme ôc cn eut horreur , mais yne.
4*8 La beUemort d'une Beauté.
horreur sacrée & respectueuse ayant
sceu que le seuldesir de conseruer la
beauté de sa pudeur luy auoit faict
coniurer si eruellement la destru
ction de ce que les Dames ont de
plus rccommandable . Ses iniustes
ardeurs s'amortirent comme qui eu st
porré de l'eau fur vn brasier, masil
luy resta en lame vne si haute estime
de íavertude Portiane qu'il l'aregar-
da depuis comrne vn vaisseau d'élite,
vn temple du sainct Esprit , & vne
image de perfection. Son Amour se
changea en amitié, & amitié saincte
& solide: Car outre les honneurs
qu'il luy defera ilauança de telle for
te son mary & ses enfans qu'il con
fessa depuis qu'il n'eust rien faict
pour eux de si/consideSftble si Por-
tiane sefust rendue à sesdesirs. Euti-
que msfme ne l'en aima pas moins,
au contraire voyant esclatter les ray
ons- de fa vertu au trauers des laideurs
La belle won d'Vne Beauté. 419
de ce visage defficuiré qui auoie esté
autrefois le rauissement de ses yeux,
il ne la regardoit plus que commo
vne chaste laincte Heureuse beauté,
d'auoir esté ainsi sacrifiée comme vn c
pure victime sur l'autel de l honncur.
Puiíse cet acte Heroique viure dans
le temple de la memoire autant de
temps que la Vertu sera en estime
parmy les bons . Et qu'il face honte
à celles qui ne cultiuent les graces
quelles ont receues de la Nature,
auccqu e tant d'art , qu e p our en faire
desiniustes conquestes, & pourluy
fairefeiuird'appast ayx yeux des in-
considerez.
43 ó Les deux?otsons.

Les deux T?oisons.

HISTOIRE XIV.

'Exemple de Dauid nous


faict voir que l'Homitide
& l'Adultere font deiu
crimes quis'entrcfuiuent
ordinaircment,& sont liez l' vn à l'au
tre , en la maniere que Iacob en nais
sant cenoit Esaupar le pied. La raison
en est euidente en ce que celuy des
mariez qui fausse la foy i u ree à fa par-
tic ne peultfe laisser emporteràdau-
tres affe ctions fans souhai tt er que les
premieres soient esteintes , les liens
nouueaux estans contraires aux an-
ciens. Vn Seigneur Parmesan que
nousappelerons Euode ayant espou-
íc vne femme qui n'auoitpas beau
coup d'inclination à i'aimer apprit à
Les deux Poisons. 4u
ses despens que fans le lien d' vne mu
tuelle bien veillanee le mariage est
vne societe fort dangereuse, htàdirc
lc vray n'est-ce pas embraíser vne sta
tue que de posseder vn corps donc
rcfpritestcíloigné. Calisteestoitaur
tant insensible aux carresses de son
mary que si elle eust esté de pierre, &:
n'ayant esté iointe à luy que par la vo
lonté de ses parens donc elle auoit
suiuy le mouuement ; elle auoit si peu
die soin de luy plaire qu'Euode eust
aussi toste fchaufé de la glace que de
faire fauter dans son soin vne estin-
celle de ceste grande passion qu'il
auoit pour elle. Cette froideur ne-
antmoins plaine de meípris ne r'al-
lentissoit point fa flamme, au eontrai
re plus il possedoit ce qu'il desiroit,
plus desiroit-il de le posseder : Mais
voyant que le temps ny les bons trai-
ctemens qu'il faiíoit à cette ingrate
u'amollissoicnt aueunement la dure
4jt - Les deux Poisons.
ré de son cœur, comme les Italiens
sont naturellement ombrageux, il se
douta que qUclquc autre fust ma;strc
du cœur dont iln'auoit que le corps
en fa puissance . Et que peut-estre
dans vne ìouissance legitime l'imagi-
nation estoit adultere. Il ne trouua
son scorpion que trop veritable; car
ayant espié de pres les actions de cette
femme deídaigneusseil trouua (chose
est;! âge) quelle estoit deuenue amou
reuse d'vn de ses domestiques apelé
Elpide ieunc homme: de bonne mi
ne d'vn aage floriísant &d'vnesanré
vigoureuse. Encore que cette ruíec
conduisist ce commerce auec vn se
eret merueilleux & vne dissimulation
prodigieuse querellant sans cesse, &
goiirmandant celuy quelle aimoit le
plus, & ne le regardant iamais qu'a-
uec des yeux quisembloient cílince-
lans de courroux ; si est-ce que leia-
loux Euode penetra le seeret de ce
cœur
Lis deux Poisons. 453
cœus double , or desormais cette ca
chette des tenebres, soit qu'il en fust
auerty par quelque semante, soit que
par vn soin vigilant il eust apperçeu
quelque estineclle de eette puante
rnesche , il fit tant par son attention,
qu'il cognut au vray qu'il estoit tra-
hyj 5e bien qu'il meditait d'en Faire
vne haute vengeance , neantmoins
parce que fa femme estoit de bonne
maison, & appartenoità vn Seigneur
qui ne lúy eust iamais pardonné, s'il
eust vfé contre elle d'vneouuerte vio
lante, ioint qu'il eust rendu maniseste
à tout le monde ce qui n'estoit qu'à
peine reconnu de lùy seul. 1l prit vn
autre conseil, & delibéra dese defíàirc
de ces adulteres, de telle sorte que lá
mort fust la punition de leur crime*
sans qu'il en fust esté accusé comme
autheur. Avant donc aecosté deux
Braues (ainsi appeiie ton en Italie les
coupe jarets & âííaílìns) & faict prix
Amph. Sanglant. Ee
434 L*s deux Poi/ont.
ûucc eux pour tuer Elpide,ilenuoya
cc seruiteur aux champs sous Je pre
texte de quelque commission, & pas
sant par vn bois il y fut rencontré par
les deux meurtriers qui eurent bon
marche de fa vie : car lavant inopiné
ment saiíy ils le tuerent fans aucune
resistance. La nouuelle de cette mort
venue aux oreilles deCaliste,son feu
que si long-temps clleauoit tenu ca
ché sous la cendre de la feinte, se fie
paroistre auec beaucoup d'inconside-
ration,fon mary luy reprochât q u elle
pleuroit & regrettoit vn seruiteur
qu'elle ne faisoit que quereller quand
il estoít en vie, &,que pour son suiet
il auoít esté plusieurs fois en termede
chasser. Cette mocquerie n'est oit pas
vn remede à la douleur de Caliste,qui
s'enfóça depuis cette perte dans vneft
ptofonde melancolie, & dans vne fi
rafeheuse humeur , qu'elle n'estot
plus supportable à son mary, quipour
Les deux Poisons. 43 j
ÍS deffaîre d'vn fardeau si fascheux cuc
recours à la subtilité si commune aux
VltramontainSjd'assaisónervn mor
ceau qui bouschc le passage des vi-
úre.c. ! ls sçauent si dextrement mesna-
«ger les poisons , qu'ils les font durer,
autant qu'ils veulent, en forte qu'on
ne se puisse appereeuoir qu'ils ayent
mis la mort dans le sein de la person
ne dontils se veulent,deffairc. Euodc
bon ouurier en cét art en fit donc
prendre vne lente à Caliste,qui mi-
iiant peu a peii les fondemens de sà
vie, lamenoit pas à pas au tombeau.
Élle s'en apperçeut à la firi^ mais trop
tard pour y apporter du remede, par
ce que ic venin s'estoit emparé des:
parties nobles , d'où les antidotes ne
pouuoient pltís le destacher. Aux dis
cours de raillerie , & aux traicts pic-
quaris iúfques au vif que luy lançoit
Euòde , elle s'apperceut bieft qu'il
iuait defcouucrt: la verite de fes larre-
4}6 Le s deux P oisons.
cins aucc Elpide, &c qu'ayant faict
tuer cet homme, il lauoit en suitte
empoisonnee. Ce qui la fit resoudre
par desespoir à ne mourir pas fans sa
tisfaire à son esprit irrité par vnc bon
ne vengeance. Comme elle n'estoit
pas moins instruicte en la connohîan-
cc des venins que son mary, elle luy
en fit prendre vn si violent que trois
heures apres elle eut ce furieux plaisir
de le voir mourir deuant fesyeux,pre-
nant pour benedictions les maledi
ctions contre fa trahison & son infi
delite', qu'il vomissoit au mesmetéps
que son ame destmparoit de son
corps. La Justice se íaisit de Caliste,
qui ne nioit point d'auoir rendu le
chánge à ce mary qui lauoit empoi
sonnee elle mesme : & soit qu'elle
preuinst la honteuse mort qui la me-
naçoit par vnc poison plus forte, soit
que celle qu"elle auoít prise fist son
efïect, elle mourut dans la prison auee
La, Fortune infortunée. 43 7
l'infarac renommee d'homicide Qc
d'adultere.
S

Lafortune Infortunée,

HISTOIRE XV-.

Ans ces grandes plai


nes qui ont , comme
ic eroy , donné le nomà
la Champagne le labou
reur Pnuat estoit atten
tif à cultiuer fa rerre & à y faire de
larges sillons auec le coûtre de fa char-
rue. Lors qu'vn Cheualier venant à
„ trauers champs & d'vn quartier fort
cíloigné du chemin, luy demande fi
pour vne bonne somme d'argent il
íc voudrait charger de la nourriture
d'vn enfant de bon lieu, mais dont le
perc&lamercnevouloient pas estre
connus, luy faisant esperer outre les
43 8 LaFortune infortunée!
pistoles qu'il luy monstroit que cet
enfant, pourroit vn iour estre cause de
sa bonne fortune. Le paysan csbloùy
à la veuë de cet or, & qui auoit en ía
maison la femme de son fi!s,fort bon
ne nourrice, prend ce doux faix,&
fans faire plus longue enqueste le por
te chez luy tandis que l'hommedc
cheual picque & disparoist en peude
temps deuant ses yeux. Ce petit pou
pon que nous appellerons Miuian fut
eíleué dans la famille de Priuat com
me son petit fils, & comme il auoit
vn rayori de Noblesse fur le front, en
core qu'il vefeust parmy des paysans
son humeur n'estoit pas villageoise.
1l n'auoit rien de rustique ny au corps
ny en l'eípric, vnc beauté extraordi
naire^ vne taille droitte, vnc adresse
merueilleusse, vn courage cfleué,tous-
iours le Capitaine & le Maiftre de
ceux de son aage. Vn Seigneur pas
sant vn iour par íc village qù il de* j

_
La Fortune infortunée. 439
meuroit le trouua si agreable & sì
gentil qu'il eut la curiosité de sçauoir
q tu il estoit, & il n'en apprit autre
chose que ce que nousenauons dir,
Priuat son perc nourricier n'en sça-
chant pas dauantage. Alors Macrin
(c'est le nom de ce Seigneur,' presse
da desir de voir à quoy íc termineroit
la bonne ou mauuaiíe fortune de cet
enfant, qui auoit ic ne sçay quoy de
grand & d'asseuré dans le front, fit
resolution de l'emmener en vncPío-
utnee voisine où estoit fa demeure.
Niuian pouuoit auoir treize ou qua
torze ans , il le donna pour Page à
Abondante fa femme, qui le receut
comme vn present precieux:Elle estu-
dioit les actions, & le regardoit com
me vn modele de gentillesse & de
perfection, Elle l'ayma auísi tost de
telle sorte qucMacrin se repentit pres
que de luy auoir baille , parce qu'il
Ccm.bJoit que depuis la venue' de cc
440 La Fortune infortuné*.
Page cllc n'eut plus tant de soin ny
d'amour pour ses propres enfaos, fai
sant de ce beau fils son idole. Elle le
faisoit si braue que cette pompe allois
à l'exccs. Et Niuian se rendoit si sou
ple à íes volontez & si complaisant,
qu'il estoit le charme de son esprit &
le paradis de ses yeux. Quiconque
touchoit ce Page l'offençoit estran-
gement, & s'il eust esté moins enfant
lans doute Macrin eust eu íuiet d'en
coneeuoir de la ialousie. II vëseut
quelques an n ees en cette condition,
çroiíïant tous les iours en beauté, en
grace, en adresse, & se faisant mesme
ay mer de son Maistrc, mais non pas
tant que de fa Maistrcsse,qui en estoit
plus folle qu'vneíìlle n'est de sa pou
pee. Elle le faisoit friser, poudrer &
' parfumer comme sUl eust esté vne
fille ; & s'il se trouuoit mal elle le scr-
uoit auec des soins & des aílìduitez
incroyables. Macrin alloit souuent \
' 9
« V -
La Fortune infortunée. 441
la Cour, mais la Cour de fa femme
estoit autour de son Page. Estant à la
Cour il se trouua engagé en vne que
relle oû il fut tellement blesse qu'il en
mourut au bout de trois iours,laissant
Abondante vefue à laage de quaran
te-deux ans. Niuian en pouuoit auqir
dix-huict, & estoit en vne fleur de
beauté digne d oecuper tous les pin
eeaux des Peintres Abondante, que
le respect du mariage auoit retenue
dans le deuoir 8c dans les termes de
lhonncstetc,.ayant par le temps sei
ehe les larmes qui penserent noyer ses
yeux en la mort de son mary, com
mença à ietter sur le viíage de Niuian
des regards autres qu'aúparauant ; &
des eaux de ses pleurs sortirent des
flammes qui embraserent son cœur.
Elle luy faict quitter la casaque, &
dans l'habit de deuil où elle s'estoic
enfermee, & qu'elle fit prendre à rous
ceux de fa maison clic trouua des gra-
44* La "Fortune infortunée.
ces nouuel'cs cn Nmian , comme si
cllc cust rencontré des charbons ar-
dans fous des cendres. Pourquoy
m'arrestay-ie contre le dessin de la
bricueté à depeindre la naissance & le
progrcs de cer Amour ? elle bruíle
pour Niuian, & eette passion àqui on
met vn bandeau fur les yeux, fermanc
les siens, à ce qui la pouuoit retirer de
eette affection, elle ne les ouurc que
íùr l'agreable frontispice de ce palais
enchanté. St quelque fois la raison luy
darde íes rayons à trauerslesnuags
qui offusquent son esprit , & luy re
presente que c'est vn garçon dont la
naissance est inconnue, elleprend de
là occasion de croire que c'est le fils de
quelque grand Seigneur, & qu'il a
trop bonne mine pour estrcd'vn sang
ignoble. Si elle pense que c'est vn va
let, elle adiouste qu'il luy vaut mieux
espouíer vn feruiteur quvn maistre,
&c qu auec le plaisir du mariage çllo
La Fortude infortunee. 445
.aura encore ccluyde commander, &:
de s'exempter de íubiection. Si cllc
Kgarde la disposition de l'aage,elle
appelle à lïncertitude de la mort, qui
faict: que les ieuncs gens sont auíïì peu
asseurez de viure que les personnes
vieilles. Elle alloit à grand pas au ma
riage par ce chemin, mais le remord
de l'interest l'empeíeha de cmgjer à
pleines voiles ou elle desiroit. Ella
cust perdu la tutelle ou garde noble
de ses enfans en se remariant; & re
duite au petit pied de son douaire, elle
n'eust pas eu le moyen de soustenir le
grand vol cju elle auoitpris. Deplus»
elle se fust rendue' la risce & la fable
de toute la contree, & tant sesparens
propres que ceux de son mary eussent
faict des efforts pour rompre son des
sein. Elleremetau temps l'accommo
dement de toutes choses, cependant
la conuoitisc la presse,l'obiect est pre
sent & en sa puissance, ne vous estorç-.
4 44 £4 Fortune'infortunée.
nezpasdesacheute. Elle trouua son
Adonis assez dispoíc à luy complaire.
1l estoit ieune,clle estoit artificieuse,
elle luy perfuada ce qu'elle voulut i
çlle cíbloiiit les yeux de eet adoles
cent de presens & de belles promes
ses, elle luy fait voir que fa fortune est
en ses mains, qu'elle le rendra riche &
heureux s'il s'accommode à ses desirs:
ilserédàscs voiontez,& elle ioùitàla
íourdinc deceiuy qu'elleaymoitdesi
lógue main, & dót clic estoit idolatre
Elle luy raid voir quelle ne le peut
espouserouuertement sans ruiner ses
affaires, mais quelle ny manquera pas
en sa saisson , cependant elle luy pro
met ce quelle veult , & se faict pro
mettre de luy ce qui luy plaist sur ees
simples formalisez qui sont assez peu
considerables en iugement, ils viuent
auecque la liberté d vn raary & d'vne
femme nepenfans point commettre
d oírenee, & Abondante se promet-
La Fortenc infortunée. 445
tant que ce commerce venant a se des-
eouurit clic mettroit aussi tost son
honneur à l'abry par le mariage. Elle
vescut trois ou quatre ans dans ces de-
lites , mais l'autoritéquc prenoit Ni-
uian dans sa maison & dans le gou-
uemement quelle luy donnoit deses
affaires , iointe aux priuautez & fami-
liaritez excessiucs qui paroissoient en
tre cllc S>c luy d'vn murmure domesti
que firent incontinent vn bruiótpu-
dÌìc qui croissant par son progrés co
rne les fleuuespar leur cours prescha
sur les toits cc qui se faisoit dans les
chambres, & manisesta la cachette
des obscuritez.Cela pourtant nc preC-
sa point Abondante à espouser Ni-
uian pour ne perdre le maniment du
bien de ses en fans dont elle souste-
noit 1 e lustre de sa vanité. O r vo9 sçau-
rez que Niuian estoit fils d'vn Sei
gneur de marque à qui nous donne
rons le nom de Lambert qui en ses
446 La Fortune insoetunee.
icunes ans & du viuant de son perc
auoit espousc clandestinement vne
fille d assez basse qualité de qui Ní-
uian auoit pris naiíîance. Cette fille
estant morte quelques ánriees apres
auoir mis Niuian au monde laissa
Lambert en la liberté de prendre vn
autre party. lleípousadoncRogelle
fille de fa qualité de qui il n'eut que
deux filles. Estant l'aisnéde íà maison
& en possedant les fiefs qui estoienr
substituez à des mafles à l'exclusion
des femelles , il auoit vn extreme des-
plaisir de voir ses filles frustrees de son
heritage qui deuoit passer à ses nc-
úeux. De longue main il auoit esté at-
tacqué de Indisposition de la pierre,•
& s'en voyant presse iusques à vne ex
tremite si grande qu'il aimoit autaní
la motr que de viure en de si rudes &
continuelles douleurs , il se resolut de
se faire tailler,& parce qu il preuoyoil
lc hasard où il se raettoic il voulut dis-
Lu Fortune infortunée. 44^
poser de ses biens & puis mettre son
ame en estat decomparoistre deuanc
le tribunal de Dieu. Ce fut icy que la
nature fit son effect, & que rappelant
cn sa memoire celuy qu'il auoit ou
blié par l'eípacc devingt-deux ans, il
faict chercher Niuian pour l'appeler à
sasucceflion & le rendre heritier de
son nom & de ses armes. L'homme
qui l'auoit remis à Pnuat estoitmort
& Priuat aulli , mais la belle fille de
Priuat qui l'auoit nourry estant enco -
re en vie donna de celles enseignes
qu'en fin il fut trouué en la maison
d'Abondante où il auoit esté esteuede
la sorte que nous auó s reprefenté. Ces
nouuelles n'apporterent pas moins
d'estonnement à Niuian qUedeioye
a Abondátequi crût lors que ses sou
haits seroient glorieusement accom
plis , & que son second mariage aucc-
que son beau Medor seroit plus ho
norable que le premier. Niuian mote
448 La Fortune idfortunee.
acheual & part promptement pour
aller recucilir vne si bonne fortune;
son pere raui d'aise de le voir si beau
& siaccompli benit Dieu de luy auoir
conferué vn tel heritier : Il declare
son premier mariage & le public &
reconnoisl Niuían pour son fils le
gitime qu'il institué son heritier, &
de ceste façon se mit à lataille . Cette
cure ne reussissant pas & la gangrene
s'estant mise à la playe il fallut mourir
& Niniatì se vid presque aussi tost pri-
ué de son perc que reconnu pourson
enfanti llíe trouueneantmoins en la
possession des biens ou Lambert l'a-
uoit mis en luy recommandant Rd-
gelle ta seconde femme &e ses sœurs.
Les neueux de Lambert qui abboy-
oient 'l y auoi t long temps apres ceste
succession s'envoyans frussez parla
venue inopinee d~ Niuianentrenten
des desespoirs & en des fureurs deme
surees: lis le veulent mettre en proees
&dc
La Foftune infortunée. 449
6c debatre les heritages qu'ils croyent
leur appartenir, faisant declarer nul
comme clandestin lepremier mariage
de Lambert. Abondante suruint là
dessus, & fassantsouuenirNíuian des
bons offiees qu cllc Juy auoit rendus,
& des promesses qu'il luy auoit faictes
de í'çspouser, le íòmme de les accom
plir, & de la prendre pour fa femme.
Niuian, ou aucu.gle de fa prosperité
nouuelle,ou las des embrassemens
d'Abondante, que laage auance ren-
doit moins agreable, luy rcípondit
aucc non moins de discourtoisie que
d'ingraritude, que comme elle auoit
meipníe de lelpousser lors qu'elle
peníoit estre plus que luy, il iuyren-
doit son change se voyant estre plus
qu'elle ',> au reste, que de mille ferraeni
amoureux on n'en feroic pas vnc
bone obligation Abondante si hon
teusement rebuetee, & se voyant-per
due d'honneur & de reputation;, eon-
Amph. Sanglant. Ff
4 {o LaFortune infortunée.
ceut vn tel regret de la mesconnois-
jfàiîcedeceluy qu'elle auoitayméplus
qu'elle mesrae : qu'estant de retour
elle sc mit au lict, d'où elle ne íorric
que pour estre mise dans le cercueil.
Niuian coupable de cette mort n'en
porta pas loin la punition: car ses cou
sins impatiens des longueurs de la Ju
stice, & faisans à la mode de nostre
Noblesse, qui en ce temps- là sc faisoit
iusticc à elle mesme par l'abominable
vsagedes duels, l'ayant faict appeller
pour remettre la decision de leur dif
ferent au sort des armes. Niuian se
trouuaaulieuassigneauec vn second,
& comme il auoit esté efleué par A-
bondanteplustost en Paris qu'en He
ctor, &c en Adonis qu'en Achille, il
tomba fous l'espee de l'aisnc de ses
cousins,qui luy fit perdre furie champ
la vie & 1 heritage. Telle fut la For-
tune infortunee de Niuian, qui vif
comme vn esclair naistre & mourir
Là Fortune insortu née. 451
son bon heur en peu de iours, con-
rioissant par experience que la felieite
de cette vie. est ,vn court songe, ou
plustostl'ombred vn songe, & sem
blables à ces debiles vapeurs, qui s'ab-
battenc presque auílitost qu'elles s'e-
leuetit. Ce n'est pas à nous de sonder
les secrets de l'abyfme de la Prouiden-
ce; car qui a iamaisesté au conseil de
Dieu ? mais íî on peut donner fans te
merité quelque those à la coniecture:
il me semble que l'ingraritude dont il
auoit-indignement payé tant de bons
offices qu'il auoit receus d'Abondan
te, le rendoit indigne de ioiiir long
temps du bon heur qui luy estoitar-
riué. .j

*f ij
4 5 2- La prompte Credulité.

La prompte Credulité.

HISTOIRE X V I.

j£ Eluy qui croie trop tost,


dit le íacré Texte, est ìe-
ger de cœur. L'honneur
.âi^§§^C? du Roy de gloire, dit le
Psàlmiste, veut estre accompagné de
iugement. La soudainete a cela de
miserable, qu'elle traîne à sa fuite de
longues repentances : la colere & le
desespoir font faire des coups à la
chaude dont on a tout loisir de s'en
desplaire. Vous allez voir toutes ees
veritezestalees fur le theatre de l'Hi-
stoire que ie vay tracer. Les Allemans,
quoy qu'habitans d'vn climat froid,
font neantmoins prompts & bouil-
lans : de là vient lc prouerbe d'vne
querelle d'Allemand, pour dire vne
Laprompte Credulité. 455
colere soudaine, ôe qui a plustost faict
son coup qu'elle n'y a pensé, foudre
qui precede son celais. En vne ville
du Dioces? de Saltzbourg Peregrin
gentil personnage d'aiTez honneste
famille, mais de petits moyens, eut le
cœur aíTez bon pour cíleuer ses desirs
vers Euphrase, ieune Damoiselle, de
bon lieu & fort riche, son courage
suppleant à ses forces, & fa genrilleslc
luy tenant heu de pouuoir,il fir tant
par &s aíììduitez & íes industries qu'il
s'insmua dans les affections de la fille,
ôe íi auant, que comme ildesiroit par
le mariage passer ses iours auec elle:
elle de son costé ne pouuoit viuresans
luy. Ils tindrent leurs flammes secret-
tes autant qu'i;spûrent,sçachans bien
que les parens de la fille,qui n auoient
autre idole que le bien & l'interest,
s'opposseroientàleurs affections auffi
toft qu'ils enauroientlaconnoiíTan-
ce. Ils viuoient donc en compagnie
Ffiij
454 LaprompteCredulisé.
&e deuanc les yeux du monde aucc
vne indifference estudiee, qui tçnoit
beaucoup plus de la froideur que de
la paífion : mais la frequentation, qui
c^t l huile decefeu,defcouurit •. larin
leur intelligence, & à trauers leurs
mines contrefaites leurs desseins fu
rent euenrez. Aufli toit les parens
d'huphrase íe mettent en peine d'e-
íleindre cc f u,quiestoit deuenn vn
embrasement dans le cœur de leut
fille, ll n'y a rien que les Allemans
ayent f n plus grande horreur que de
se mesallier, comme sçauent ceux qui
connoissent les mœurs de cette na
tion : & parce que Euphrasc auoit
quelque degré de noblessejquiman-
quoit a Peregrin, ses parens nc la bat-
toient d'aucune plus forte piceeque
de luy remonstrer le tort qu'elle feroit
à leur sang de le mester auec vn moins
illustre que celuy de leur race. Et cer
tes, quoy que les Allemans soient te-
La prompte Crédulité. 4jf
nus pour vne nation des moins ingé
nieuses &: vaines d'entre les Europea-
nes, fi est-ce qu'en ce point de la no
blesse & des alliances, ils < nt plus de
considera- ion qu'aucune autre: & on
peut donner cette louange à la gran
deur de leur courage, que la plus pure
& ancienne noblesse qui soit au mon
de se rrouue parmy eux. C'estoit done
là la principale batterie que les parens
d'Euphrase pointoicm con tre son af
fection pour Peregrin.mais 1 amour
qui c'gale lesinegalitez, & qui vnit les
enoscs les plus cíloignees, tenoit fort
dans ion < œur , & surmontoit ces
foibles oppositions. Eile confesse
qu'elle l'ayme , &c l'ayme tellemenr,
qu'il n'y a plusdep'ace en son cœur
pouraucunautre:&qucsion luy re
fuse cec homme *pour mary elle es-
pouseravntombeau.Lcsparensapres
auoir employé les moyens les plus
douxj & les persuasions qui leur íemr
P f iiij
45£ La prompte Credu lité .
bloientlespíus iustes & rajíonnâblcs
pour la guerir de certe paflîon,& la
destourner de l'inc'.îna'ion qu'elle a-
uoit pour ce personnage, voyans ces
remedes munies, parce que cette afc
section auoir ierté de trop pro tondes
racines en son ame,seseruentdelenr
authorité pour arracher cette folie de
son esprit par des moyens plus rudes:
ils iuy defendent la communication
auec Peregrin,& menacent de faire
vn mauuais. tour à ce ieunc homme
s'ils s'apperçoiuent qu'il pratique leor
fille, & qu'il continue auec elle ses in
telligences. Mais que ces defenees
sonrfríuolles contre vne si puissante
paillon que celle qui anime ces ieunes
gens: au lieu de les disjoindre ils les
resserrent de vnkTent plus, n'y ayant
rien qui soit plus desiré que ce qui est
plus defendu , te la contrarieté pit-
quant Fappetjt de la mesme façon
qu'en, Jiyuer le feu est plus ardanç
La prompte Credulité. 457
quand le froid est plusaspre. Les in-
uentions de s'entreuoir ou de s'écrire
furent plus subtiles en ces esprits que
les empeíchemens de ceux qui cf-
pioient leurs actions : &c quelque rc-
monstrance que les parens d' Huphra-
seluy fissent elle demeuroit tousiours
ferme en fa resolution, ils ereurent
que l'vnique moyen de !a v.incre
estoit de la donner à*vn autre que
Peregrin:íls luy cherchem donc vn
party conuenabîe , & ayant trouuc
Domnole,ieunc home égal en biens
& en naissance, & dispose à prendre
Euphrase pour femme si cl! e le vou-
loit pour mary, ils pressent cétte al
liance autant qu'ils peuuent , &e la
fille y resiste de toutes les forces.
Quelque mauuais traittement qu'elle
fìstà Domnoíc pour l'estoigner d'elle
il auoit trouué fur son visage des
traits si charmans qu'il ncfepouuoit
empeseher de la desirer, & ayant la
458 La prompte Credulité.
parole des parens il esperoit rousiours
que cette fille seroit trop fòible pour
y resilier long temps, & qu'en fin elle
seroit contrainte de se rendre à leur
volonté: & d'efsect sesparensla tien
nent prisonniere, & luy font sentir
rant de rigueurs quereMuë de sortir
de tant de peines par vne mort, puis
qu'aufli bien toute esperance depos-
íeder Pcregrin luy estoit ostee. Sur ee
furieux dessein elle contrefait la ma
lade, & feint d'estre atteinte d'vnmal -
de coílé sì vehement qu'elle en perdit
Ja respiration ; chacun sçait que la
prompte saignee est le souuerain re
mede de la pleuresie, & c'estoit à ee
deíïcin qu'buphrasc fit cette feinte,
on la saigne done, & elle fit semblant
cfe>se sentir soulagee. Mais voyez son
stratageme, apres auoirescrit à Pere
grin auec son sang des protestations
d'amitié inuiolablc, elle luy declare
qu'elle se va deíbander lc bras pour
La prempte Credtdtte. 459
mourir par la perte de son sang, luy
iurant qu'e'le mouroit à luy , puis
qu'elle n'auoit pû obrenir de la cruau
te de ses parens de viure sienne Ayant
remis cette lettre à celuy qui luy en
faisoit tenir de la part de Peregrin :
elle s'enfonce dans son lict,& deíban-
de son bras, resolue de se laisser def-
faillir par l ecoulement de son sang.
Et íans doute fa pensee eust esté suiuie
de l*cfïect , ïi par vn bon-heur ines
pere sa mere la venant voir ne l'eust
trouuc éuanoiiie, & toute baignee
dans ion sang. Elle crie aussi tost au
secours,& quelque diligence eue l'on
apport A\ elle en auoit tant perdu
qu'elle demeura en íìncope quelques
heures fans pouuoir reuenir de cette
pasmoisson, si bien que le bruit courut
auíïì tost par toute la ville qu'elle
estoit morte : Quelques Medecins
mcssmcs de ceux qui la virent en cet
estat la tindrent pour passee, & Pere
46o La prompte Credulité*
grin ayant rcceu cette triste nouuellc
d' vn d'en creux, appliquant trop pro
prement sa creance à cet accidenr, re
solut de quitter pour iamais vnc terre
qù il ne pourroit viure fans mourir
touslesioursmil'efois par la violenee
de ses deíplaisirs. Il monteàcheual,&
s estant durant Ianuictdesrobéde la
veuë des siens, il s'en va du coste' d'I
talie, où il auoit determine de se reti
rer si D omnole eust sur son visage es-
pousé sa maistresse. II s'en va done
rongé deplus de regrets que lesté n'a
de fueilles, ôe faisant deux fleuucsde
ses yeux il estoit mal-aísédeiuge4:sil
alloit ou par eau ou par terre. Cepen
dant qu'il s'cíloigne d'Euphrase, qu'il
tient pourmorte, cette fille secourue
de beaucoup de remedes reuient de
bien loin saluer la vie : mais si paíle &
defíaicte,que la mort mesmene l'eust
pas prise pour vne personne viuante;
elle fut vn an tout entier dans lc lict
La prompte Qrtdulite* 46*
comme paralitique, &e comme on ne
la voyoiu point par la ville chacun la
te n oie pour morte : ce qui confirma
le bruit de fa mort qui fut mandé à
Percgrin, qui ayant roulé par l'iealie
durant einq ou six mois, las de traîner
dans le monde vne vie vagabonde Se
miserable, se resolut de íc faire Moi
ne., & d'enseuelir dans vn Cloistre
tous íes desplaisirs. Ce fut en Sicile,
cette líle qui en fertilité n'a point ía
pareille au monde,qu'il se ietta dás vn
Conuét, & pource qu'il n'auoit point
de letcres,ne pouuant estre Prestre,il
se contenta de la qualité de Frere- lay,
Tan de son Nouiciat expiré il futad-
mis à laprofeílion dont il ficí^àuoit
la nouuellc en ion paysauant qu'on
seeust qu'il eust pris Phabit de M oine.
Cependant Eaphrase soit par fa bon
ne cónstïtuiio 11 , íoit par la vigueur de
fa icuncífe, soit par l assistance des
siens reuint àeonualescence & peu à
A
4 6i Ld prompte Credulité.
peu reprit cet embonpoint & cettá
beauté dont ì'iâéc ne s'estoit point
effacée du souuenir de Domnole , le
temps l'ayant tendue plus sage Pay
ant eu tout loisir dans lelict de se re
pentir de sa folie quil'auoit mise sur
bord des deux morts temporelle &
eternelle elle prit vn meilleur conseil,
& sur l'auis quelle eut que Peregrin
s'estoit faict moine & auoit faictpro-
feííìonìelle crûtqueceseroit vne va
nité toute pure de penser dauantage
à luy , veu mesme qu'vnc longue ab
sence ayant passe l'esponge sur les
traits de son visage quelle auoit em-
praints dans le cœur, & toutespoirde
le posseder luy estant olìé iìn'y auoit
plus d'apparence de se tourmenter
pour cette affect on La perseueranec
deDomno'e luy toucha le cœur, &
sans vne ingratitude inexcusable elle
erût ndpouuoir luy desnier vne reci
proque bien-veiilan.ee Elle luy tes-
La prompte Credulite. 463
moiçne donc des regrecs du paííe &c
luy promit de iiaimer à l'auenir & de
rendre à ses parens toute obeissance.
Durant quelesaffaires dexe mariage
s'acheminoient Pcregr n eutauis que
cette fcuphrase qui auoit esté morte
en son opinion durant deux ans estoit
encore en vicauíïi belle que iamais &
preste de rendre aux desits deDom-
nole fur lanouuelle queUe auoit eue
qu ils estoit couuertd'vn froc. Quel
aílault au cœur de nostre Moine qui
ne s'estant ìette dans le ( loiilre que
par melancolie & par desespoir íe re
pentit aussi tost d vn essect dont la
cause estoit fausse . Apres quelques
refueries & consultations il íe desro
be du C'oistre va à Rome pour se fai
re diípenses descsveux. ìl y remon-
stre qu'il estoit dans le monde engagé
de parole & par elcnt à vne fille à qui
il auoit donné sa foy & de qui il l'a-
uoit reccué. Que la croyant morte
464 La prompte Credulité.
pressé de desespoiril s'estoit ietté dans
l'cíbt monastique où ilnefuítiamais
entré s'il 1 eurt fccuë en vie, qu'ayanr
depuis este aduerty de fa conualefcen-
cc il demando t l'abíolution des veux
qu'il auoit faits fur cette fausse opi
nion. Soit donc qu'il obtint ce qu'il
demandoit , soit qu'il fust refuíe* tant
y a que quittant l'habit & ayant des
lettres de dispense ( fausses ou v rayes
c'eftcequcieneíçay pas) i! va en dili
gence en son pays , & s'y rencontre
comme les accords de mariage d'Eu-
phrase& de Domnole elìo ent des»
faits & ler- fiançailles fur le point d'e-
stre celebrees. Il tonne son opposi
tions ayant parle à Euphrafe à qui
il raconta l'histoire de fa vie depuis
son absence, cette riiie sou quelle cuit
tourné toute son arFcòtion vers L)om-
nole^oit quelle cuit vue íeeretteauer-
íion de tomber entre les bras d'vn
Moine derfrocqué, soif qu'elle eust
Laprompte Credulité. 4^ ç
que^ue soupçon que ladiípence de
Peregrin neturt pas legitime, tanty
a qu elle tesmoigna aslez à Peregnn
quelle auoit changé d'humeur &c
d'inclination, & que le trouble qu'il
venoit faire àlafelte neluy estoitpas
agreable : ce qui mit Peregnn en tel
defespoir qu'il íe reíolut de mourir
oud'oiter Sa vieàDomno!e,&d'e Tecfc
allant bien armé pour l'attaquci en
quelque lieu qu'il le rencontreroir.
Domnole en cita: auei ti n'alloit plus
que bien accompagné & en delibera
tion de se defíendre; il fiança Luphra-
se sur le visage de Peregrin quitenanÊ
cela pour affront bouilloit j'vne ex
treme colere. Colere qui laucugla de
telle sorte que comme vn sanglier fu
rieux qui se iette au tráucrs d'vnc
meutte de chiens 5 tout seul auec vn
courage ou plústost vne rage incroya
ble, il íe letta au milieu de ceux qui ac-
compagnoient Domnole qu i! appe-
Amph, Sanglant. - Gg
4<S 6 La prompte Credulité,
ìoit le voleur de son bien, St l'ayant
blessé legerement ii fur aussi tost ae-
eueilly de rant d'especs,que lardé de
toutes parts il vomit ainsi son amc
aucc son sang. Cette mort ne fut pas
vangee, parce qu'il auoit esté l'atta-
quant, & les autres n auoient esté que
defendeurs. Ainsi finit cet homme à
qui la credulité trop prompte fit faire
vne échappee telle que nousTauons
depeinte: & Domnole estant guery
espousa Euphrase,aprcs vne longue
patience, auec des contentemensqui
ne se peuuentdire.
!
Lt Violement. 467

Le ViolemenP.' ú >
1 1. "' ... ni 1, ne.1 '.; .
H ISTO IRE) r XVII.
h . • fìi': ,: •

Elon nostrc commune


façon déparier nous ap
pelons Amitié la bien
veillance d'home à hom
me, au de femme-à fem
me, & 1*A mour celle d homme à fem
me, ou de femme à homme. Mais^
combien sont grands les auantages
de l'amo.ur fur l'amitíé ? & combien
son feu eít il plu^ cuisant & plus actif,
puis que l'amour faict violer les loix
del'amitié les plus inuiolables:3 Tan-
disque straton & Antonian estaient
garçons ce n'estoit qu'vne ame en
deux corps, rien ne les pouuoit sepa
rer , mesmes desplaisirs & meímes
ioyes, mefmcs intereíls, mesmcs paf-
468 LeP'iolement.
se temps: tour est oit commun entre
eux, & nul ne pouuoit dire quelque
chose sienne, puisque chacun estoit
plus à son amyqua soy-mesme. Cc
pendant l'amour dont la vertu est si
vnissante, met de la diuision en cette
amitié. par la ren contre q ue vous allez
entendre. Apres qu'ils eurent passé
ensemble leurs plus vertes annces,&
que les plus forts mouuemens de la
ieuneííe estans refroidis, ils voulurent
penser à leur fortune : ils peníçrent
que Tvniquc moyen de íe retirer de
toute desbauche, ôe de prendre vn
train de vie plus reigle & plus asseuré
c'estoit de íc marier. Tandis qu'ils
font en cette quelte 'ìtraton fit ren
contre de Vienodore,ieune Damoi
selle fort vertueuse & de bon Iieu,&
qui aux moyens & à la bonne nais
sance ìoignoit vne beauté qui n'estoit
pas des vulgaires. Ce fut là le belob-
iect qui fie conteste de son humeur
Le Zfìolement* 469
auparauant volage &c cfui triompha
de sa liberté. D'abord à ce lieu d'hon*
neur que par la porte du mariage ny
il n'en falloir pas esperer nyluy mes-
mc n'yauoit pas d'autre pretention,,
conduisant donc sa barque selon ce
dessein, il sceut si bien mesnager le
vent desabonne fortune &íetrou-
uásibon Pilote qu'il arriuaapres vnc
íage & heureuse recherche au port
defiré. Antonian qui par le droict
d'amitié prenoit part à tous les inte-
rests & à tous les contentemens de
son Amy fut extremement aise de
voir qu'il eust si heureusement ren
contre en vn marehé qui reusissoit à íi.
peu de gens. Ce mariage de Straton
&deMenodorcsepouuoitdirc tout
de roses si l'amitié d'Antonian n y
fust venu semer desespines sanglai
tes dont les funestes essects apparoi-
stront auprogrezdece narré. Quel
que societé & communion qui soit
Gg iij
47.0 Li'ZSìùtement-
enrrc des-Amis.chacun íçait quelle nc
passe point iufques aux femmes, &
que le lict non plus que le trône ne
veult point,de .compagnon ',> neant-
moins la familiarité que l'infidele
Antonian auqit chez Straton son
amy luy ayát donné í.uiet de ietter sur
Menodore des yeux pleins d'adul-
tere, il vint par ces regards imoníide-
rez aux desirs illicites , & de ces deíirs
aux complaisances , aux entretiens,
aux aífetteries , aux caiollerics qui ont
de coustume de preceder les mauuais
desseins. Menodore qui estoitThon-
nesteté,mefmé , & qui ne voyoitque
par les yeux de son mary , voyant l'e-
stat qu'il faissoit de lamine de cet ho
me qu'il tenoit vn autre soy-mefme
ne pouuoit qu'elle nel'estimast &cn
suitte qu'elle ne luy fist tous les ae
cueils que la bien-seance &la pudeur
peuuent permettre ce qui estoit
pris par Antonian pour des. faueurs
/ LeZJìolement. 471
nourricieres de ies esperances ( tantil
est vrayque nous nous promettons
aisemenr ce que nous souhaittons
auecpaífion:) Au commencement il
seconduisotauecque tantd'accorti-
se pour n'oríencer par sc•^ priuautez
les yeux de son Amy & ne luy donner
àconnoistre 1 alteration de íoname
que M enodore méme ne sçauoit que
iuger de ce dissimulé qui contrefai-
sant le reserue encore qu'il fust bien
csmeu souffloit le chaud & le froid
d'vne mesme bouche: Car aux louan
ges qu'il luy donnoit de fa beauté, de
ía bonne grace , de fa gentillesse , par
où il tasenoit de preparer son cœur
aux impressions de fa passion, ;il eu
adioustoic tant d'autres deson Amy,
l'estimant heureux d'estre possesseur
d'vn tel tresor, qu'il estoit mal-aisé de
deuiner s'il la loiioit ou à cause de luy
ou pour l'amour d'elle . Mais enjìn
presse de la violence de ses desirs il luy
G g iii)
r47 2. Le Violentent.

salut parler plus clairemèt:car Meno-


dor qui n'eust iamais imaginé vnc
si lafehe trahison en vn tel Amy nc.
respondoit que par compliment à
toutes ces eaiolleries, & luy tesmoi-
gnant plus d honneur & moins d'A
mour quil ne desiroitj il bruíloit a
petit feu aupres de son remède, expe
rimentant qu'il n'y a point de plus
grande gesne que la presence d'vn
©biect souhaitte & deffendu. Il íe
descouurit done & par yn coup sinon
de lancette au moins de languette il
fit sortir le pusinfamede l'apostume
qu'il auoit dans lerceur. Devousdi<
reauecque quelle esmorion & trem
blement il s'exprima, &c combienil
apprehendoit le refus ou d estre des-
couucrt , c'est ce qui nc se peult repre
senter assez viuement par des paro
les . Le criminel qui paroist deuant
son luge pour estre interrogé, &sut
ses responecs receuoir l'arrest de, fa vie
Le Violement. 475
ou de sa mort n'est point en vn plus
grand desordre d'esprit quYstoit A n -
tonome: Mais le trouble n'estoit pas
moins grád en lame deMenodore,
car quand elle eust rencontré vn ser
pent j que disie, mais vn lyon rauis-
sant en son chemin vne plus grande
frayeur n'eust pas rauagé fa raison:
Elle ne luy respondit que par le silen
ce, &: silenee non de eonsentement,
mais d'horreur. Antonian lisant as
sez sur la palleur de son visage & dans
ses yeux égarez la confusion de ses
pensees. A la fin quand vn peu de loi
sir luy eut donné le moyen de Rappe
ler ses esprits elle fit des reparties à
Antonian telles quedeuoit faire vne
Dame qui prefere l honneur à la vie,
luyresmoigne auoirvncmerueilleu-
se indignation de ce qu'il auoit este si
temeraire de souiller ses oreilles de
propos si efloignez de son deuoir.
Alors Antonian se tint pour ruiné,
474 Le Violement.
lisant dans ce front honorable les
preíàges de son malheur , & erai
gnant de perdre en mesme temps
ion Amour & son Amitié qu'i tenoic
pour les biens les plus precieux qu'il
eust au monde. Ayant donc recours
à la ruse pour reparer la faute qu'il ve-
noin de commettre , il s'auisa d'vn
prompt stratageme , faisant eroire
à Menodorc que ce qu'il en auoit fait
estoit du conseil de Straton qui la-
uoitprié de la tenter de la sorte pour
connoistre sisonhonnesteté estoit à
l'espreuue des muguetterics. Cette
femme qui estoit vne Colombe sim
ple & sas fiel crût ce discours qu'il co
lora de beaucoup d'apparence, &ne
garda. aucune haine contre fa malice,
eroyant qu'il auoit en son action sui-
uy le dessein de son mary, mais illuy
resta contre Straton quelque petite
faícherie, voyant que fans luy auoir
dóne aucun fuiet de soupçon il estoit
Jit, Violentent. 475
entré en defKance de sa fidelite. Tou
tefois elle s'appaisa venant à penser
qu'il la coníideroie eomme femme,
c est à dire, comme vn roseau fragile
& capable d'eírrepliê par toute íorte
de vents. Depuis ce temps là Anto-
nian marcha plus retenu en fa con -
duitte & ne traittant auec elle que
d'vnc façon fortmodeste,il luy don
na suiet de croire ou que ce qu'il luy
auoit dit faussement eltoit vne venté,
ou qu'il auoit perdu la passion qu'il
auoit trauaillépour elle. Mais le mes-
chant a bien d autres pensees, car
comme l'orgucil s'eíleue tousiours,
auíïl la malice d'vn cœur depraué
augmente {ans cesse: il faict dessein
d'attacher la peau du lyon ou celle du
renard n'auoit piî atteindre, Sl defai
re (pour venir k bout de fa malheu
reuse pretension ) que la force sup
pleast au dessault de la ruse. Austì bien
nc voyoit-il aucune apparence d'ac-
*
47 6 ht VtoUment.
querir de bon gré aucune faucur de
cette femme honorable. Il luy fut ai
se dVntrouuer l'occasion, car estant
ausii soutient dans la maison de son
Amy uen lasienne,&y viuantaussi
librem< nt que chez soy> il íeeutquc
les affaites de Straton l'obligeoient
d'aller à Paris pour la solliciration
d vn proces, deliberant durant cette
abíenee de faire son coup,& de satis
faire à son desir, sinon par Amour,
au moins par violence. Straton part
Juy recommandant fa femme & fa
maison , ce qu'il neust pas faict si
Menedore l eustauerty de l'attentc
qu'^nronian auoit voulu par fes
perfuasions faire à fa pudicite. Mais
cette femme ayant pris la tromperie
dece meschantAmy pourvne chose
vraye, & voyant que depuis il s'estoit
tenu en deuoir , n'auoit pas voulu en
parler à Straton de peur de mettre
de la diuision encr'eux, & mesmc de
Le Violentent. 477
peur de tomber en des paroles aigres
auecque luy en luy reprochant sa des,
fiance. Voila done la brebis en la
garde du loup qui ne manquera pas
de faire son coup quand 11 en verra
Toccafion fauorable. il la trouua auííì
tost, car la porte de la mailon de Scra-
ton luy citant auffi ouuerre que la,
sienne faisant vn iour semblant de
s'estre arresté à la chasse iuíques à la
nuict aux enuironsil y vintauecque
deux valets menans des chiens &av-
ans des harquebuses. Il y est receu
parl'innoecnteMenodore comme le
maistre de la maison ; Straton vou
lant qu'on l'honorast & seruitchez
luy comme luy mesme. Il se retire au
departement qu'on auoit accoutu
mé de luy donner apresauoir faict la
meilleure chere dont se pût auisec
Menodore. Luy qui sçauoit toutes
les addresses de la maison , & qui
peult estre auoit gaigné par argenc
4? 3 LeVioltment.
quelqu'vne des semantes de Meno-
dore nc manqua pas fur le milieu de
la nuict de venir en la chambre de
cette femme d'honneur accompagné
de íes deux satellites. De vous dire
i'estonnement de cette Dame il n'est
pas necessaire, tant y a que pour pas
ser legerement sur ce pas glissant,
voyant qu'il ne pouuoit rien tirer
d'elle de bonne volonte' contre son
deuoir à laide de sesdeux valets il for
ça celte desolée & en arracha bruta-
lement le plaisir qu'il auoit si long
temps desiré &e (ì vainement reeher
ché. Il n'est point iey question dere-
prcíenter les douleurs de l'vuc & le
remords & le repentir de l'autre, le
diray seulement qu'aprés auoir assou-
ui son appetit desordonné il se retira
en sa maiíon & ayant ramasse la plus
grosse somme qu'il pût sachant qu'a-
pres vn tel acte il ne feroit pas seut
pour luy en France, il passa en la Hol
LeVioUrnent. 479
lande pour y trouuer dans 4a guerre,
donc elle est le theatre,vnc more plus
honorable que ce que vous venez
d'entendre de fa vie. Scraton est auer-
ty de ceviolemenc parfafemme qui
eut de la peine à le croire si forte
estoit en son ame la bonne opinion
qu'il auoit de ce faux A my. Sa íeulc
hiirte sic qu'il leiugeacoulpable , 8c
s'il fust demeuré en la maiíon diffici
lement eust-ilcrucetraictdeluv, &
cust p'ustost dementi le rapport de fa
femme. Au lieu donc de courir apres
pour fc vanger d'vn si notable astrór,
il ne daigna pas seulement en faire in
stance en Justice, peult-estre,pour ne
publier fa honte qui estoit connue de
peu de gens , peult-estre aussi pour
ne pouuoir & ne vouloir prester la
main à la ruine de cet Amy , & peulc-
estre encore pour est re eette offence
de celles que la Noblesse tient ne fe
pouuoir reparer que par l'cípée. Tant
480 LeVioltrHent.
y a que N/îenodorc voyant que son
mary nefaisoit point estat de tirer ía
raison d'vn tel outrage s'en plaint à
ses parens qui blaí mans la stupidité &
insensibilité de ce mary entrepren
nent Taríaire enlustice, font confis
quer tous les biens d'Antonian ad-
iugez à Menodore pour reparation
du tort , & le font condamner à per
dre la teste, son absence le garantit du
supplice,non de la confiscation. Stra-
ton estant de retour de Paris , au lieu
de consoler fa femme fur cet accident
& de luy permettre de s'en vanger,
non seulement la mesprisse ôe la rciet-
te comme vne personne infame &
souillée, mais la gourmande &roaU
traitte , comme fi elle eust apponé
quelque sorte de consentement au
rapt d'Antonian. Ce qui met eette
femme en vn tel desespoir que se re
tirant d'aupres cet indigne mary, elle
se mit dásvn Monastere poury viurc
en clo
LtVìolemerii. 48j
en closture en son habit seculier. C«
pendant Ligor, l'vn des plus proches
parens de Menodore, & son cousin
germain, qui au nom de tous les au
tres parens & à'clle,auoit faict con
damner Antonian à ce quenousauós
dit,cstant tombe en propos aucc S tra-
ton, &luy ayant reproché sa laschete
&: sa bestise rcceut.de cet homme des
reparties si aigres que venus d'vne pa
role à autre aux plus sensibles repro
ches & outrages qui se puissent faire*
sur le champ ils mirent la main à Les-
pce,& Ligor legerement blesse cou
cha Straton roide mort fur la place.
Antonian ayant appris la mort de
Stra' sn s'en resioùit extremement

croyant que ce fust vnc ouúcrture


pour rentrer en ses biens, & auotr fa
grace encsspousant Menodore; il fait
parler de ce mariage, offrant de repa
resle tort qu'il auoitfaict à cette Da
me en se-rendant son mary . Meno*
Amph. Sanglant. Hh
48 £ Le Violentent.
dore qui l'auoit en horreur autant
que la mort feignit de presttr l'orciile
à cette proposition, afin d'attirer cet
oiseau dans les filets, & en faire vnc
eurce au bourreau : & d'essed, fur eet
espoir il reuint en France, où on Juy
mit aussi tost le Preuost en queue, des
niains de qui parvn stratageme subtil
ileschappa : car estant aísicgé dans
vnc holtcleric, où sans doute il eust
esté pris, il donna ses habits à l'hostc
qui se monstra en estant vestu, pour
amuser les archers tandis qu'Anto-
nian couuert de ceux d'vn valet d'e-
stablesesauuadans la presse. Retour-
néen Hollande il fut tue en vnc ren
contre i & Menodorc ayant failly ì
eette prise ne voulut plus viuredans
lemonde,Hiais se fit Religieuse, appli
quant à vn Hospital tout le bien
d'Antonian qui luy estoitadiuge, fai
sant des defpoúilles d'Acá vn anathe
me d'oubly, & imitant luditji, qui nc
LtVtoltméàt. 48 j
voulut point tirer à íòn profit Ic ba
gage d'Holofernc qui luy estoit of-
fcrc. Que de remarques nous presente
cette Histoire : la preeminence de l'a-
raour siir laminé , Ja perfidie d'vn
amy,la tlupiditc d vn mary, l'infor-
tunc d vnc honneste femmcj la puni
tion humaine & diuinc d'vn rauis-
seur, qui eschappant les mains de la
Iusticc de la terre tomba en celle du
Ciel, & en fin, le bon heur de M eno-
dore, qui par ces tempestcs futpout
sec au porc heureux de la K eligion, &
íà generosité à mesp filer vn bien
quelle ne pouuoit posscderíans hor
reur, encore qu'il luy fui} acquis legi
timement & par Ja voy e de la íustîce.

A. .
V
Hhij .

\
4Í«4 VJntrìgmfuneste.
,

L'Intriguefunefte.

HISTOIRE XVIII.

La Cour d'vn Prince


de l'Empire, Souuerain
en ses terres ( ic ne le
veux poinc nommer
autrement) il arriua,il
n'y a pas beaucoup d'annces,vn In
trigue qui produisit diuers effects
miserables. Ce Prince estoit veuf,&
parmy plusieursxnfans mastes il a*
uoit vne seule fille, qu'il éieuoit auee
tout l'honneur& toute la gloire di
gne de fa naissance : il luy donna
pour gouuernante vne Dame, vefuc
d'vn Gentil-homme qui auoit esté
son Maistre d'hostel,&de qui la ver
tu luy estoit connue par experience,
parce qu'estant ieune & belle lePrin
Víntrigue funeste. 485
:c ïïiefme en ses premiers ans en;
auoit esté passionné, & cependant
il n'auoit iamais pû par prefens ny
par aucuns artifices corrompre son
courage, ny arracher d'elle aucune
faueur prejudiciable à son honheste-
té, & quelque bruit qui courust au
contraire , íelon les mesdisances si
communes à la Cour: le Prince assés
facile à vanter ses conquestes luy
rendoít toutefois ce tefmoignage
glorieux , que de toutes les places
qu'il auoit attaquees celle-là feule
luy au oie este' inuincible. Cette Da
me que nous appellerons Milburge
ayant pris la conduitte de la Pcin-
cesse, à qui son perc laissa les mesmes
Damoilelles & presque le mesme
train qu'auoit sa mere defuncte,s'y
gouuerna auec tant de prudence que
le Prince auoit occasion de se louer
du choix qu'il en auoit faict poures-
leuçr sa fille à toute sorte de bien-
Hh iij
486 Uíntrìgue fnnefle.
l'eance. Milburgen'auoitcju'vne fille
nomrace Iulianc, & vn fils appelle
Victorin , qui passerent aucc cllc
dans la maison & au íeruicc de la
Princesse, celte- là fut rangee parmy
les Damoiíelles, cestuy cy fut faict
Escuyer. La consideration òù entra
Mtlburge, cant pour si propre vertu
que pour sa chargc,fit que ses en Fans
furent regardez aucc respect, la fa-
ueur & le credit estans les deux astres
que lts Courtisans adorent. Iuliane
estoit lors en cette fleur de beaute'
qui auoit autre fois renda famere si
agreable aux yeux du Prince. Vn des
illustres Seigneurs de la Cour, que
nous nommerons Aristion ,Tauoit
souuét caiollee,mcíme deuant qu el
le entrastauferuice de la Princesse: il
çontinua cette muguetterie lors
qu'elle fat à la Cour, & comme il
auoit vn fort libre acces chez la Prin
cesse il y voyoit assez souuçnt Iulianc
IJIntriguefitnefli. 487
de qui il se rendit scruiteur particu
lier. Des-ia le bruit couroit qu'il cf-
pouseroit cette fille,car vous pouucz
penser qu'elle estoitsous la discipli
ne d'vne mere qui la gardoit comme
le Dragon les pommes d'or, & qu'a
yant elle mesmc resisté aux poursui
tes 'du Souuerain , vn de moindre
qualité ne deuoit pas aspirer à la fille
que par la porte de l'íigîise,ieveux
dire du mariage. Mais parce qu'il y
auoit vne disproportion extrême
entre la qualité d*Arìstion& celle de
Iulianetous les parens de ceSeigncur
prierent le Prince d'entremettre son
authorité pour arrester le progrés
de cette recherehe que ce Seigneur
faisoit. Mais la defence picquason
deíîr , c'est pourquoy le Prince
mesme conseilla qu'on víàst de di-
ucrsion, comme du remede le plus
salutaire que l'on pûst employer en
cette ardente maladie. Edilberte,,
/ Hh iii|
, '488 Dlntrîgue funeste.
icune Damoiselle de l'vne des plus
nobles maisons de I Estat, au reste
belle & riche ,fut trouuee propre à
mettre deuanr les yeux d'Aristion,
qui d'vn costé menacé deladiígraee
du Prince s'il continuoit deíeruir Iu-
liane^ & de l'autre,alleche par le plai
sir, Thonneur & le profit qu'il pou-
uoit esperer de Taillante d'Edilbertc,
pnt aussi tost le change , faiíant voir
que de celte inconstance qu'on loge
toute dans le cœur des filles, il y en a
vne bonne partie danslecerueaudes
hommes. Comme il est mal-aiíé de
cacher son feu quand on aime,il est
auílì difficile de dissimuler sa froi
deur quand on n'aime plus. Aristion
s'eseartantdeJa frequentation de lu-
liane, qu'auparauant il reeherchoit
auec des íoins si exacts, luy donna
assez à connoistre que leventauoit
tourné la girouette d'vn autre costé,
que quelque auwe obiect lauoit
VIntrigue funeste. 489
supplantee de l'aísection de ce vola
ge : comme elle s'apperceut de ía
perce elle ne fut pas long-temps àre-
connoiltrc la conqueste qu'Edilber-
te, l'vne de íes compagnes , auoit
faice des inclinations d'Aristion , de
quoy elleauertitsa mere,qui tenant
commevnechose asseuree l'alliancc
deceSeigneur&de fa fille, fut extrê
mement troublee de cette nouuelle
qui luy arrachoit des mains, lelon
son opinion, vne bonne fortune.
Comme elle estoit femme d'eíprit,
& qui sçauoìt les ruses de la Cour,
elle consola sa fille, & luy defendant
d'en- faire plus mauuais visage à Ari-
stion,mais de dissimuler son mal, Se
de feindre d'ignorer la nouuelle
passion qu'il aúoit pour Edilberte,
elle luy promit de faire en sorte qu'il
quitteroit cette maistresse derniere
pour reuenir à elle, pourueu qu'elle
41e le confîrmast point cn son in con
4 9Q UIntrigue smttfìe,,
stance par des rebuts & des desdainsi
n'y ayant rien qui guerisse plustost
d'amour vn grand courage que le
defpit de se voir mesprisé. Ce pre^
cepte tire de la prudence mondaine
futcause delaruinede Iuliane,com-
me vous entendrez. Milburge fem
me acorte,& qui fçauoitles intrigues
de la Cour , nignoroit pas vne an
cienne affection qui estoit de lon
gue main entre Edilberte & Policar-
pe, ieune Gentil-homme, des plus
beaux &des plus accomplis qui tust
à la Cour, comme elle estoit honne-
stc & tendoit au mariage, aussi estoit
elle forte & si puissante que la consi
deration de la grandeur d'Aristion,
qui estoit fans doute de tout autre
rang que Policarpc , n'estoit point
capable d'eíbranler la fidelité d'Edil-
* berte : de là Milburge prit occasion
4e parler à Policarpe,& de luy don
ner de la ialousie fur la recherche
L'Itftrtguefuneste. 4?r
d'Aristion qui s'estoit faict son riual,
picqué de cette passion il voit E ìil-
berte,& luytesmoigne son reííènti-
ment, encore qu'elle fustvnpeu fa
chee que cet ombrage luy donnast
des doutes de fa constance, íì est ce
qu'elle luy fie de nouuelles protesta
tions de fa foy,& luy promit de trai
ter si' rudement Aristion,& auec rant
de mespris , qu'elle le contraindroit
de fe retirer d'elle,en la mesme façon
que pour sevrer les enfans on frotte
lamammellede la nourrice auec du
chicotin. Et d'essect elle executa si fi
delement ses promesses qu'Aristion
qui penfoit( ôcil estoitviay) luy faire
beaucoup d'honneur de la recher
cher, nc pouuant supporter Tinso-
lence de scsmespris,ny les- outrages
qu'elle luy faisoic, se retourna selon
le dessein de Milburge vers Iuka-
ne, qui par le conseil de íá mere
au commencement lc vit comme
49^ Vlnttìgue fìtnefîe.
vn volage, meílant ses reburs auec
tant d'attran s, que si elle tuoit dVn
coite elle reíuícttoit de l'autre, &
pour éehauffer dauantage fa renais
sante passion elle imita Tindustrie
des forgeron s, qui auec de l'eau em
brasent plus fort les charbons de
leurs fournaises, car feignant depuis
qu'Anstion l'auoit quittee pour s*a-.
muser apres Edilberte, qu'elle auoit
tourné tes yeux vers le beau Policar-
pe,que toute laCour regardoit corn*
mevnMedor, par cette ruse elle re
doubla ia passion d'Aristion , n'y
ayant rien qui augmente dauantage
la flimme de famour que le vent
d'vn riual. Et corne Milburgeestoit
artificieuse elle gaigna cela sur l'es-
prit deîMicarpe, de luy persuader
de carresfer sa fille à la veuë d'Edil-
berte,tant pour donner de la ialou-
sieàAristion que pour fe rendre plus
recommendable ì cette fille, qui en
VIntrìgue futieHe. 49$
deuint (tant elle eut peur de le per
dre) beaucoup plus amoureufe.Mais
si les parens d'Aristion , à cause de
l'inegalité deluliane, empeschoienc
autant qu'ils pouuoient cette allian
ce, ceux d'Edilberte qui desiroient
auec paísion que leur fille cust Ari-
stiors pour mary,faisoient tous leurs
efforts pour empeícher le progrcs de
Taffection quelle témoignoit pour
Policarpe : cependant AriíHon ayanc
repris íed premieres erres autour de ,
Iuliane, & ayant, ce luy sembloit,
supplanté son^ual parlésnouuelles
fî delitez qu'il, au oie iurees à cette
fílle,sans plus songer à Edilbcrte,se
donna tellement a elle qu'il la tira
totalement à soy: Milburge en estoit
bien aise, & certes son conseil n'eust
pas mal reiiísy si les choses en fussent
demeurees en ces termes : mais qu'il
cstmal-aiíé dedonervn temperam-
ment à ectee passion violente qui
494 Vintrigue funeste,
met la perfection dans les extremi-
tez,& que ces meres font peu iudi-
ueuíes qui iettent leurs filles dans les
flammes & ne veulent pas qu'elles y
bruílent, & que leur renommee &
leur vertu s'y consument. Oyez la
folie de la fille d'vne lage mere : folie
qui ne peut receuoir d'excuse que
parl'aueuglementde l'amour. lulia-
ne de peur de perdre encore vn-e fois
Aristion, qui auoit pensé luy eschap-
per,se mitsi auant dans le pouuoir de
la fortune, que cette aueugle deesse
estant conduite par vn aueuglé a-
mour , il ne fc faut pas estonnersi
cette fille inconsiderce tomba dans
îe precipice. II me semble que ien'ay
pas beíoin de m'expliquer dauanta-
ge pour representer facheute. Sotte
fille, qui de peur de perdre Aristion
se perdit elle mesme de reputation &
d'honneur. Ce Seigneur l'eustespou*
sec,mais ses parens faiíoienc vne telle
LìIntriguesunejìe. 495
instance auprcsdu Prince pourem-
peíeher ce mariage, qu'il n'osa le pu
blier, se contentant de luy faire vne
promesse, & là dessus d'entrer en
possession de ce qui ne fedeit iamais
cueillir que dans vn Hymen solen
nel . Milburge ne sçauoit rien de
cette accointance,esperanttouíiours
que la Princesse qu'elle auoit en
gouuernement obtiendroit à la fin
de son pere la permission du maria
ge d'Aristion &• deluliane:maispar
le fruict l'arbre de cette mauuaiíe
pratique fut découuert , & Iuíiane
deuenant plus large qu'elle n'eust
voulu fit connoistre à fa mere, qui
auoit bon nez,quil y auoit de Tor
du re en son faici. Cette Calipse re
connue enceinte , imaginez- vous
quelle rumeur parmy les Nymphes
de la Princesse, qui estoit leur Diane.
Ce erime ne pouuoit auoir esté có.
mis qu'au milieu de la Cour, & dans
49 6 U Intrigue funejîe.
vnemaìsó presque aussi sacree qu'vn
Temple. Les Princes font extreme
ment ialoux de la gloire de leurs
maiíons, & quiconque en viole le
relpt ct t st tenu pourcnminel de le-
ze M aiesté.Sás la promesse & le voile
du mariage c'en estoit faiór,&Iuliane
& Anlhon eussent finy leur amour
auec leur vie* La Princesse irritee
chasse honteusement Iuliane de si
suirte, & le Prinee oste le gouuerne-
merst de sa fille à Milburge, & pour
reparation de ce tort faict; à la mai
son de la Pyncesse, Atistion est con
damné à espouser Iuliane* ou à per
dre la teste. Les parens qui desirent
fa vie contentent à ses nopces,qui se
font assez tristement 1 oin de laCour,
& auec la disgrace du Prince & de la
Princesse. Voila les miseres- où lin*
consideration de la leuneíïç. porte
ceux qui s'y laissent tranlporter, &
comme vne mcie tres-sage boit l>
mertume
L' Intrigue funeHe. 497
mcrtume que luy a preparcela sottise
de sa fille. Victorin, aussi fils de Mil-
burge , fut chasse au mesme temps,
encore que son innocence &sesíer-
uices plaidassent assez hautemét pour
fa conferuation. Aristion & Iulianc'
estans mariez, & leur premiere ardeur:
estant esteinte par la liberté maritale,
ce Seigneur ne regarda plus fa femme
que comme fa pierre d'achopement,
ôc Iuliane ne le consideroit que com
me la cause de fa cheute. Vous pou-
uez penser qu'en cette humeur ils nc
furent pas long-temps en bonne in
telligence : Aristion qui estoit des
principaux Seigneurs de l't stat, auoit
trop d'appuy &ç d'amis à la Cour pout
n'yestre pas rappelle. Il laisse fa fem
me en la solitude de la campagne, èc
s'en va à la Cour y ioiiir des passe-
temps & des delices qui y sont ordi
naires. Quel creuc-cœurceluy fut de
voir fur son visage faire les nopecs
A m dH. Sanglant, li
49 S L' intrigue sm:eHe.
aucc hormeur & appareil du beau
Policarpe & de la belle Edilberte,le
plus beau couple qui fut lors à la
Cour : les magnificences y furent
grandes , l'apparcil riche & somptu
eux, & digne du courage de l'vn & de
la richesse de l'autre. Les parens d'E-
dilberte voyans Aristion marié à Iu-
liane, &né pouuans arracher de l' es
prit de leur fille l'affection qu'elle a-
uoit pour Policarpe, se resolurent eo
fin de luy permettre de ,'?rpeuser,ee
ieune Gentil- ho rmï> c ayant d'ailleurs
tant ,tv charmes &c d'agreables quali-
tez pour se faire aimer, qu'il estait
communement tenu pour le plusac
comply & le plus aimable Cheualitr
de la Cour.' Ce ne fur point sansialou-
íìe qu Aristion vit pleuuoir tant de
felicitez fur la teste de celuy qui auoit
esté doublement sonriual, ôc qui l'a-
ueit contrepoints en toutes ses dctii
reeherches de íuliane & d'Edilbcrre
L' Intrigue funeste. 499
de plus, estant las de luîiane, J'a-
uoic rendu la fable & la rifeede ceux
qui f,auoienc de quelle façon il l'a-*
uoite'poussee,l'ancien feu qu'il auoit
eu pour Ldilberte fe ralluma aise
ment en son cœur; mais il y auoit fi
peu d apparence qu il peust venir à
bout de ícs pietcníions, que le defir
d'vn coste 6c le desespoir de l'autre
donnoient à son cœur de merueilleux
assauts : & fi le maLheur n'eust se
condé son dessein il' fuit demeure à
vuide : mais la fortune qui ne rit ia-
mais pour tousiours, & qui apres les ^
iours les plus ferains faict venir les
plus grands orages, changea bien toít
enefunes lesrofes du contentement
d'Edilberte : ce fut la bonne grace de
Policarpe qui fut cause de ectte mi
sere, parce qu'aimé par plusieurs Da
mes il luy fut impossible de ne cor
respondre pas aux affections de quel
ques- v.nes, & eje contenir tous fes
5 oo JL intrigue santfle.
feux dans le sein de celle que Dieu luy
auoit donnee pour compagne. Ces
passions se rendirent si euidentes
quelles vindrent à la connoissanec
d'Edilberte,qui en entra en des ialou-
sicsd'aurantplus fortes qu'elles sem-
bloienc iustes. Ariltion qui Iavoyoit
quelque fois en compagnie, ayant re
marqué en elle eetee mauuaiíc hu
meur en fit comme du point que fbu-
haicoic Archimede pour enleuer tou
te la terre. La femme qui a de fas-
cheuses impressions contre sonmary
est à moiòtié rendue à celuy qui la
veut perdre, ou du moins elle a de
grandes dispositions à ecouter ses ca-
iollerics. Aristion qu'elle auoit autre
fois regardé comme vnparry auanta-
geux & desirable, si ellen'eust point
cité prcoccupee de paillon pour Poli-
carpe, luy reuient à present en l'csprir,
qu'elle a vleeré contre l'ingratitude
d'vn mary qui la laisse pour d'auercs.
L Intrigue funeíle. 501
Prestant donc I oreille aux diseours
d'Aristion, qui luv promettoit fi clic
le vouloit aimer de la vanner des af-
fronts que luy faisoit Policarpc, elle
donna íuiet à ce Seigneur d'eipier les
occasions de nuire à ce Gentli-hóme:
il le trouua aisement, car ayant íceu \
qu'il voyoitaíîéspriuement vne fem
me mariee, il enauettitle mary,àqui
il promit assistance pour luy faire tirer
raison de cet outrage lis n'y manque
rent pas, car ayant pris le temps que
Policarpe alloit voir cette mal heu
reuse femme ils tuerent l'vn & l'autre,
Aristion accompagnant le mary en
cette sanglante defíaictc : le peu de re
gret que tesmoigna Edilberte de la
perte de son mary fit eroire qu'c'le
estoit complice desa mort, St qu'elle
auoit donné auis au mary & conseil à
Arstion de faire vne execution íi fu
neste. Il ne restoit plus à Aristion que
de sedefsairedelulianequ'il naimoic
U iij
jor JL'Intrigue funeste.
plus,& mesmequi h;y estoiten hor
reur, la poison sie l'efrcct : mais estant
ouuerte, la trahison fut reconnue, &
Aristion trouué coulpable de cet em
poisonnement. Voila Milburge qui
demande iustice tout haut contre ec
mauuais gendre, qui niant vn faict fi
honteux ne laissoit pas devoir Edil-
berte nouuellement vefue, ôc de tes-
moigner qu'il la desiroit pour fera-
m? • i lais il y a vne Iustice dans le Ciel
qui ne souffre pas que de semblables
erirtjcs demeurent impunis. Ettand'S
qu'à pas tardiss celle de la terre mar-
cheversces fautes,Victorin.fils deMil-
burge, & frerc de Iuliane, accompa
gne de quelques- vns de ses amis, en
tra dans vne maison où estoit Ari
stion, & sc ietrantsur luycommcsui
lc [meurtrier de sa sœur, & la cause de
la ruine de sa fottunc,le massacra sur
lc .cha mp , & puis se retira hors des
Síbcs^du prince. Lc proces fut faictì
. • L'Intrigue funeste. ^ 5*05

Victorin absent, & il fut condamné


à la mort,& tous ses biens confisquez;
ce qui saisit Milburge d'vne telle dou
leur qu'elle en deuint malade, ôc
mourut. Edilberte, soit par remords
de conscience, soit de peur d'estre re
cherchee de la mort de son mary &
dccellede luliane, dont elle e sto'txn
quelque façon coulpable , sc ieîta
dans vn Cl óiílre, pour y tonseruer sa
vie temporelle, & acquerir l'eternclle
parla penitence. Ainsi se termina as-
sés funestement cet Intrigue de Cour:
d'où nous apprendrons que la Cour
est vn labyrinthe où beaucoup de
gens se perdent & s egarent, & où il
y a des monstres, comme en celuyde
Crete, qui deuorent les biens, l'hon-
neur,& la vie de ceux qui s'y enga
gent & enuelopent.

Fin du LÀurt deuxiefme.


E XT K Al CT DV
rPriuilege du Roy.

P Ax grâce Sc Priuilegedu Roy, il est permis à


IosepH Cottereav Marchand Li
braire à Paris, d'imprimer, ou faire imprimer pen
dant le temps 8c eijv.ce de íìx ans, à la charge de
mettre deux exemplaires en nostie Bibliothéque,
vu Liure intitulé : L'zsímphitbearre Sanglant , e«
sont reprefemees plufieurs yìEì.ahs de íioflre Siecle.
Fur f. T. C. E. dcBelley. Auec defences à toutes
personnes de quelque qualité &: condition qu'elles
loient, Libraires, & Imprimeurs, ou autres, de
l'imprimer,ou faire imprimer, vendre, ny distri
buer d'autres que de ceux qui auront esté imprimez
par ledit C o ttereav en nostre Royaume, à
peine de mil hures d'amende, moitié à nous appii-
quable,& l'autre moitié audit exposant. Voulant
en outre, que mettant au commencement ou à la
findudit Liure ces presentes, ou vn extraictd'icd-
les,qu'elles soient tenues pour signifiees & venues
àlaconnoistancedetous.Cartcl est nostre plaisir.
Donnéà Sainct Germain,leio. Nouembre 1619.
Et de nostre régne lc vingtiesme.

Par le Roy en son Conseil.

DE LA R.EBERTIER.E.