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F R A N C E A M E R I Q U E L AT I N E M A G A Z I N E

FAL MAG

1er trimestre 2011 4,00 euros

N°104

L’EXTRACTIVISME
EN IMAGES

OSER AFFRONTER
ACTUALITÉS

ANALYSE

FRANCE Procès Junte chilienne

MEXIQUE Jalisco

PEROU Culture de l’asperge

ASSOCIATION FRANCE AMERIQUE LATINE Amitié-Découverte-Solidarité avec les peuples d’Amérique latine et de la Caraïbe
Association de solidarité internationale, France Amérique Latine (FAL) travaille depuis 40 ans à dénoncer les atteintes aux droits humains en Amérique latine et Caraïbe (ALC), et à construire une réflexion nouvelle sur les alternatives au développement néo-libéral. Notre association s’efforce de faire connaître la culture des peuples d’Amérique latine et de la Caraïbe, dans toutes leurs composantes, leurs différences, leurs espoirs et leurs élans novateurs. C’est en faisant connaître leurs combats et leurs succès dans la défense des droits humains et de la démocratie, pour le développement économique et le progrès social, que nous leur manifestons notre solidarité. Nous agissons sous la forme d’appels, de pétitions, de manifestations, d’interventions directes auprès des ambassades et des gouvernements.FAL organise régulièrement des conférences-débats, des colloques, des rencontres avec des militants latino-américains, des expositions thématiques, des projections de films. Essence même de la création de notre organisation, un travail en réseau permanent est incontournable pour se faire entendre sur la scène politique internationale. FAL est membre du CNAJEP (Comité pour les relations Nationales et internationales des Associations de Jeunesse et d’Education Populaire), du CRID (Centre de Recherche et d’Informations pour le Développement), du CAL (Collectif pour l’Amérique latine et la Caraïbe), de l’ACME (Association pour le Contrat Mondial de l’Eau), du Collectif Haïti de France, du Collectif Guatemala, entre autres.
Pour être membre de FAL, il suffit de vouloir connaître, faire connaître et soutenir les peuples d’Amérique latine et de la Caraïbe !!!

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Tous les jeudis et mardis 18h30-20h30 à France Amérique Latine, Paris

2 heures de discussion en espagnol

Prendre de l’aisance à l’oral, perfectionner son apprentissage de la langue espagnole : France Amérique Latine propose toutes les semaines deux heures de discussions en groupe animées par un professeur hispanophone.

France Amérique Latine : 37, Boulevard Saint Jacques 75014 Paris Tél : (33) 1 45 88 27 04 Fax : (33)1 45 65 20 87 www.franceameriquelatine.org

FAL Mag est une revue publiée par l'association France Amérique Latine
Directeur de Publication : Fabien Cohen Rédactrices en chef : Renata Molina et Sarah Pick Comité de rédaction : Anna Bednik, Colette Casado, Fabien Cohen, Danièle Coll-Figueras, Coralie Crivillé, Michel Donabin, Cathy Ferré, Michel Forgeon, Franck Gaudichaud, Catherine Gégout, Patrice Issartelle, Aurélie Philippe, Renata Molina, Braulio Moro, Sarah Pick, Julie Rogani, Charlie Weibel-Charvet. Ont participé à ce numéro : David Bayer, Thomas Birault, Donatien Costa, Anne Derenne, Jérémy Dotti, Rocio Gajardo, Véronique Huyghe, Elif Karakartal. ISSN : 1957-6668 CPPAP : 0111 G 87915 Diffusion : Départ Presse, Tél. : (33) 1 43 03 17 17, fichier@departpresse.fr Couverture : Tableau décorant le lieu de l’assemblée permanente autoconvoquée « El Algarrobo » à Andalgalá (Catamarca, Argentine), en lutte contre projets miniers. Photo d’Anna Bednik. Maquette : Renata Molina Création de la maquette : Coralie Crivillé

Impression : LVRI, 44 rue du Maréchal de Lattre de Tassigny, 91100 Corbeil-Essonnes

EDITORIAL
DAKAR 2011 : LE SOUFFLE DU FORUM SOCIAL MONDIAL
Le Forum Social Mondial 2011 s’est tenu du 6 au 11 février dernier à Dakar. France Amérique Latine y participait, comme à tous les Forums sociaux mondiaux depuis 2001 à Porto Alegre au Brésil. Malgré de sérieux problèmes d’organisation et une hostilité à peine voilée du gouvernement sénégalais, le FSM de Dakar a été très riche. La preuve vivante que le processus est loin d’être essoufflé. Ce Forum était, comme les précédents, marqué par la région du monde où il se tenait. Les mouvements sociaux, importants au Sénégal, se sont fortement mobilisés. La présence des femmes était impressionnante (associations, coopératives, revendications sur le développement des produits locaux, la souveraineté alimentaire, la pêche des petits pêcheurs etc.). Le Forum a vu aussi la plus forte manifestation dans les rues de Dakar depuis l’indépendance du Sénégal, une affluence record dans la journée des femmes à Kaolack, au Forum Sciences et Démocratie, au Forum des Autorités Locales de Périphérie... Deux jours d’atelier en banlieue, à Guediawaye, sur les inondations et le droit au logement, ont réuni plus de 200 femmes d’associations sénégalaises et autant d’africains de plusieurs pays qui avaient participé à une caravane jusqu’à Dakar avec le réseau No-Vox. De nombreux témoignages, un vrai échange sur des situations similaires dans divers pays. Des réseaux qui se renforcent ou se constituent. L’Amérique latine-Caraïbe a aussi été présente dans le forum. Un discours d’Evo Morales, après la manifestation d’ouverture, a été controversé parce que l’intervention d’un chef d’Etat est peu conforme à la charte des forums sociaux. Quelques ateliers spécifiques ont été consacrés à l’Amérique latine, notamment sur la Bolivie, une présence transversale était aussi assurée dans des ateliers sur les ressources naturelles, l’eau, l’accaparement des terres, le climat, le logement, la dette, les migrations. L’assemblée des mouvements sociaux, à la clôture du Forum, a aussi entendu plusieurs intervenants d’Amérique latine et de la Caraïbe. Depuis l’avènement en Amérique latine de gouvernements dont les orientations convergent avec celles portées par les forums, le débat a été relancé sur les rapports entre mouvements sociaux et partis politiques, forums et gouvernements progressistes. France Amérique latine a assuré un atelier sur la situation en Haïti un an après le séisme, avec Camille Chalmers, Directeur exécutif de la PAPDA (Plate-forme de plaidoyer pour un développement alternatif ), qui a aussi participé à diverses activités avec le CADTM (Comité pour l’annulation de la dette du tiers monde). Enfin les révolutions tunisienne et égyptienne, les soulèvements dans les pays arabes, se sont invités au Forum, présents dans les esprits et les discussions. Même si les forces qui les ont portés ne sont pas celles que l’on retrouve dans les forums sociaux, chacun avait le sentiment de participer d’un même mouvement d’émancipation, mondial et multiforme. En témoigne l’empathie et la liesse des participants à l’Assemblée de clôture, lorsque la tribune a annoncé le départ de Moubarak. En conclusion, deux courts extraits de la déclaration finale de l’Assemblée des mouvements sociaux : « Ensemble, les peuples de tous les continents mènent des luttes pour s’opposer avec la plus grande énergie à la domination du capital, cachée derrière des promesses de progrès économique et d’apparente stabilité politique. La décolonisation des peuples opprimés reste pour nous, mouvements sociaux du monde entier, un grand défi à relever… Nous affirmons qu’il est possible de construire une mondialisation d’un autre type, à partir des peuples et pour les peuples, et avec la participation fondamentale des jeunes, femmes, paysans et peuples autochtones ».

Catherine Gégout Membre du Comité Directeur de FAL

SOMMAIRE

EN IMAGES
MEXIQUE : Jalisco, chroniques de mort et de luttes

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ACTUALITES
Le procès contre la junte chilienne à Paris Brésil : La multinationale Thyssen-Krupp Vs. les habitants de la Baie de Sepetiba p. 5 p. 7

ANALYSE
Pérou : Les asperges assoiffées du désert p. 27

CULTURE(S)
Bolivie : L’eau, un bien plus précieux que l’or p. 30

DOSSIER OSER AFFRONTER L’EXTRACTIVISME
Révolte des sacrifiés au « développement » Se rencontrer, apprendre, construire et résister : Expériences des assemblées socio-environnementales en Argentine L’énergie : pour quoi et pour qui ? Raúl Zibechi : Quatre tensions à affronter pour combattre l’extractivisme

P. 12
p. 13 p. 17 p. 20 p. 22

ACTUALITES
Retour sur le procès de la junte chilienne à Paris

«UN PROCèS hISTORIQUE, EMbLÉMATIQUE, SYMbOLIQUE ET UNIvERSEL»
Malgré la mort, en 2006, du Général Pinochet, jamais condamné, un procès a enfin eu lieu fin 2010 devant la cour d’assises de Paris – la plus haute juridiction criminelle française –, mettant en accusation plusieurs hauts responsables de la junte militaire chilienne. Pour comprendre cet événement judiciaire, fruit de plusieurs décennies de mobilisations de familles de disparus et d’associations dont FAL, nous avons passé un moment avec Renata Molina Zuñiga Donabin, vice-présidente de l’association d’ex-prisonniers politiques chiliens en France (AEXPPCH) et membre du bureau national de France Amérique latine (FAL). Pourquoi un procès de responsables de la junte militaire chilienne en France ? Le procès contre des responsables militaires et civils de la dictature chilienne a eu lieu à Paris du 8 au 17 décembre, à la suite du dépôt de plaintes des familles des quatre Franco-Chiliens disparus entre septembre 1973 et octobre 1975. Il s’agit de Jorge Klein, militant socialiste et proche collaborateur du Président Salvador Allende, d’Estienne Pesle, fonctionnaire et acteur de la réforme agraire, d’Alfonso Chanfreau et de Jean-Yves Claudet, tous deux militants du MIR (Mouvement de la gauche révolutionnaire). Tous les quatre sont des détenus disparus et, jusqu’à aujourd’hui, nous n’avons pas de réponses sur tout ce qu’il s’est passé après leur arrestation, même si le procès a permis de faire la lumière sur de nombreux aspects de leur détention et des témoignages quant à leur disparition. Peux-tu nous présenter brièvement parties civiles et accusés ? Les parties civiles étaient en premier lieu les familles. À leur côté, il y avait l’AEXPPCH, FAL, la Ligue des Droits de l’Homme (LDH), la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) et la Corpora-

Illustration de Véronique Huyghe pour l’AEXPPCH France

tion pour la Défense et la Promotion des Droits du Peuple (CODEPU) du Chili. Les accusés étaient tous des personnes qui ont participé à l’arrestation et à la disparition : des militaires mais aussi des civils chiliens et argentins. Ils ont été jugés «en absence», comme le permet la justice française, puisqu’ils ont pris le parti de ne pas reconnaître ce procès.

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Sur un plan personnel, que représente pour toi ce procès ? Qu’en attendaistu? Je suis franco-chilienne, fille de deux militants du MIR. Mes parents ont été arrêtés en janvier 1975, à Santiago. Mon père fait partie des détenus-disparus de la liste des 119, considérée comme les prémices du Plan Condor. Je n’ai pas de réponse concernant ce qui lui est arrivé après son arrestation. J’attends ce procès depuis douze ans, depuis l’arrestation de Pinochet à Londres. Ma mère a passé des mois en prison jusqu’à son expulsion en septembre 1975 vers la France où je suis née. Pour moi, ce procès a eu un caractère historique, emblématique, symbolique et universel. À travers ces quatre disparus, nous avons jugé l’ensemble de la dictature du général Pinochet. Chaque victime porte une part de l’histoire de la répression. Mais aussi, à travers eux, ce sont tous nos morts et disparus que nous avons mis sur le devant de la scène. Je dis souvent : « la mémoire ne se rend pas, elle fait son travail ». Les morts et disparus de la dictature ont été persécutés parce qu’ils étaient des militants politiques, porteurs d’un projet de transformation sociale radicale. C’est de notre responsabilité politique de continuer à faire en sorte de ne pas les laisser dans le silence et l’amnésie, et il est toujours important de leur rendre Justice, même si ce combat doit se poursuivre. Quelle a été la sentence de ce procès et que peut-on en attendre sur le plan du combat contre l’impunité ? Nous avons ressenti une grande satisfaction avec ce verdict. Les deux chefs de la Direction du renseignement national (Dina), les généraux Manuel Contreras et Pedro Espinoza, ont été condamnés à la

prison à vie. Onze autres officiers ou agents de la répression ont été condamnés à des peines de quinze à trente ans. Certes, ils ne sont pas venus au procès et trois d’entre eux sont libres - en toute impunité - au Chili ou en Argentine (Emilio SANDOVAL POO, Enrique Lautaro ARANCIBIA CLAVEL et José Osvaldo RIVEIRO alias RAWSON ) mais qu’ils ne pourront jamais sortir de ces pays, sous peine d’être arrêtés. Cette sentence fait jurisprudence et est une avancée énorme pour le droit pénal international. Ce jugement était-il aussi attendu au Chili ? Au Chili, nous avons travaillé avec les organisations des familles et des droits de l’homme à faire connaître ce procès, mais ce combat là-bas est toujours l’affaire de quelques-uns… Le Chili est dans l’omerta et l’amnésie la plus grande concernant les crimes commis pendant la dictature. Le Chili actuel est toujours régi par la Constitution de 1980, celle de Pinochet ! L’impunité est partout. Et les lois antiterroristes de l’époque de la dictature s’appliquent maintenant à l’encontre du peuple Mapuche en lutte. Ce procès aura des conséquences. Pour la première fois dans l’histoire du Chili, la Justice d’un autre pays a pu prouver la culpabilité de ces tortionnaires et les condamner pour leurs actes.

Propos recueillis par Franck Gaudichaud Co-Président de FAL

Pour aller plus loin : Site de l’AEXPPCH www.chiliveritememoire.org ou www.franceameriquelatine.org
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Réseau Europe - Amérique latine Caraibe

LA MULTINATIONALE ThYSSEN KRUPP vS. LES hAbITANTS DE LA bAIE DE SEPETIbA
La Compagnie Sidérurgique de l’Atlantique (ThyssenKrupp CSA), branche brésilienne de la multinationale allemande ThyssenKrupp, est accusée d’atteintes à la santé publique pour avoir stocké, sans contrôle, de la matière contaminée au cadmium, à l’arsenic et au plomb. Est également dénoncé le recours par la compagnie à de groupes paramilitaires contre les opposants à son projet. Dans le cadre de la campagne menée contre la transnationale, des organisations brésiliennes et européennes ont déposé une plainte devant le Tribunal Permanent des Peuples (TPP) contre les Transnationales, réuni à Madrid en mai 2010 à l’occasion du IV Sommet des Peuples “Enlazando Alternativas”. En décembre dernier, la Compagnie Sidérurgique a été mise en accusation pour crimes environnementaux par le Tribunal de Justice de Rio de Janeiro. Une grande avancée pour ceux qui se battent contre cette entreprise.

La Baie de Sepetiba est une zone de grande biodiversité. La région possède d’importants écosystèmes préservés : bois, bancs de sables, mangroves et dernières étendues de la Mata Atlântica (Forêt Atlantique, écosystème unique et menacé de disparition). C’est aussi dans la Baie de Sepetiba que se concentre une grande partie des conflits environnementaux de l’Etat de Rio. L’agriculture, la pêche et le tourisme sont ici des activités économiques importantes et la majeure partie de la population est composée de communautés traditionnelles. La pauvreté est grande, notamment parmi les agriculteurs et les pêcheurs artisanaux. Depuis les années 60, la Baie est l’objet de convoitise pour la mise en œuvre de projets industriels (des entreprises comme la Compagnie Sidérurgique Nationale, la Vale Sul et Gerdau) et portuaires, comme la construction du Port de Itaguaí. Ces dernières années, la croissance du secteur sidérurgique brésilien a rendu plus forte et visible l’opposition entre des différents modèles de développement conçus pour la Baie. Car si, d’un côté, cette croissance attire de grands groupes économiques du secteur sidérurgique, elle a pour contrepartie l’intensification des risques d’impacts négatifs sur l’environnement et sur la société.

Le Tribunal Permanent des Peuples (TPP) a été fondé le 24 juin 1979, à Bologne, à l’initiative du sénateur italien Lelio Basso. C’est un Tribunal d’opinion qui s’appuie sur la Déclaration universelle des droits des peuples (Alger, 1976) et sur tous les instruments de droit international. Depuis 2004, à l’occasion des Sommets des Peuples organisés par le réseau Enlazando Alternativas, face au Sommet officiel des Chefs d’Etat et des gouvernements d’Europe et d’Amérique latine-Caraïbe, des sessions du TPP contre les transnationales européennes en Amérique latine se sont tenues. Toutes les informations sur le site de FAL : www.franceameriquelatine.org et sur le site du réseau birégional Europe-Amérique latine-Caraïbe www.enlazandoalternativas.org

La Compagnie Sidérurgique de l’Atlantique (TKCSA) dans la Baie de Sepetiba La TKCSA est une joint-venture de la Compagnie Vale do Rio Doce (27%) et de Thyssen Krupp (73%), fondée en 2006 pour la construction et l’exploitation d’une usine sidérurgique avec un port intégré et une capacité de production annuelle de 5,5 millions de tonnes de plaques d’acier pour l’exportation. L’usine, inaugurée en 2010, est le plus grand complexe sidérurgique-portuaire de l’Amérique latine et le principal investissement privé actuellement engagé au Brésil. Toute la production sera destinée à l‘exportation, une par-

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ACTUALITES
tie pour l’Allemagne et l’autre pour l’industrie de ThyssenKrupp en Alabama (Etats-Unis), où l’acier sera laminé. La Baie de Sepetiba est devenue l’un des plus grands chantiers de construction du Brésil. 38 milliards de réales (près de 18 milliards d’euros) ont été investis par le secteur privé pour la construction de terminaux portuaires, routiers, sidérurgiques et des centres de distribution. Les travaux menés s’inscrivent dans un projet plus grand, visant à transformer la Baie en l’un des plus grands pôles d’exportation de minerais et d’autres matières premières extraites au Brésil (avec une capacité d’environ 250 millions de tonnes de minerais par an, c’est à dire le double de la capacité actuelle du pays) et à consolider l’industrie navale de l’Etat de Rio. Impacts socioéconomiques et environnementaux du projet Les grands projets comme celui de la TKCSA, soutenus par l’Etat, mettent en œuvre l’appropriation de l’espace et ont un impact majeur sur les écosystèmes et sur le mode de vie des groupes sociaux qui dépendent des ressources affectées pour survivre. L’usine de la TKCSA se situe à proximité immédiate d’une zone résidentielle. Plus de 1.500 personnes y habitent depuis plus de 20 ans. Pas moins de 5.000 familles vivent dans les environs. L’un des plus grands problèmes environnementaux associés à la production de fer et d’acier est la pollution de l’air avec l’émission d’une série de polluants tels que l’oxyde de soufre, le dioxyde de carbone, le méthane et l’éthane. La TKCSA sera à elle seule responsable d’une augmentation de 76% des émissions de CO2 dans la ville de Rio de Janeiro. En 2007, la TKCSA a vu une partie de ses travaux arrêtés par l’IBAMA (Institut Brésilien de l’Environnement et des Ressources Naturelles Renouvelables). L’usine était alors l’objet d’une enquête menée par le Ministère Public Fédéral. Celui-ci étudie les accusations de crimes environnementaux et pointe du doigt des irrégularités dans la construction du pont de la Baie de Sepetiba. Le secteur le plus touché est celui de la pêche, dont vit actuellement une bonne partie de la population de la Baie. Depuis le début de l’installation de l’usine, les pêcheurs se sont retrouvés en concurrence pour l’utilisation de l’espace maritime avec les bateaux utilisés dans les travaux de construction et de dragage. Ces travaux et l’augmentation du trafic de grands bateaux dans la Baie empêchent les pêcheurs de la région d’exercer leur activité. Résistances Depuis 2006, les conflits entre les groupes porteurs de modèles de développement différents pour la Baie ne cessent de s’intensifier. Ils opposent les entrepreneurs privés (responsables des complexes industriels et portuaires) aux pêcheurs artisanaux, et, dans un deuxième temps, aux riverains menacés par les impacts générés par les activités industrielles. Face à la croissance des plaintes pour crimes environnementaux et violations des droits de l’homme, la Compagnie opte pour une stratégie agressive de publicité et de marketing, tout en mettant l’accent sur ses actions de «responsabilité sociale». Pour résister aux pressions, les pêcheurs artisanaux et les habitants de la commune de Santa Cruz, affectés par les activités de la Compagnie, s’allient avec des groupes qui travaillent sur les politiques environnementales et avec des organisations de la société civile afin de créer un réseau d’acteurs sociaux capable de donner une plus grande visibilité aux plaintes déposées. L’ouverture, en 2010, d’une action pénale par le Ministère Public de l’Etat de Rio de Janeiro (MPRJ) - qui met en accusation la Compagnie et deux de ses directeurs - est une grande avancée. TKCSA face au Tribunal Permanent des Peuples (TPP) contre les Transnationales Dans le cas présenté devant le TPP, la Compagnie est accusée de ne pas respecter la législation environnementale et de porter gravement atteinte à la santé publique en stockant de manière irresponsable des matières contaminées. Sont également dénoncées les actions de groupes paramilitaires contre les

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BREVES
ChEvRON-TEXACO CONDAMNEE A PAYER POUR LA POLLUTION ET LES CRIMES CAUSES EN EQUATEUR
La firme étatsunienne Chevron-Texaco a été reconnue coupable de la pollution qu’elle a causée à l’Amazonie équatorienne pendant les 26 ans au cours desquels elle a opéré dans la région. Il s’agit du dommage le plus important de l’histoire en lien avec la pollution pétrolière. Le 14 février 2011, le jugement de ce procès qui dure depuis 18 ans a été accueilli avec joie par les défenseurs de la forêt d’Amazonie équatorienne, et a redonné de l’espoir aux nombreuses associations et institutions impliquées dans le projet Yasuní-ITT. Les 9.5 milliards de dollars accordés par le juge équatorien en compensation aux communautés affectées, représentent jusqu’à aujourd’hui la plus grande somme attribuée dans le cadre d’un procès environnemental. Cependant, les communautés des provinces amazoniennes d’Orellana et Sucumbios estiment que cette somme ne suffit pas à réparer les dommages infligés à leur environnement et à la santé de leurs communautés. La firme quant à elle refuse de payer l’amende. L’affaire n’est donc pas terminée.

opposants au projet, au bénéfice de la multinationale. La population vit sous la menace, acculée par l’action des milices dont les membres travaillent comme agents de sécurité de l’usine sidérurgique. L’activité de la Compagnie a détruit la pêche artisanale et donc aussi le mode de vie d’une partie de la population locale. En fin de compte, la filiale de Thyssen Krupp viole à plusieurs titres la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, la Déclaration sur le Droit au Développement, les Normes Internationales du Travail (OIT) et la Constitution du Brésil. Thyssen Krupp ne respecte pas non plus les lignes directrices de l’Organisation pour la Coopération et le Développement Economique. La TKCSA essaie de renforcer son image d’entreprise responsable, mais les investissements sociaux qu’elle a engagés sont bien loin de couvrir les coûts environnementaux et sociaux de ses activités. Karin Yoshie Martins (PACS) Traduction : Luciana Moraes

L’AMERIQUE LATINE ET LA PALESTINE
Après la mise en échec de la Zone de Libre Échange des Amériques ou la mise au ban de la Colombie après l’affaire des bases étasuniennes, il semblerait que le réveil diplomatique latino-américain se confirme, cette fois au sujet de la reconnaissance de la Palestine comme Etat souverain. Si déjà Cuba (1988), le Nicaragua (1988), le Venezuela (2005) et le Costa Rica (2008) avaient ouvert la voie par le passé, le mouvement qui se dessine semble cette fois beaucoup plus concerté. En deux mois, tous les pays de la région – à l’exception notable de la Colombie – ont reconnu un Etat palestinien. Le Brésil a initié le projet dès le 3 décembre 2010 en reconnaissant le pays dans les frontières de 1967, avant la Guerre des Six Jours. L’Argentine, la Bolivie, l’Equateur ont fait de même dans la foulée, puis ce fut le tour du Guyana, du Paraguay et du Surinam en janvier. Le Chili et le Pérou ont également apporté leur reconnaissance durant le mois de janvier, sans toutefois faire mention d’un tracé. Israël mais aussi les États-Unis ont exprimé leur réprobation face à cette initiative qui traduit un affranchissement croissant vis-à-vis de Washington et renforce la position de la Palestine dans des négociations au point mort. Cette initiative s’explique également par des raisons endogènes. Les communautés arabes sont bien implantées dans plusieurs pays latino-américains et ont œuvré à un rapprochement diplomatique et commercial qui s’est traduit par la mise en place d’un Sommet des Chefs d’Etat et de Gouvernement du Forum Amérique du Sud – Pays arabes (ASPA). Ce récent rapprochement entre pays latino-américains et pays arabes conduit parfois à des positions politiques mal comprises au niveau international et déformées par les médias ; les déclarations de chefs d’état de l’ALBA à l’occasion des évènements libyens suscitent le débat, y compris parmi les militants de la solidarité avec l’Amérique Latine. Ce débat ne fait que commencer, nous y reviendrons.
Pour un début de réflexion, nous vous invitons à lire : http://www.larevolucionvive.org.ve:80/spip.php?article1489

Le Ministère Public de l’Etat de Rio de Janeiro (MPRJ) a mis en accusation la Compagnie Sidérurgique de l’Atlantique pour crimes environnementaux En décembre 2010, le Ministère Public de l’Etat de Rio de Janeiro a initié une action pénale contre la TKCSA et contre son directeur de projets et son gérant. Les deux dirigeants risquent jusqu’à 19 ans de réclusion. L’action, ouverte par le Groupe d’Action Spéciale de Combat du Crime Organisé (GAECO), montre que la TKCSA génère une pollution atmosphérique pouvant provoquer de graves dommages sur la santé humaine, en affectant principalement la communauté voisine de l’usine, à Santa Cruz. La MPRJ a commencé des investigations après réception de plaintes contre les irrégularités environnementales, mais n’a pas encore ouvert d’enquête sur les plaintes déposées contre les actions d’une milice de sécurité privée de la TKCSA. Il y a aussi d’autres enquêtes menées par le Commissariat de Répression d’Actions Pénales Organisées et d’Enquêtes Spéciales (DRACO-IE) et par le GAECO. Quatre crimes contre l’environnement Selon l’action pénale, l’entreprise et ses gestionnaires ont commis quatre crimes contre l’environnement, quelques-uns de manière répétée. Le principal est l’épanchement de la fonte de première fusion (matière première pour la production de l’acier) dans les puits en plein air, sans aucun contrôle. En agissant ainsi, les accusés ont commis quatre crimes prévus dans la Loi de Crimes Environnementaux : causer la pollution à des niveaux qui provoquent ou peuvent provoquer des dommages pour la santé humaine ; installer ou opérer des établissements, travaux ou services potentiellement polluants sans licence ou autorisation de la part des organismes environnementaux compétents ou en contradiction avec les normes légales et réglementaires applicables; ne pas respecter des obligations applicables en matière environnementale; enfin, d’avoir présenté pour l’obtention de l’autorisation des études et des rapports environnementaux totalement ou partiellement faux ou trompeurs.

SOLIDARITE AVEC LA BOLIVIE Une radio pour donner de la voix à celles et ceux qui ne l’ont pas
Depuis l’élection d’Evo Morales en décembre 2005, la Bolivie connaît de nombreuses avancées tant sur le plan économique, politique que social. Ainsi une Nouvelle Constitution reconnaît désormais les droits des peuples indigènes, les ressources naturelles du pays sont nationalisées et la réforme agraire est réactivée… Ces changements représentent un espoir pour le peuple bolivien mais aussi pour nous et tous ceux qui croient qu’une autre organisation du monde est possible. France Amérique Latine souhaite apporter sa solidarité aux organisations sociales, qui du fait de leurs mobilisations, ont rendu possibles ces changements. C’est pourquoi l’association a décidé de soutenir un projet de radio impulsé par la Confédération Nationale des Femmes Paysannes et Indigènes de Bolivie – Bartolina Sisa. Créée en 1980, les Bartolina Sisa (nom donné en hommage à une femme indienne qui a résisté à l’invasion des Espagnols au XIXème siècle en levant une armée et en encerclant la ville de La Paz) promeuvent les droits des femmes indigènes dans un pays où elles sont très fortement marginalisées. Structure d’envergure nationale, les Bartolina Sisa comptent différentes fédérations départementales. Le projet de radio concerne le département de Tarija, au sud de la Bolivie, département duquel Julia Ramos - secrétaire nationale des Bartolina Sisa et ancienne Ministre des Terres et du Développement Rural du gouvernement d’Evo Morales - est originaire. La radio départementale des Bartolina Sisa permettra de donner voix aux organisations indigènes du département de Tarija, département où les medias sont privés et restent encore sous le contrôle de l’oligarchie. Cette radio reposera sur le tissu associatif qui existe dans ce département (associations de femmes, organisations paysannes, assemblées de quartiers, communautés indigènes…) et aura pour objectif principal de doter ces secteurs d’un espace de communication afin qu’ils puissent s’exprimer sur les réalités aussi bien locales, nationales qu’internationales. Afin de lancer une Campagne de solidarité autour de ce projet de radio, FAL invite Julia RAMOS, Porte- parole des Bartolina Sisa, à venir en France du 3 au 10 avril 2011. Pour plus d’informations ou si vous souhaitez vous aussi soutenir ce projet, vous pouvez prendre contact avec l’association. Les dates des différentes initiatives autour de la venue de Julia Ramos seront disponibles sur notre site internet : www.franceameriquelatine.org

© Sarah Pick

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BREVES
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MONSEÑOR SAMUEL RUIZ GARCIA : L’EvEQUE DES INDIGENES DU ChIAPAS EST MORT
Samuel Ruiz Garcia, ancien évêque de la ville de San Cristobal de las Casas au Chiapas (Mexique) est décédé le 24 janvier 2011 laissant les communautés indigènes en deuil. Durant quarante ans, il fut l’un des principaux défenseurs des communautés indigènes et des pauvres de la région. En 1974, l’évêque «converti par les indigènes», pour reprendre ses mots, organisa un Congrès indigène rassemblant plus de 1300 délégations. Cette réunion a été une véritable prise de conscience politique pour les personnes présentes et une première étape pour la création de l’Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN) selon l’historien André Aubry. Par la suite, fort de la connaissance de langues indigènes, il fut le médiateur entre l’EZLN et le gouvernement mexicain lors du soulèvement de l’armée du sous-commandant Marcos le 1er janvier 1994. N’ayant jamais caché son soutien aux revendications zapatistes, il sera menacé de mort à plusieurs reprises . L’homme surnommé « Tatic » (le Père en maya) fut également avec d’autres © DR évêques l’un des fondateurs de la Théologie de la Libération prônant la dignité et l’espoir aux pauvres et aux exclus. Ce lundi 24 janvier, les communautés indigènes ont perdu l’un des leurs. Des milliers de personnes ont pris la route pour San Cristobal de las Casas pour rendre un dernier hommage à celui qui avait reçu en 2000 le Prix Simón Bolivar décerné par l’UNESCO pour son engagement personnel envers les communautés indigènes. vERDICT DU PROCES A CAÑETE CONTRE LES COMUNEROS MAPUChE (ChILI) Ce 22 mars, dans la ville de Cañete, a été rendue la sentence du long jugement oral - plus de 3 mois - du procès de l’Etat chilien à l’encontre de quatre membres de la communauté Mapuche. Héctor Llaitul a reçu une peine de 25 ans, pendant que Ramón Llanquileo, José Huenuche et Jonathan Huillical ont chacun écopé d’une peine de 20 ans. Dans un premier temps, 17 membres de la communauté Mapuche avaient été inculpés, parmi lesquels 13 ont été acquittés, les quatre restants étant tous membres de la Coordination Arauco-Malleco. Ce jugement historique a été ponctué par de multiples irrégularités, qui ont été dénoncées - non seulement par les organisations Mapuche - mais aussi par plusieurs organisations internationales de Défense des droits de l’homme. Le début d’une grève de la faim en juillet 2010, qui avait duré 83 jours et avait réuni 34 membres de la communauté, a marqué un tournant dans le procès, puisqu’il a réussi à rompre le cordon médiatique imposé par le gouvernement et instaurer quelques compromis avec les autorités. Cependant, l’engagement du gouvernement à ne pas appliquer la loi antiterroriste n’a pas été respecté et c’est pourquoi le 15 mars dernier les quatre membres de la communauté Mapuche condamnés ont entamé une nouvelle grève de la faim, demandant l’annulation du jugement. La défense a 10 jours pour étudier l’appel de la décision.
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OSER AFFRONTER L’EXTRACTIVISME

DOSSIER
Dossier coordonné par Anna Bednik, membre du Comité Directeur de FAL et du collectif ALDEAH.

Depuis les années 2000, l’accélération des projets d’exploitation des « ressources naturelles » en Améri-

que latine est d’une ampleur sans précédent. Mines, puits de pétrole et de gaz, barrages hydroélectriques, monocultures agricoles et forestières, élevages industriels, concessions marines, etc., - l’extractivisme avance sans cesse sur de nouveaux espaces, en détruisant les écosystèmes et la santé des populations, en privatisant les territoires, en déstructurant les liens sociaux, en bouleversant les cultures et les activités traditionnelles. Les conflits « socio-environnementaux », qui éclatent face à cette situation d’urgence, sont aujourd’hui parmi les conflits sociaux les plus importants (au Pérou, pour ne donner qu’un exemple, ils représentent plus de la moitié de tous les conflits actifs). Les mouvements populaires, qui se forment dans ces conflits, n’établissent pas de hiérarchie entre le social et l’environnemental. Non seulement ils osent affronter, dans un combat inégal, les entreprises et les pouvoirs en place, mais ils questionnent aussi le modèle, tout en inventant de nouvelles formes d’organisation, d’action et de pensée. Leurs problématiques ne sont pas si éloignées des nôtres. La demande de matières premières et d’énergie ne décroît pas, et l’extractivisme ne s’arrête plus aux frontières des pays « en voie de développement ». Connaître les réalités et les combats de ceux qui, de l’autre côté de l’Atlantique, refusent de supporter le coût du métabolisme de notre société, nous pousse aussi à nous interroger sur notre propre rôle.
Toutes les photos du dossier sont d’Anna Bednik et de Jérémy Dotti.
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REvOLTE DES SACRIFIES AU « DEvELOPPEMENT»
Açailândia, ville brésilienne du Nordeste. Son nom fait référence au fruit du palmier d’açaí, ingrédient de base de l’alimentation amazonienne traditionnelle. Il y a moins de 40 ans, c’était la forêt, habitée par des indigènes. Aujourd’hui, il ne reste plus un seul arbre d’açaí, seules les plantations d’eucalyptus, destinées à produire du charbon végétal pour la sidérurgie, verdissent quelque peu cette plaine désaffectée, point de passage du train de Vale do Rio Doce*, dont les 312 wagons interminables évoquent un autre train célèbre, celui de «Cent ans de solitude » - à la différence près qu’ils ne transportent pas des cadavres mais des minerais de la terre rouge d’Amazonie. Les usines sidérurgiques, dont la fumée embrume encore les derniers jours de cette ère industrielle, vont bientôt fermer boutique : pour la Vale, il est maintenant plus intéressant de transformer le minerai au Mozambique ! Que restera-t-il ? Des souvenirs d’un « développement » toujours à venir, des rêves d’une vie meilleure qui, il y a moins de 40 ans, ont fait traverser la jungle aux premiers colons à la recherche du bois précieux. Qui les ont ensuite poussés, suivant les injonctions des éleveurs, à en finir avec la forêt, la transformer en charbon et laisser la place au bétail. Qui les ont aussi fait se taire quand les propriétaires autoproclamés des terres défrichées donnaient l’ordre de faire courser les Indiens par des chiens et les abattre d’un coup de fusil lorsqu’ils grimpaient aux derniers arbres. Qui, certainement, les ont fait applaudir quand la Vale annonçait la construction du chemin de fer, les embauchait pour planter des eucalyptus qui asséchaient les terres, quand la sidérurgie s’installait et, avec elle, les charbonneries, célèbres repères du travail esclave. Açailândia a vécu, en moins de 40 ans, toute une spirale de « cycles de développement » des plus sauvages. Qu’en reste-t-il ? Des souvenirs des rêves d’une vie meilleure, à jamais confinés dans de petites maisons, entassées autour d’un ravin, dans un paysage à l’horizon ravagé. A la Oroya, au Pérou, le développement est vert et blanc. Vert et blanc, ce sont les couleurs auxquelles Doe Run Perú, l’entreprise qui exploite une gigantesque fonderie de métaux, repeint écoles, parcs, places…, en faisant croire que ces installations lui doivent leur existence. Au-delà de ces couleurs, qui contrastent avec la montagne rasée et délavée à force d’émanations toxiques, la ville dominée par une géante cheminée a l’esthétique malsaine de l’enfer. Les enfants ont des taux de plomb dans le sang 4 à 10 fois supé* Premier producteur mondial de fer et une des plus grandes entreprises minières au monde. En savoir plus : www.justicanostrilhos.org ** Une étude de la Direction Générale de la Santé Environnementale fait le lien entre le taux de plomb dans le sang et les notes des enfants à l’école

rieurs au minimum acceptable selon l’OMS. Mais, au Ministère de la santé, on laisse entendre que le plomb rend intelligent** et l’entreprise appelle à se laver les mains et fréquenter les douches publiques, peintes en vert et blanc, pour éviter la contamination ! En Catamarca, l’une des provinces les plus pauvres d’Argentine, le développement minier a contribué au bien-être des habitants en ornant les rues de la ville d’Andalgalá de plaques aux couleurs de la mine Bajo de la Alumbrera. « Qu’est-ce qui nous importe ? »,- Paula vit depuis toujours à Saint Felix, l’un de ces villages-oasis de la vallée de Huasco dont la verdure exubérante détonne - encore - avec l’aridité des contreforts du désert d’Atacama (Chili). Plus pour longtemps, car le projet minier Pascua Lama assèche la rivière et les nappes qui alimentent la vallée : « la tranquillité, la beauté de ces montagnes, nous entendre bien entre voisins, cultiver nos terres, que nos enfants puissent se baigner dans la rivière, manger de la nourriture saine …, ce sont des choses simples, notre vie est simple, mais c’est ce qui nous importe le plus ». La mine a déjà provoqué pénurie d’eau et division dans les communautés. Barrick Gold, qui mène le projet, est la plus grande entreprise d’extraction d’or au monde : comment lutter contre un tel monstre ? Et pourtant, ils essayent. « Eux », ce sont une minorité, ceux qui ne croient pas aux contes du « développement ». Dans la vallée de Huasco, comme dans une myriade d’autres lieux en ligne de mire des projets d’exploitation des « ressources naturelles », mais aussi à la Oroya et même à Açailândia, des voix s’élèvent, des personnes se rencontrent, partagent, discutent, s’organisent, résistent. Paysans, indigènes, urbains, pauvres, classes moyennes, prêtres, professeurs, étudiants, ingénieurs, scientifiques, journalistes… même quand il n’y presque plus rien à
Village de pêcheurs au pied du complexe pétrochimique de Punto Fijo, Venezuela

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faire, même quand pour eux il est déjà trop tard, ils cherchent au moins à témoigner, à donner à d’autres l’exemple de ce qu’il faut éviter, à mettre en garde contre les promesses qui sont rarement tenues*. Les corporations transnationales mènent toujours la danse, et la longue histoire du pillage de l’Amérique dite latine est loin d’être terminée. Mais aujourd’hui, la vague de l’extractivisme déferle sur tous les pays et n’épargne pas ceux dont les gouvernements se montrent préoccupés par le bienêtre social et la reconquête de la souveraineté nationale. La nationalisation des ressources n’est pas un obstacle à l’extractivisme, c’est une modalité différente de sa mise en œuvre. S’opposer à la destruction opérée au seul nom de l’argent est idéologiquement facile. La principale difficulté consiste - et c’est là que ces mouvements populaires s’attaquent au noyau même du système dominant - à remettre ces projets en cause, alors que leur raison d’être dans le discours du pouvoir - de tous les pouvoirs - est habillée de bonnes intentions qui appellent à l’aspiration légitime de tout un chacun à améliorer ses conditions d’existence et à l’aspiration collective à plus d’équité et de justice. L’argument central (des gouvernements de droite comme de gauche) est que l’exploitation des ressources naturelles (présentée comme l’unique source de revenus concevable) amènera le «développement» aux régions et au pays qui ne l’ont (toujours pas !) atteint, alors même que la poursuite du « développement» (soumise à la croissance de la production et de la consommation) par tous les pays du monde, y compris par ceux qui sont déjà « développés », mais qui semblent ne pas avoir d’autre choix que celui d’aller de l’avant, est tout simplement impossible sans matières premières et énergie. La promesse du « développement » doit être entretenue pour que la machine continue à fonctionner. Le serpent se mord la queue et nous entraine vers l’abime. Construction sémiotique de la civilisation occidentale, produit de l’évolution de la pensée de cette partie-là seulement de notre monde, érigé, plus récemment, en fer de lance de l’impérialisme post* Voir : Mouvements socio-environnementaux en Amérique latine : territoires, écosystèmes et cultures, FAL MAG 40 ans ** Lire : Le développement. Histoire d’une croyance occidentale. Gilbert Rist, Presses de Sciences Po, 2007 14

Marche pour l’eau et contre les projets miniers à Cuenca, Equateur

colonial par un président états-unien, l’étendard du « développement » est le résultat d’un rapport de forces de l’histoire récente qui nous a fait croire qu’il s’agit d’une finalité de l’Histoire**. S’appuyant sur les plus respectables intentions et espoirs, le mot « développement » et les représentations qui lui sont associées emportent une adhésion quasi unanime. Imprimée dans les esprits de la majorité, leur prétendue portée universelle fait accepter l’inéluctabilité des sacrifices exigés par le cheminement réel du « développement » - phénomène historique, dont la cruauté est compensée par l’horizon de la promesse. Il n’y a pas de meilleure garantie pour la reproduction du système. Ceux qui se mobilisent contre les projets extractivistes sont donc forcément en train de défier aussi la fatalité de ce processus au nom doté d’un pouvoir incantatoire. Santé, éducation, accès à la terre…, l’exigence de justice sociale, celle qui fait que les politiques menées au nom du « développement » paraissent « acceptables » au plus grand nombre, n’a pas disparu. Seulement, depuis que le « développement » est devenu l’horizon à atteindre, ne cessent de se creuser les écarts : entre le Nord et le Sud, entre les riches et les pauvres, au Nord, comme au Sud. Admettons qu’il puisse exister une réelle volonté politique - abstraction faite des intérêts particuliers qui n’ont pas de frontières idéologiques - de maximiser les revenus issus de l’exploitation des ressources naturelles et de les redistribuer à l’échelle nationale. Admettons que cette redistribution puisse avoir une certaine efficacité pour atténuer la misère des plus démunis. Même ainsi, il est difficile de qualifier cette voie de « développement » d’émancipatrice, tant elle entretient la dépendance : vis-à-vis du marché international, des entreprises qui maîtrisent la technologie, etc. Certes, il est tout aussi difficile d’en imaginer une autre dans un système mondial verrouillé qui ne laisse pas vraiment d’autre choix aux pays … « en voie de développement ». Mais il n’est pas lieu ici de donner des leçons, juste d’essayer de comprendre une réalité complexe, sans détours. Trop nombreux sont les exemples : les projets extractivistes n’amènent pas le «développement»

Extractivisme Le terme « extractivisme » est de plus en plus utilisé pour désigner le développement d’activités qui extraient et exploitent une ressource naturelle à l’échelle industrielle. A ne pas confondre avec l’utilisation de ce terme au Brésil, notamment en Amazonie, où il désigne les activités de prélèvement et de commercialisation des produits « de la forêt » non-cultivés (gommes, fibres, fruits, bois, etc.). Métabolisme de nos sociétés : extraction/production/commercialisation/consommation/ génération des déchets Années 2000 : accélération de l’avancée de l’extractivisme L’Amérique latine est devenue la principale destination des investissements miniers : 26% de l’investissement mondial dans l’exploration des minerais en 2009, contre 12% en 1990. L’exploitation des minerais est la principale source de revenus de la plupart des pays de la région : jusqu’à 70% des ventes à l’extérieur. Pérou : 75% du territoire est recouvert de concessions minières et d’hydrocarbures. venezuela : les hydrocarbures représentent 93% de la valeur totale des exportations (en 2009). Argentine : 600 projets miniers, 18 millions d’hectares de soja. brésil : déjà 1 million de déplacés par les grands barrages et des centaines de milliers d’hectares de terres inondées. 22 millions d’hectares de soja. Sources : Banque Mondiale, CooperAccion, Fobomade, MAB, FASE Et en France ? Les réalités décrites dans ce dossier ne sont pas si lointaines qu’elles le paraissent. Près du 10% du territoire français est concerné par les permis d’exploration des huiles et gaz de schiste (80% pour un département comme la Seine-et-Marne, Ile-de-France), attribués ou en cours d’attribution. Les impacts ? Graves pollutions des nappes phréatiques, des sous-sols et de l’air, trafic routier insupportable, destruction des paysages, prélèvements d’énormes quantités d’eau, utilisation massive de produits toxiques, cancers et maladies chroniques. Dans les zones menacées et au-delà, naissent des collectifs citoyens, la résistance s’organise. Pour en savoir plus : www.aldeah.org/fr/gaz-et-petrole-huile-de-schiste

promis aux populations des zones pourvoyeuses de ressources naturelles qui, si l’équation se vérifiait, devraient présenter les plus hauts niveaux de « développement humain ». Prime à la sincérité, le gouvernement vénézuélien parle de « zones de sacrifice minier-pétrolier ». Territoires et personnes sacrifiés sur l’autel du « développement national » et du bien-être du plus grand nombre, la logique est implacable et partagée. Seulement, ces « sacrifiés » se révoltent, refusent d’être ceux qui payent les frais et avertissent aussi le reste de la société qu’à la vitesse de l’avancée des projets et de leurs impacts, les zones de sacrifice deviendront des pays sacrifiés. La misère, atroce, a des causes. Vouloir y remédier en accentuant l’une d’entre elles est absurde. Les projets extractivistes n’affectent pas seulement les ressources qu’ils exploitent directement, mais aussi l’environnement au sens large - eau, terre, semences, écosystèmes et biodiversité en général - , les cultures ancestrales, l’organisation et la bonne entente des sociétés et, plus généralement, le bien-être des habitants d’un pays, en compromettant lourdement celui des générations à venir. Alors, comme c’est déjà le cas dans les zones d’implantation des industries extractives, où les forts impacts négatifs rendent relativement invisibles les rares retombées positives, les conséquences de l’extractivisme à grande échelle vont à contresens de la représentation commune du «développement» : un épanouissement non seulement matériel, mais aussi social, culturel et environnemental. Le choc des visions - autour de ce que doit être ce « développement » ou simplement la vie - éclate alors au grand jour. La majorité de ceux qui refusent le destin des sacrifiés - décidé à leurs dépens - n’ont pas « atteint » un niveau de « développement » suffisamment haut, pour, selon ce qu’on serait portés à croire, vouloir s’arrêter en chemin. Pourtant, la nationalisation

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des industries extractives et des ressources est rarement évoquée comme solution par ces mouvements populaires - communautés paysannes ou indigènes, assemblées, collectifs, groupes de personnes qui ne se donnent aucun nom particulier. La plupart exigent le retrait définitif, l’arrêt de tout projet d’exploitation. Plus comme une inspiration que comme un slogan ou un programme politique, émerge alors l’idée que la justice et l’équité ne peuvent plus être pensées sans tenir compte de la relation entre l’homme et son milieu, sans assumer notre dépendance vis-à-vis de la nature et envers les autres. La justice sociale est donc aussi environnementale, c’est une « justice de la vie » : laisser la vie exister, arrêter de la soumettre à l’impératif de la logique économique. «Pour sortir de ce cercle vicieux, que proposent-ils ?»: une question et une critique attendues. Il existe

La Oroya, Pérou

visions (différentes) du développement
«Le développement est une monstruosité car il n’a pas de fin». Jorge Ipuana, dirigeant Wayuu dont la communauté lutte contre les projets d’exploitation du charbon, Maikiraalasalii (« Ceux qui ne se vendent pas »), Rio Socuy (Zulia), Venezuela. « Le développement suppose de sortir de quelque chose qui paraît ne pas être pour entrer dans quelque chose d’autre […] pour nous, il n’y a pas de développement, il y a la vie ». Salatiel Mendez, dirigeant Nasa, CIETE, Toribio (Cauca), Colombie. « Nous aimerions être capables d’avoir des limites. Cet équilibre entre ce que nous voulons être et ce que la nature peut nous offrir, nous l’appelons le « bien vivre local ». Local, parce que, dans le global, se perdent les particularités, la culture, l’identité, nos choses à nous, notre propre système». José Absalon Suarez, dirigeant de Proceso de Comunidades Negras (communautés afro-descendantes), Buenaventura (Valle del Cauca), Colombie. « Pourquoi la qualité de vie, ce serait de porter des chaussures, si nous marchons pieds nus? Pourquoi le sol de notre maison doit être fait en ciment ?». Beethoven Arlantt, Organización Indigena Kankuama,Valledupar (Cesar), Colombie. « Le développement est constitué d’un ensemble de pratiques parfois contradictoires en apparence qui, pour assurer la reproduction sociale, obligent à transformer et à détruire, de façon généralisée, le milieu naturel et les rapports sociaux en vue d’une production croissante de marchandises (biens et services) destinées, à travers l’échange, à la demande solvable. » Gilbert Rist, Professeur honoraire à l’Institut universitaire d’études du développement à Genève. «Le développement développe l’inégalité. […] Le sous-développement n’est pas une étape du développement, c’est sa conséquence». Eduardo Galeano, Les veines ouvertes de l’Amérique latine. « Quand je vais à la ville d’Ilo et je vois son développement urbain, le plus avancé du Pérou, je sais qu’il est dû à l’industrie minière et à celle de la pêche, et j’ai mal lorsque je compare [Ilo] au village d’Ayabaca, qui a plus de ressources minières que la mine de Cuajone [près d’Ilo], mais qui vit dans la plus grande pauvreté». Alan García (Président du Pérou) dans Le syndrome du chien du jardinier. A Ayabaca, on vit de l’agriculture et la grande majorité de la population est opposée à l’arrivée de l’industrie minière : «C’est un mensonge total de dire qu’Ayabaca est pauvre. Ils ne disent pas combien de vaches on a, combien de pommes de terre on produit. Ils ne voient pas nos richesses, ils comptent l’argent». Magdiel Carrión, ancien président de la Fédération des Communautés Paysannes d’Ayabaca (aujourd’hui, président de la CONACAMI).
de multiples expériences d’organisation, de réinvention du lien social, de recherche d’autonomie pour assurer son existence et de construction d’alternatives locales, connectées ou pas aux marchés national ou international, en rupture ou pas avec le système capitaliste (voir encadrés de ce dossier). Une synthèse de ces initiatives concrètes est difficile à transformer en théorie. Voire, « modéliser » ces expériences « périphériques » n’est pas forcément souhaitable, si l’on considère que remplacer un modèle défaillant par un autre à vocation tout autant universelle ne ferait que déplacer le problème. La tentation est grande d’accuser d’égoïsme ceux qui luttent contre une menace qui pèse sur leur territoire et mettent en place des alternatives, souvent modestes, qui ne valent, d’abord, que pour une minorité. Ces mouvements ne proposent aucune théorie clés-en-main et ne prétendent apporter une réponse ni à la question de «comment développer le pays ?» ni à celle de « si tel minerai n’est plus extrait, de quoi sera fabriqué tel objet utilisé dans le quotidien? ». Leur grand mérite est toutefois d’attirer l’attention sur le cœur du problème : le caractère destructeur, dans son sens le plus concret, de ce que l’on appelle encore « modèle de développement ». Au sortir de ces mouvements populaires, remettre en question le modèle et s’affranchir du poids de la dépendance n’est certes pas facile. Mais n’est-ce pas aussi le rôle des luttes sociales, malgré tous les sacrifices que cela exige et même si cela se déroule sur un temps très long, de faire évoluer les mentalités et d’obliger ceux qui nous gouvernent à tenir compte de ces évolutions, en libérant la créativité pour construire un changement qui échappe à la logique des puissants ? D’être cette variable qui n’est pas prise en compte dans les calculs de ceux qui pensent écrire l’Histoire? Certes, aujourd’hui, la masse critique est loin d’être atteinte pour mettre fin aux dogmes mortifères encore solidement ancrés dans notre façon de concevoir le monde. Mais au cœur des luttes socio-environnementales, en Amérique latine, comme ailleurs, d’autres conceptions de la vie prennent déjà racine. Inassimilables au phénomènemot « développement » (et où les sacrifices exigés en son nom n’ont plus lieu d’être), formalisées ou pas, ces autres visions mettent en avant la vie en tant que telle. Des îlots de résistance, dont la simple existence ébranle déjà quelque peu la fatalité des rêves de prospérité et de sécurité des sociétés « modernes ». Anna Bednik Membre du Comité Directeur et du Collectif ALDEAH

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SE RENCONTRER, APPRENDRE, CONSTRUIRE ET RESISTER : EXPERIENCES DES ASSEMbLEES SOCIO-ENvIRONNEMENTALES EN ARGENTINE
Entretien avec Mirta Antonelli (Córdoba, août 2010)
Depuis le début des années 2000, des centaines d’assemblées socio-environnementales et de collectifs se sont “autoconvoqués” dans toute l’Argentine pour s’opposer à l’avancée de l’extractivisme, notamment aux projets miniers. En 2006, est née l’Union des Assemblées citoyennes (UAC), une rencontre nationale dont le but est “d’articuler et de renforcer les différentes luttes”. Les assemblées de la UAC sont l’un des exemples emblématiques des formes d’organisation horizontale et autonome des mouvements socio-environnementaux latino-américains. Mirta Antonelli*, enseignante et chercheuse à l’Université Nationale de Córdoba , a partagé avec nous ses réflexions au sujet de cette dynamique de résistance à laquelle elle participe.

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Les premières assemblées et collectifs socio-environnementaux sont nés il y a moins de 10 ans. Comment a évolué le mouvement ? Le mouvement a grandi, s’est étendu et s’est renforcé, avec des difficultés, certes, car ce n’est pas un processus facile. Il s’est étendu à des endroits où il n’y avait jusque-là aucune expérience collective, de nombreux acteurs non-territoriaux l’ont rejoint aussi, chacun depuis son domaine particulier : journalistes, universitaires, hommes politiques, étudiants. S’est ouvert un espace de renforcement très intéressant, qui va aussi de pair avec l’accentuation de l’avancée de l’extractivisme. Il est aujourd’hui connu qu’il y a des minerais sur tout le territoire (au-delà de la cordillère des Andes, ndlr) et le sous-sol a été livré aux entreprises privées. Cette problématique me paraît donc plus lointaine, étrangère, distante en termes de territoire. D’autre part, il y a eu une prise de conscience du fait que l’eau est une ressource rare et que la problématique du manque d’eau est déjà ressentie. L’eau est un « signifiant », qui, sociopolitiquement, a aidé à collectiviser, car nous sommes tous menacés par le manque d’eau. Les assemblées ont produit de la connaissance - que les entreprises nient et que l’Etat étouffe -, elles l’ont accumulée, elles font en sorte qu’elle ne se perde pas et elles la transmettent, ce qui a provoqué un phénomène d’irradiation: beaucoup d’acteurs se sensibilisent à la problématique et commencent à prendre position.

Tous, nous sommes aussi des agents d’irradiation, des agents de transmission. Malgré toutes les difficultés liées au fait de ne pas avoir d’infrastructures ni de fonds, de travailler surtout en réseaux interpersonnels, les assemblées ont réussi à transmettre à d’autres acteurs la véritable dimension de ce modèle extractiviste. Le Congrès argentin a eu à défendre la loi des glaciers, alors que le gouvernement avait décidé d’y opposer son veto. La question a été intégrée dans le programme législatif et les partis politiques ont dû prendre position. Les assemblées sont un espace de rencontre d’acteurs hétérogènes. Il y a une hétérogénéité dans les trajectoires, certains sont d’anciens militants politiques, d’autres non, certains – beaucoup – viennent de la classe moyenne, d’autres des communautés paysannes ou des peuples originaires. Ce sont des espaces de confluence d’acteurs très différents, ce qui est à la fois une richesse, une force, mais aussi une faiblesse, car cette hétérogénéité suppose une dynamique de fonctionnement complexe. Les assemblées ne sont pas majoritaires sur leurs territoires, ce qui s’explique aussi par la politique d’intervention des entreprises et des gouvernements dans les communautés. La première stratégie des entreprises minières est de fragmenter le tissu social : ils partent d’un diagnostic des besoins, puis commencent à proposer - du travail, des améliorations dans les écoles, des formations aux professeurs, etc. -, en provoquant des tensions à l’intérieur même des groupes familiaux, des

* Coéditrice avec Maristella Svampa du livre Industrie minière transnationale, narrations du développement et résistances sociales, Biblos, 2010.
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groupes d’amis. C’est une pratique systématique des entreprises, qui va aussi de pair avec une autre pratique systématique – de l’Etat – qui est celle de coopter. La lutte est très asymétrique, et les assemblées n’ont pas de moyens propres. La « force » de cette « faiblesse » est qu’elles ne sont pas cooptées par les partis politiques. Dans leur ensemble, les assemblées ne répondent à aucune structure partisane. Et c’est une force. Comment est né le mouvement socio-environnemental en Argentine ? L’Argentine n’est pas un pays minier. La méga-industrie minière de grande échelle est un phénomène nouveau. La carte minière de l’Argentine a commencé à se dessiner avec Bajo la Alumbrera, en Catamarca, et aussi avec AngloGold Ashanti, à Santa Cruz. L’expérience de Catamarca a été celle qui a le plus « servi », c’était la première exploitation minière à grande échelle, la plus destructrice au niveau national, et quand à Esquel (Chubut), les voisins se sont rendus compte qu’il y avait un projet d’extraction d’or à côté de chez eux, ils se sont réunis avec les voisins de Catamarca. La référence au fait que la méga-industrie minière était déjà installée est apparue quand Esquel a réussi à stopper le projet minier, quand s’est fait le référendum (2003). Le « Non » d’Esquel est bien apparu dans les médias. Il y a aussi un lien avec l’ « événement » (dans le sens de Badiou) de 2001-2002. La mémoire traumatique de l’Argentine récente est celle de la crise terminale, de la pauvreté, résultat des années 90. Dans le discours de l’Etat et des entreprises, la méga-industrie minière est l’unique activité, et les entreprises sont les seuls acteurs qui ont « contribué » à la richesse argentine. Les assemblées de quartiers des années 2001-2002 sont un héritage, ce que nous appelons une « marque » dans la subjectivité politique. Les assemblées actuelles sont de la même façon horizontales, apartides, autogérées, elles ont exactement les mêmes caractéristiques d’organisation et les mêmes dynamiques de fonctionnement. La grande différence étant qu’elles se sont construites sur d’autres territoires, car maintenant les résistances sont contre les multiples formes de l’extractivisme.
Agir, mais comment ?
Pour s’opposer aux projets extractivistes, les mouvements recourent à différents moyens. Des actions par voie légale, certes, mais aussi et surtout des actions «directes», visant à empêcher, physiquement, les projets d’avancer (blocages des routes et des véhicules des entreprises, démantèlement des installations, campements sur les sites menacés, etc.), associés à des actions à portée plus symbolique (comme, par exemple, envoyer aux juges, en guise de preuve, des kilogrammes de cendres qui tombent sur les maisons), des actions d’information et des manifestations, où la défense de l’eau est souvent centrale. La pratique de la démocratie directe, notamment via l’organisation des votations populaires (Pérou, Argentine, Guatemala, Colombie…) donne aux mouvements une forte légitimité, même si les résultats ne sont pas reconnus par les gouvernements.
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La consigne de la UAC est “contre le pillage et la pollution”, ces deux réclamations ont-elles le même poids ? La méga-industrie minière d’aujourd’hui s’inscrit dans la continuité de l’histoire coloniale, celle du long pillage de l’Amérique Latine. Certains partis politiques ont cherché à intégrer cette cause dans leurs discours et à poser la question de la nationalisation de l’industrie minière, comme en Bolivie, en Equateur, etc. Mais dans la lutte des assemblées, la dispute concernant la rente n’est pas au centre, car même si la rente minière augmentait, les impacts socio-environnementaux continueraient à exister. Le thème de la rente est en discussion, mais dans un contexte où on se pose aussi la question de savoir si le PIB peut être considéré comme le seul indicateur qui mesure le développement, ce qui est justement utilisé comme argument par les gouvernements et les entreprises. Alors, à partir de la UAC de Chilecito et Famatina (juillet 2007) a été précisé que la consigne de la lutte était « contre le pillage et la pollution ». Ce sont les deux parties du modèle qui sont attaqués. Cette double consigne rend les assemblées plus résistantes aux discours des politiques au sens strict. Quelle est la relation entre les assemblées et l’Etat? Entre les entreprises et l’Etat? Les assemblées ont avec l’Etat une relation citoyenne, celle de la dénonciation. Elles utilisent les canaux étatiques mais elles ne sont pas des forces de l’Etat et ne se laissent pas non plus coopter par l’Etat. Elles l’ont dans la ligne de mire des critiques car l’Etat fonctionne de manière à favoriser l’expansion du modèle extractiviste. Le fait de ne pas voter pour des candidats qui sont dans des structures partisanes est leur manière de dire à l’Etat qu’elles ne l’absolvent pas, qu’il n’est pas libéré de la culpabilité. En effet, on ne peut responsabiliser seulement le secteur entrepreneurial, car ici il y a une alliance, ce sont des associés, mais des associés asymétriques. Les multinationales utilisent les Etats. Le cas du soja est plus complexe (à cause des rétentions à l’exportation), mais la méga-industrie minière ne laisse rien. Le revenu qu’elle apporte à l’Etat est infime, surtout si l’on tient compte du fait que ce qu’elle emporte, ce sont des matières premières non renouvelables. C’est l’Etat qui assume les coûts : l’eau, l’énergie, les routes… Les entreprises s’installent, emportent les ressources, laissent la pollution et ne rendent rien. Elles ont – selon la loi – 30 ans de stabilité fiscale, pendant que l’Etat argentin s’auto-inhibe, s’interdit à lui-même de disposer du sous-sol et établit que seules les entreprises privées peuvent exploiter les gisements miniers. Les entreprises exproprient des territoires en invoquant la propriété privée, elles agissent sur les territoires nationaux comme si ceux-ci étaient déjà privatisés. Il se produit une déterritorialisation de l’Etat.

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Mine à ciel ouvert à Cerro de Pasco (Pérou)

tés paysannes et indigènes sur tout ce qui concerne l’accès à la terre, prendre soin de la terre, la relation entre identité et territoire. Ce n’est pas un hasard s’il y a un rapprochement entre les communautés originaires et paysannes et ces mouvements composés d’habitants qui, dans leur grande majorité (en Argentine, ndlr), sont des citoyens de classe moyenne, qui jusque-là n’avaient probablement pas l’expérience propre de ce que signifie la terre. Dans ce lieu de rencontre qu’est la UAC, on cherche à apprendre les uns des autres, à construire un langage qui permette, depuis le respect de la diversité, de dénoncer l’extractivisme tout en créant ensemble de nouvelles pratiques, des liens plus communautaires et des propositions alternatives.
Propos recueillis par Anna Bednik, Donatien Costa et Jérémy Dotti Traduction Anne Derenne Retrouvez l’intégralité de cet entretien sur www.aldeah.org

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Quelles connaissances produisent et transmettent les assemblées ? Comment les construisent-elles ? Foucault parle de pratiques sociales comme productrices de savoir et de justice, comme pratiques de “véridiction”. J’ai commencé à me rapprocher des assemblées grâce aux amis de San Juan qui avaient déjà en vue l’arrivée de Barrick Gold Corporation pour le projet Veladero (en fonctionnement depuis 2006). En plus de l’impact émotionnel en écoutant leurs témoignages, j’ai été impressionnée par deux types de connaissance qu’ils avaient. L’un, ce que j’appelle la vérité justicière, c’est la connaissance qu’ont les citoyens dans chaque lieu des illégalismes, des irrégularités, des actes de corruption, de la cooptation, de tout ce qui porte atteinte au concept de justice, dans son sens le plus large. Et l’autre, c’est la connaissance qu’ils ont de l’environnemental. Une connaissance qui dénonce comme fallacieux le discours des techniciens-experts, des entreprises et de l’Etat. Ils sont les «pisteurs du territoire», ceux qui recherchent des traces, qui suivent les pistes. Ils connaissent le territoire parce qu’ils l’ont vécu, parce qu´ils peuvent le lire avec leurs yeux, parce qu’ils connaissent le rythme de la montagne, le rythme des pluies, ils savent comment se comporte la nature face à certains phénomènes. J’ai aussi vu, incorporés dans ces assemblées, de nombreux professionnels issus des sciences ayant un lien avec l’industrie minière, avec un discours critique. A la UAC, j’ai rencontré ces deux types de connaissance chez tous les habitants. A Andalgala par exemple, ils ont fait leur propre «étude d´impact environnemental», en notant les impacts déjà produits et en identifiant ceux à venir… ce qui est très désespérant, car lorsqu’on ignore, on ne peut pas mesurer la menace. C’est un aspect frappant des assemblées : ils ont une connaissance contre-experte, qui s’oppose à celle des experts qui travaillent pour le secteur entrepreneurial. Il y a également une recherche créative de comment apprendre et s’approprier (c’est-à-dire les rendre siens et les mettre en pratique) des savoirs des communau19

Victoires Le combat n’est pas à armes égales. Toutefois, de rares, mais possibles, victoires donnent de l’espoir. A Tambogrande (Pérou) et à Esquel (Argentine), les projets miniers ont été suspendus, suite notamment à la tenue de votations populaires. Dans le département de Córdoba, en Colombie, l’avancée de l’industrie de la crevette a été stoppée et la mangrove préservée. Le Congrès argentin a voté une loi qui devrait permettre de mieux protéger les glaciers et, dans 7 provinces du pays, ont été adoptées des lois qui interdisent l’extraction de métaux à ciel ouvert. Au Costa-Rica, le Congrès s’est prononcé pour déclarer l’ensemble du pays interdit à ce type d’activités. Etc. Alternatives pour assurer son existence Dans la vallée d’Intag, en Equateur, les communautés paysannes opposent au développement minier une multitude de projets «productifs» qui s’inscrivent dans l’idée d’un marché juste et respectueux de l’environnement : agriculture «bio» et agroforesterie, produits locaux «d’origine» vendus via un réseau de commerce direct, écotourisme communautaire, etc. Dans le Bas Sinú, en Colombie, les pêcheurs, dont l’économie traditionnelle a été détruite par la construction du barrage hydroélectrique d’Urrá, se sont tournés vers l’autogestion et l’autosuffisance: sur de petites parcelles appelées « agroécosystèmes », dont certaines ne dépassent pas les 40 m², ils produisent des aliments diversifiées qu’ils échangent ensuite entre eux et dont les excédents sont vendus sur le marché local. Non loin de là, les indigènes Zenúes ont mis en place un système de récupération et de sauvegarde des maïs natifs. Au sud du Brésil, le réseau de petits agriculteurs ECOVIDA met en œuvre des échanges directs et permet de contourner l’emprise (et les coûts) des grands labels internationaux en créant une certification « bio » participative. Les expériences alternatives sont nombreuses et hétéroclites, mais elles œuvrent toutes, à leur échelle, pour l’insertion des activités humaines dans les écosystèmes et tendent vers l’autonomie, la souveraineté alimentaire, la (ré)création de liens communautaires et la défense des cultures et savoirs-faire locaux.

L’ENERGIE POUR QUOI ET POUR QUI ?
Entretien avec le MAB (Mouvement des Affectés par les Barrages, Brésil)
Le Brésil a le troisième plus haut potentiel de production d’énergie hydraulique au monde (10% du potentiel mondial)*. 30,9% « seulement » de ce potentiel est exploité actuellement. La construction de plus de 400 barrages hydroélectriques existants (dont 156 grands) a déjà expulsé plus d’un million de personnes de leurs terres et de leurs maisons. Il est prévu de construire 90 nouvelles centrales hydroélectriques d’ici 2016, pour une capacité de production de 36 834 MW. Le Plan National de l’Energie prévoit une production d’hydroélectricité de 94 700 MW à l’horizon de 2030. Le Mouvement des Affectés par les Barrages (MAB) défend les droits des familles expulsées ou menacées, tout en posant la question du modèle de société. Nous avons rencontré Daiane et Rogério Hohn, responsables de la coordination du MAB de l’Etat du Pará, et Moises da Costa Ribeiro, dirigeant du MAB à Altamira, à Marabá (Pará), en juillet 2010. Pourquoi s’opposer aux barrages ? A qui profite l’énergie générée ? Au Brésil, 90 % de l’énergie est d’origine hydraulique. Nous ne sommes pas contre cette source d’énergie en soi, mais les barrages déjà construits seraient largement suffisants pour couvrir les besoins de la population. Le problème c’est qu’il y a de grands intérêts économiques derrière la construction des barrages et la vente de l’énergie. C’est pour cela que nous demandons : «l’énergie pour quoi et pour qui ? ». Et la réponse est qu’elle n’est pas pour le peuple. D’énormes quantités d’énergie électrique sont produites pour alimenter « les grands consommateurs », l’industrie « électro-intensive » : industrie de cellulose, d’aluminium, de fer, d’acier et les grands supermarchés. Aujourd’hui, les 665 grands consommateurs (entreprises) consomment à eux seuls 30% de toute l’énergie électrique produite qu’ils payent au prix de revient alors qu’elle est vendue à la population au prix fort : 5ème tarif le plus élevé dans le monde, pour une énergie dont le coût de production est des plus bas! Les entreprises minières et métallurgiques comme Vale do Rio Doce et ALCOA, qui ont passé avec le gouvernement des contrats d’achat d’électricité sur 20 ans, payent le KWh 4 centimes de real, alors que le prix est de 50 centimes pour la population. La construction des barrages est subordonnée aux grands intérêts économiques. Ce n’est plus le gouver*Après la Russie et la Chine. ** A l’horizon de 2050.
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nement qui l’impulse, mais les grandes entreprises minières (dont Vale do Rio Doce) et métallurgiques, les entreprises d’énergie, de construction et d’équipement, les grandes banques (comme la BNDES) et les fonds de pension, l’agro-industrie. Ce sont eux qui contrôlent le secteur de l’énergie. Pour ces groupes économiques, c’est un business très lucratif, tout autant la construction des barrages - la vente des matières premières et des équipements, les grands travaux bénéficiant des financements publics - que la vente de l’énergie au prix fort, alors que le gouvernement subventionne l’industrie. L’emprise des intérêts économiques sur l’Etat et sur les politiques est très forte. 46 députés fédéraux, 10% de la Chambre des députés, sont par exemple directement financés par Vale do Rio Doce. L’Amazonie est aujourd’hui en ligne de mire des grands barrages ? Près de 70% du potentiel estimé de production d’énergie hydraulique en Amazonie n’a pas été exploré (alors que 64% du potentiel national se trouve dans la région Nord!). Les regards des grandes entreprises et de l’Etat se tournent vers l’Amazonie et ses richesses - eau, minerais, bois, etc. – pour faire de la sorte que la région fournisse les matières premières et l’énergie aux « grands consommateurs » des autres régions du pays et de l’Amérique du Sud. Il y a plus de 300 projets de barrages en Amazonie brésilienne**, pensés dans le cadre de l’IIRSA (Intégration de l’Infrastructure Régionale Sudaméricaine). Certains ont déjà été construits. L’IIRSA met en œuvre l’interconnexion des réseaux électriques entre les différents pays. Il y a des projets qui proposent même d’acheminer l’énergie jusqu’aux Etats-Unis. 18% de l’énergie électrique produite dans le Pará et acheminée à Sao Paulo est gaspillée. Le barrage de Tucuruí (Pará) alimente principalement en énergie les deux grandes entreprises minières installées dans la région, alors que les quartiers pauvres de la ville n’ont pas d’électricité. Les barrages sur le rio Madeira (Rondônia) vont fournir en énergie São Paulo et Río de Janeiro, là où sont les grandes industries. Pour ce qui est du projet de barrage de Belo Monte (Pará), l’énergie produite (capacité estimée de 11 000 KW) ira aux projets miniers, notamment à ALCOA, et sera aussi exportée au Venezuela, tout comme est exportée l’énergie à travers l’industrie minière. A Marabá,

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il y a un projet d’installation d’une usine sidérurgique, et cette usine va consommer plus d’énergie que toute la région. Un autre effet de ces projets c’est la privatisation de l’eau et des territoires. Quels sont les impacts sociaux? 70% des familles ne reçoivent aucune indemnisation, se retrouvent sans terre et sans maison et s’en vont grossir les favelas des grandes villes. Les barrages provoquent des conflits importants, car les promesses du gouvernement et des entreprises ne sont pas tenues, beaucoup d’exemples le prouvent. A Tucuruí (Pará), plus de 30 000 personnes ont été expulsées, sans rien avoir reçu en échange. Les grands barrages construits près des villes de taille moyenne les transforment complètement et augmentent la pauvreté. A Altamira, il y a aujourd’hui 90 000 habitants et il est prévu que plus que 100 000 personnes viennent à la recherche d’un emploi pendant les grands travaux. A Tucuruí, il y a maintenant beaucoup plus de favelas qu’avant. Le Brésil est donné en exemple, c’est un pays riche, mais le peuple ne l’est pas. La demande de l’énergie (notamment celle de l’industrie) ne cesse de croître, et nous allons souffrir des impacts de plus en plus grands. Comment est né le mouvement ? Comment est-il organisé ? Le MAB est le résultat d’une rencontre entre le syndicalisme et l’Eglise catholique, unis face aux projets de grands barrages (Tucuruí, Itaipú, Itaparica, etc.) pour défendre les agriculteurs chassés de leurs terres par les entreprises publiques durant la dictature militaire. Le mouvement naît dans un contexte de droits bafoués, d’impacts sociaux très forts et où l’idée centrale était que l’industrialisation du pays avait besoin d’énergie. La formation et l’organisation du MAB est semblable à celle du MST (Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre). D’ailleurs, les deux mouvements étaient liés depuis le début : l’un des premiers barrages construits, Itaipú, dans le Paraná, a expulsé beaucoup d’agriculteurs qui sont restés sans terre et qui ont formé le MST. Comme mouvement national, le MAB est aussi né dans le Paraná, en 1991 (avant, il y avait des commissions régionales). Aujourd’hui, le MAB est présent dans 17 Etats du pays. Nous sommes organisés depuis la base (groupes de familles), puis à travers des coordinations locales, au niveau des Etats et au niveau national. Nous pensons que la construction d’un mouvement national est indispensable et qu’il doit s’articuler avec d’autres mouvements au niveau international. Il y a déjà eu plusieurs rencontres internationales d’arti21

culation des populations affectées par les barrages (au Mexique, en Colombie, au Venezuela, en Bolivie). Avec les organisations d’autres pays, nous formons REDLAR***. Et nous faisons aussi partie de Via Campesina. Quelle est l’essence de votre lutte aujourd’hui ? Nous sommes à la fois un mouvement syndical (nous luttons non seulement contre la construction des barrages, mais aussi pour les droits des familles, comme le droit à l’école, à la santé, etc.), un mouvement environnemental et un mouvement « de masses » (réunissant un grand nombre de personnes). Nous réclamons aussi la réduction des tarifs de l’énergie. Nous cherchons à générer un débat social et environnemental, mais aussi à comprendre le contexte. Dans les années 70, sous la dictature militaire, il paraissait naturel que les questions sociales et environnementales n’étaient pas prises en compte. Mais aujourd’hui, la construction des barrages suit la même logique. Des alternatives existent. Par exemple, la re-potentialisation des vieilles centrales, qui n’est pas faite, car elle n’est pas « intéressante » pour l’investissement, elle ne permet pas de vendre du fer et du ciment, des turbines, etc., car ce qui prime, c’est la logique du profit. C’est pour cela que nous pensons que l’organisation populaire doit non seulement chercher à répondre aux questions locales, mais aussi générer un débat autour du modèle de développement et de société, car c’est le principal problème. Nous menons une lutte, depuis les bases mais aussi nationale et internationale, pour en finir avec la logique du capital et construire des alternatives dans le respect de la diversité des cultures.

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Propos recueillis par Anna Bednik et Jérémy Dotti Traduction : Anna Bednik

*** Réseau latino-américain contre les barrages : www.redlar.org. Le 14 mars : journée internationale de lutte contre les barrages

RAUL ZIbEChI : QUATRE TENSIONS A AFFRONTER POUR COMbATTRE L’EXTRACTIvISME
Dans le cadre d’un atelier intitulé « Tensions entre extractivisme et redistribution dans les processus de changement en Amérique latine » organisé au Forum Social des Amériques, à Asunción (Paraguay, août 2010), Raúl Zibechi, journaliste et écrivain uruguayen, avait identifié quatre principales difficultés dans le combat contre le modèle extractiviste. Voici des extraits de son intervention.

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Absence de débat sur le modèle D’une manière générale, les gouvernements ont admis et assumé que [le modèle actuel] est le seul modèle viable et possible, nécessaire pour aller de l’avant. Et il n’y a pas de débat. Les gauches, nous nous sommes renforcées, les mouvements sociaux nous nous sommes consolidés dans notre trajectoire en discutant, en débattant, en nous interpellant, en nous confrontant à nos problèmes. Il n’est pas nécessaire de rabaisser le niveau du débat, de fuir le débat, pour continuer d’être de gauche ou pour accorder un certain soutien aux gouvernements. Il serait acceptable si les gouvernements progressistes répondaient en disant que « à la fin du mois, l’Etat doit […] assumer les obligations auxquelles est soumis tout Etat, au moins payer les salaires [des travailleurs publics]. Et pour cela, il a besoin de revenus». Si nous acceptions ce débat, nous pourrions nous dire «voilà ce que nous avons aujourd’hui, mais voyons de quelle façon nous pouvons essayer de sortir de ce modèle». Il y a une petite avancée en ce sens dans le cas du projet ITT, qui offre un espace intéressant, mais absolument insuffisant. Ce qui prédomine, c’est la continuité, la continuité sans débat. Comment allons-nous renforcer des alternatives à l’extractivisme ? En disant que l’extractivisme est une bonne chose, qu’il faut continuer à construire des barrages hydroélectriques, qu’il faut continuer avec l’industrie minière, avec le soja, avec la canne à sucre pour produire des agro-combustibles, avec les plantations forestières, etc. ? Il est nécessaire d’ouvrir un débat de fond au sein des mouvements et entre les mouvements et les gouvernements. Difficile consolidation de nouveaux acteurs sociaux Le deuxième problème que je remarque, c’est qu’il n’y a pas encore d’acteurs sociaux suffisamment affirmés pour combattre le modèle extractiviste. Durant la phase des privatisations du modèle néolibéral, du moins dans le Cône Sud, les acteurs sociaux s’étaient consolidés autour du mouvement syndical. A cette époque, les syndicats et une bonne partie des travailleurs publics, tout comme des travailleurs
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d’autres secteurs, avaient déjà une parfaite conscience que la privatisation [des entreprises publiques] allait impliquer une perte pour les travailleurs et pour le pays. Et il y avait une conscience des droits. Aujourd’hui, c’est plus complexe : les projets extractivistes se trouvent loin des grandes villes. Les habitants des grandes capitales (et aujourd’hui nous avons une population majoritairement urbaine en Amérique Latine) ne sont pas immédiatement concernés par une concession minière située à cinq cent ou à mille kilomètres de la ville, ou parce que des champs sont affectés à la culture de soja ou à des plantations forestières. Il est alors naturel que la formation d’acteurs sociaux dans le but d’affronter l’extractivisme soit une tache plus complexe, plus longue et plus difficile ; parce qu’à l’exception de certaines communautés qui combattent les effets immédiats de l’extractivisme, ces effets ne sont pas clairement perceptibles pour la majeure partie de la population. Il est indispensable d’ouvrir un débat, nécessaire à la formation d’acteurs sociaux, qui ne se forment que dans le conflit. Le débat et le conflit vont ensemble. Effet de domestication des politiques sociales D’un côté, les politiques sociales […] ont réussi à faire diminuer la population qui vit en dessous du seuil de pauvreté. Elles n’ont pas été suffisantes pour réduire les inégalités, ce qui montre que le modèle d’accumulation reste polarisateur. Mais de plus, elles tendent à domestiquer les acteurs sociaux, à rendre difficile la réactivation des conflits, [...] à diviser et à fragmenter ; et cela concerne non seulement certains dirigeants désignés, mais des organisations entières. Et ceux qui ne se soumettent pas à cette domestication sont criminalisés. Dès lors, il est nécessaire de débattre de ces politiques sociales, au sujet desquelles, pour l’instant, la controverse n’existe pas. On accepte qu’elles aident à améliorer la situation de pauvreté, mais on ne voit pas les problèmes qu’elles génèrent en affaiblissant les mouvements. Les politiques qui combattent la pauvreté ne sont pas nouvelles, elles ont été inventées par McNamara,

vivre. Pour beaucoup, nous retrouverons dans cette nouvelle élite une partie des nôtres. Ainsi, le continent est en train de se transformer. Radicalement. Dans cette transformation, les mouvements sont affaiblis, apparaît un nouveau secteur dominant qui nous connait très bien parce qu’il vient de nous, de nos mouvements, et qui sait comment nous manier et comment manier les liens. Il y a un ensemble de tensions qui sont en train de renforcer un modèle qui par lui-même ne pourra jamais redistribuer et dont le côté le plus pervers implique d’énormes niveaux d’accumulation. […] Et à l’autre extrémité de ce même modèle, des politiques sociales qui nous affaiblissent, qui font que pour beaucoup de gens c’est plus intéressant de s’inscrire dans un mouvement, non pas pour combattre, mais pour faire des démarches auprès d’un ministère et entrer dans un cercle, ce qui, au bout du compte, n’apporte rien au conflit social. Le conflit, le débat social, est la seule chose qui peut nous faire sortir de ce modèle extractiviste et ouvrir les portes pour que - peut-être - il y ait dans le futur un modèle que nous ne concevons pas encore clairement, mais qui soit plus juste, plus horizontal et qui redistribue mieux les richesses.

qui a été Président de Ford, puis ministre de la Défense des Etats-Unis. Après la guerre du Vietnam, il fut, durant des années, Président de la Banque Mondiale et inventa le combat contre la pauvreté. […] Il pensait comme un militaire. Ainsi, la Banque Mondiale c’était « la ligne dure » de ces politiques sociales ; et les gouvernements de notre région, je pense surtout au Cône Sud, ont assumé le combat contre la pauvreté avec quelques modifications. Nous avons ici une contradiction, parce que les politiques sociales sont à double tranchant : elles améliorent les indicateurs de pauvreté, mais « domestiquent » les acteurs sociaux. Nous avons un travail très important à mener avec certains responsables de ces politiques, […] introduits dans les mouvements et qui dirigent des politiques sociales sur un territoire. Dans le Cône Sud, les politiques sociales de dernière génération, qui prétendent ne pas être compensatoires, sont des politiques territoriales. Et leur machine à penser n’est plus la Banque Mondiale, mais la FLACSO. Ainsi, nous sommes en train de nous battre, en partie, contre nous-mêmes, parce que ces politiques nous traversent, et nombreux d’entre nous y sont impliqués. […] Il faut essayer de voir comment faire pour que ces politiques servent à renforcer les mouvements au lieu de les affaiblir. Ici, il y a un scénario ouvert, une tension très forte que nous ne savons pas encore manœuvrer et qui nous manœuvre souvent à nous-mêmes. Nouvelle élite au pouvoir Je suspecte l’émergence d’une nouvelle élite au pouvoir, probablement d’une nouvelle classe, d’une nouvelle nomenclature. Elle est constituée de certains syndicalistes (surtout ceux qui sont liés aux fonds de pension, ceux qui ont travaillé dans des banques), de cadres politiques de gauche […] et aussi d’anciens fonctionnaires, des fonctionnaires de carrière. Dans certains pays, des militaires aussi font partie de cette nouvelle élite. Ainsi, est en train de se former quelque chose qui fait que les catégories que nous utilisions auparavant–cooptation, trahison, classe dominante, bourgeoisie - ne sont peut-être plus utiles pour penser la nouvelle réalité que nous sommes en train de
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Transcription et traduction par Donatien Costa Retrouvez cet entretien dans son intégralité sur www.aldeah.org

Répression S’opposer aux intérêts économiques qui fondent les projets exctactivistes comporte de grands risques pour ceux qui osent le faire. Blessés, morts, torturés, emprisonnés, criminalisés, déplacés…, les victimes de la répression, menée par les forces de police et de «justice», et par des compagnies de sécurité privées à la solde des entreprises, sont nombreuses. Ayabaca (Piura, Pérou) : 28 opposants au projet minier Rio Blanco ont subi des actes de torture et 2 ont été assassinés. Alto Guayabal (Chocó, Colombie) : l’armée bombarde la communauté indigène Embera qui résiste à l’exploitation minière de Jaikatuma. Chicomuselo (Chiapas, Mexique) : Mariano Abarca Roblero, leadeur de la résistance au projet minier de la compagnie canadienne Blackfire, est assassiné. Andalgalá (Catamarca, Argentine) : la police tire sur la foule et blesse de nombreuses personnes. Ce ne sont que quelques exemples.

EN IMAGES

« Jetés dans les ordures » Chroniques de mort et de luttes
Ils habitent dans les villages d’El Salto, Juanacatlán, Puente Grande et Tololotlán, à proximité immédiate de Guadalajara, la deuxième ville du pays. Leur région, c’est « la SiliconValley du Mexique », où l’installation des industries a été promue et facilitée, sans aucun plan d’aménagement et de traitement des déchets générés par cette dernière et par la croissance urbaine désordonnée qui l’a accompagnée. Le fleuve Santiago et toute la région sont devenus un dépotoir, les habitants souffrent de maladies graves. Lorsque, en 2008, un enfant meurt après être tombé dans l’eau toxique du fleuve, les habitants de la zone créent l’Agrupación Un Salto de Vida et s’organisent pour, ensemble, faire face à cette « vocation industrielle » qu’ils n’ont pas choisie. Ils nous racontent leur histoire. La région possédait une grande diversité naturelle. […] On y vivait de ce que nous offrait la terre. El Salto de Juanacatlán était notre fierté : une cascade de 27 mètres de haut et de 167 mètres de large.

Nous cultivions maïs et légumes. Lorsque nous n’avions pas de quoi manger, le fleuve et son lit nous apportaient la nourriture. […] Au début des années 1900, s’installèrent les centrales hydroélectriques et la première industrie de la région. Cela a donné les bases pour que soit décidé, par décret, des années plus tard, que la municipalité d’El Salto aurait vocation industrielle [..]. Aucune planification n’avait accompagné ce décret […]. Le rêve industriel a fait que nous n’ayons plus revu le fleuve […]. Voisins de la zone métropolitaine, nous sommes devenus source, lieu de transit et destination des substances toxiques.

[…] Le 26 janvier 2008, l’enfant Miguel Ángel López Rocha tombe dans le fleuve Santiago et s’empoisonne aux métaux lourds. […] 19 jours plus tard, le petit décède, et la mobilisation sociale, qui germait peu à peu dans les communautés, se transforme et change de dimension. Habitants d’El Salto, Juanacatlán et Puente Grande, nous avons décidé de sortir dans les rues de Guadalajara. Une pétition est remise au gouverneur de l’Etat […]. [Mais la réponse a été] seulement informative, […] insensible à notre réalité […] Nous nous sommes rendus compte, par la voie des faits, que le pouvoir politique était subordonné au pouvoir économique. […]
TEXTES : Agrupación Un salto de Vida, TRADUCTION et PhOTOS : Anna bednik

Eaux usées, industries et décharge à ciel ouvert Cela fait plus de 25 ans que la zone périurbaine de Guadalajara décharge dans le fleuve Santiago près de 815 litres d’eaux usées par seconde, sans aucun traitement. Rien que dans la municipalité d’El Salto, il y a plus de 200 entreprises qui déversent […] dissolvants, essence, méthane, matière organique et métaux lourds. […]

Ces eaux ont emporté les poissons, les serpents, les grenouilles, les crevettes d’eau douce, les crabes, les arbres fruitiers, les arbres endémiques, notre santé et la vie entière. […] Le fleuve est rangé dans la “classe A”, c’est-à-dire qu’on peut y rejeter tout ce qu’on veut. […] Il existe tous les types d’industries: chimiques, métallo-mécaniques, électroniques, agricoles, de production de tequila, de fabrication de meubles, alimentaires, de construction, des abattoirs, des élevages de porcs […], et des parcelles agricoles où l’on continue à produire des aliments contaminés.

[…] La décharge « Los Laureles » reçoit quelques 3 400 tonnes d’ordures par jour. […] Les ordures et les lixiviats sont restés à ciel ouvert et ont filtré dans le fleuve durant des années. […] Avec un summum d’insolence, l’entreprise [concessionnaire] insiste pour étendre la “vie utile” de la décharge à 25 ans de plus.

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Air de mort Nous savons reconnaître les différentes odeurs : si le vent souffle du nord, ce sont les ordures de la déchetterie, le vent du sud qui a l’odeur de l’œuf pourri, c’est le fleuve, quand le vent vient de l’ouest, il amène les fumées des usines ou de l’incinérateur. Mais nous nous sommes habitués et voyons tout cela comme si c’était normal. Le plus grave est que les fumées et les poussières du corridor industriel ne sont pas seulement des odeurs nauséabondes supposées inoffensives, elles sont mortelles. Beaucoup d’entre nous sommes malades, et la mort tombe brutalement, inattendue. Certains meurent très jeunes. Le plus commun, c’est le cancer, l’insuffisance rénale, les problèmes des voies respiratoires, les fausses couches, les malformations génétiques, la dermatite et la conjonctivite. Depuis de nombreuses années, nous respirons, mangeons et absorbons par la peau les différentes substances toxiques, dont personne ne nous dit rien sur les taux de concentration, mais leurs effets sur notre santé nous prouvent qu’ils sont hauts, continus et étendus. [….]

Que pouvons-nous faire ? […] Nous devons nous parler pendant des heures, pour comprendre, nous unir, nous organiser, nous voir face à nous-mêmes, sans détours par des « ailleurs », seulement à l’intérieur, au sein de notre propre espace, dans nos maisons, dans les quartiers, pour récupérer ce paradis qui est le nôtre. Nous voulons revendiquer notre territoire. […] Nous voulons revendiquer nos liens avec la nature, entre les générations, entre les jeunes et les anciens, comme faisant partie de la même chose. Commencer à être présents, avec désir et efforts, pour que le problème soit résolu. […]
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ANALYSE PEROU

LES ASPERGES ASSOIFFEES DU DESERT
Chronique d’un désastre annoncé dans la vallée d’Ica
Un miracle de l’agro exportation ? Selon Mario vargas Llosa*, prix Nobel de littérature 2010, le Pérou pourrait sortir du sous-développement s’il prenait exemple sur la vallée d’Ica : « Ica connaît depuis 20 ans une véritable transformation : ses déserts arides se sont convertis en exploitations agricoles hypermodernes destinées à l’exportation. Cheminant parmi elles, j’ai eu la sensation d’un nouveau Pérou (..), enfin prêt à se secouer des tares du sous-développement… ».
© David Bayer

A 250 km au sud de la capitale péruvienne, s’étend une verdoyante prairie qui marque un contraste frappant avec le désert environnant. Mais d’où vient cette oasis miraculeuse ? Jusque dans les années 80, la vallée d’Ica n’était qu’une modeste vallée agricole. Au début des années 90, le gouvernement de Fujimori lan* Mario Vargas Llosa, “Un autre pays”, El Comercio, 1er juillet 2007.

ce une politique promouvant les investissements privés et bradant les ressources naturelles. Il est soutenu par la Banque mondiale qui octroie des prêts de millions de dollars pour convertir le désert d’Ica en un territoire productif. Les entreprises agroalimentaires mettent alors en place des monocultures des-

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tinées à l’exportation. En quelques années, le Pérou va devenir le principal exportateur mondial d’asperges . Aujourd’hui, selon les chiffres du Ministère de l’agriculture, la vallée la plus aride du Pérou concentre à elle seule 30% du volume des exportations agricoles nationales. Aux antipodes de la gestion traditionnelle Cette frénétique exploitation ne s’est pas réalisée sans impacts sociaux et environnementaux. Outre le processus d’accaparement des terres qui a contraint 3 000 agriculteurs à vendre, la production d’asperges a engendré un accroissement démesuré des besoins hydriques, déjà difficiles à combler dans un désert. La culture des asperges s’avère particulièrement vorace en eau : elle en requiert 3 à 7 fois plus que les cultures locales, absorbant 35% de l’eau de toute la vallée. Pour cultiver ce légume, il a fallu utiliser des technologies de pointe afin d’extraire les eaux souterraines. Le marché étant très rapidement devenu bénéfique, les entreprises ont multiplié les puits et sont allées chercher l’eau de plus en plus profondément. Cette culture d’exportation fait un bien curieux ménage avec la petite et moyenne agriculture qui a persisté à ses côtés. Organisés, selon un système dont les origines sont bien antérieures à la colonisation espagnole, les producteurs locaux contrôlent collectivement la ressource. Ce système leur a permis de s’adapter à la faible et irrégulière disponibilité des eaux superficielles. Bien
© David Bayer

qu’il ait souffert de changements et soit loin d’être un modèle sans failles, ce mode d’organisation continue de fonctionner aujourd’hui. Pour l’usage de l’eau, les assemblées d’usagers s’acquittent en outre d’un paiement à l’Etat. Les six grandes entreprises qui produisent pour l’exportation sont en revanche dégagées de toute obligation collective, de toute contrainte naturelle et exemptées de paiement. Elles soutirent l’eau du sous-sol de manière intensive et continue. L’épuisement de l’aquifère met en péril la vallée toute entière Depuis 2002, le volume d’extraction des eaux souterraines a dépassé les capacités de renouvellement de l’aquifère. L’impact se fait ressentir au niveau de l’agriculture locale qui a vu décroître sa production. Autre conséquence plus inquiétante encore : des pénuries d’eau potable sont de plus en plus fréquentes dans le réseau public. Ainsi, dans certaines communes de la province, l’eau n’arrive plus au robinet que quelques heures tous les 2 ou 3 jours. Les eaux souterraines alimentant aussi le réseau public d’eau potable, il a rapidement été décelé que ces coupures d’eau étaient dues à l’extraction abusive de la ressource pour l’agrobusiness. David Bayer a calculé une surexploitation de 311 mm3/an et une diminution visible de l’aquifère de 60cm par an . A ce rythme, les réserves en eau risquent de s’épuiser dans un laps de temps inférieur à 5 ans. L’Autorité Nationale de l’Eau du Pérou prenant acte de cette urgence a émis en juin 2009 une résolution visant à interdire l’ouverture de nouveaux puits ainsi que toute modification des réseaux existants. Pourtant, en février de l’année suivante, cette interdiction a été levée*. Les habitants d’Ica se sont mobilisés pour exiger que soit appliquée la nouvelle loi sur l’eau** et pour dénoncer le laisser-faire des autorités qui permet-

Irrigation traditionnelle du raisin
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ANALYSE
tent aux entreprises de s’approprier des usages de l’eau. De fait, malgré une législation plus coercitive, l’Etat n’agit pas pour mettre un frein aux abus. David Bayer a calculé qu’il faudrait réduire la production agricole de 50% pour rétablir un équilibre et éviter l’assèchement imminent de la vallée. Les six grandes entreprises, qui monopolisent à elles seules 95% de l’eau souterraine, ne sont pas prêtes à salaires pratiqués au Pérou se situent au rang des plus bas : « l’exploitation des entreprises de l’agro-exportation est-elle si peu compétitive qu’elle a besoin de surexploiter ses travailleurs pour être rentable ? ***». Par ailleurs, lorsque les petits et moyens producteurs cessent de produire, c’est le pays entier qui en pâtit car, contrairement à l’agrobusiness, leur production est essentielle pour le marché intérieur. On constate ainsi que, durant les années du boom économique des asperges, le Pérou a importé- en valeur monétaire - l’équivalent de 10 fois plus de produits agricoles qu’il n’en a exporté . Ces chiffres signifient que l’impact de l’agrobusiness se fait aussi ressentir au niveau de la perte de souveraineté alimentaire du pays. En définitive, le modèle économique fondé sur l’agro-exportation, loin de favoriser un développement qui libère le pays, semble plutôt reproduire une logique coloniale qui sacrifie ressources et habitants au capital et engendre une plus grande dépendance des importations, accentuant la subordination aux grandes puissances. Les asperges péruviennes, offertes dans la plupart de nos supermarchés à prix modiques, portent en elles une sombre histoire d’exploitation et de pillage. A travers elles, ce sont des millions de m3 d’eau virtuelle exportées qui font défaut à la vallée d’Ica, entrainant de graves conséquences écologiques et sociales et laissant présager une catastrophe imminente.
Cet article a été rédigé à partir des documents de David Bayer, sociologue et environnementaliste travaillant depuis 47 ans à Ica.
Le détail des sources sera prochainement consultable sur : www.aldeah.org

© David Bayer

éviter cette catastrophe. Quant aux organisations d’usagers de l’eau, elles ne semblent pas suffisamment préparées pour lutter contre l’agressivité des nouveaux grands domaines et souffrent d’une crise interne de participation. De ce fait, elles peinent à mobiliser les agriculteurs pour protéger leurs droits à l’eau. Un modèle de «développement» fondé sur l’exclusion Quel est donc ce miracle de développement vanté par Vargas Llosa, sinon un mirage qui fait danser des chiffres macroéconomiques sur une vallée que cet essor virtuel condamne ? Epuisement de l’aquifère, pénurie sur le réseau d’eau potable, chute libre de l’agriculture locale… Les impacts négatifs de ce malnommé développement ne sont guère compensés par les bénéfices économiques. Les six grandes entreprises de l’agro fournissent 30 000 emplois, mais la masse des petits/moyens producteurs en représente encore 170 000. Et l’agrobusiness, en s’étendant, supprime plus d’emplois qu’il n’en crée. De plus, si on se penche sur les salaires versés, on s’aperçoit que bien que l’exploitation des asperges péruviennes soit la plus prospère au monde, les

Elif Karakartal Anthropologue

* Ce changement a eu lieu alors que IQF, l’une des entreprises de l’agro-exportation, a fait une demande de prêt de 3 millions de dollars auprès de la Banque Interaméricaine de Développement pour augmenter sa surface d’exploitation. ** La Nouvelle Loi des Ressources Hydriques prévoit un contrôle des usages de l’eau par les représentants des conseils des bassins versants. *** Le salaire des ouvriers est l’équivalent de 150 euros/mois. Ces revenus ne garantissent pas le minimum vital familial. Citation extraite de Salarios de explotación, Revista Agraria, No. 124, CEPES, Noviembre 2010

CULTURE(S) bOLIvIE

L’EAU : UN bIEN PLUS PRECIEUX QUE L’OR
Le film Même la pluie aborde un sujet qui devient un enjeu vital: l’accès à l’eau potable. 500 ans après la conquête de l’Amérique, l’or bleu a remplacé l’or jaune.
Depuis la «guerra del agua (avril 2000) au «gasolinazo » (décembre 2010) : le peuple bolivien toujours en lutte pour le droit aux biens communs ! Hasard de la programmation : ce film qui nous plonge en pleine révolte contre la privatisation de l’eau, sortait sur nos écrans alors que les boliviens se mobilisaient contre un décret augmentant le prix des carburants et affectant l’économie populaire. Fin décembre, grèves et blocages ont lieu dans tout le pays, y compris au sein des communautés, travailleurs et syndicats favorables au gouvernement. Face à la mobilisation, Evo Morales abroge le décret : « Comme je l’ai promis en assumant la présidence, j’écoute et je me soumets à la volonté du peuple ». Espérons que ce beau principe de «gouverner en obéissant» s’applique longtemps en Bolivie. Toujours est-il que la comparaison entre les deux révoltes prouve que les relations entre peuple et état ont changé puisqu’en 2000, lors de la guerre de l’eau, ce n’est qu’après des mois de conflits et de répression brutale, que le pouvoir dut finalement céder face à une détermination qui débouchera sur l’actuel processus progressiste. Guerre de l’eau, soif de l’or : la même logique colonialiste En 2000, à Cochabamba, les habitants protestent conte l’attribution du monopole de l’eau à une multinationale et la police intervient violemment… C’est dans ce contexte que les personnages créés par le scénariste de Ken Loach, veulent réaliser un film sur la colonisation, les premières révoltes indigènes, la lutte du taïno Hatuey. Embauche de figurants, construction des décors, économies permises par le choix du lieu de tournage: Même la pluie montre le quotidien de l’équipe et le film historique en train de se tourner. La réalisatrice croise plusieurs niveaux de narration et établit un parallèle entre les deux époques : le «film dans le film» dénonce l’évangélisation forcée, la cupidité et la violence des colonisateurs et la réalité dans laquelle est plongée l’équipe du film montre que les multinationales, en s’appropriant un bien aussi vital que l’eau, sont les héritières des conquistadores. La mondialisation n’a rien à envier à la colonisation en termes de mépris des vies humaines et de dévastation des ressources naturelles. Les luttes des indigènes d’aujourd’hui contre l’ultralibéralisme qui confisque même l’eau de pluie font écho à la résistance de leurs ancêtres face à l’envahisseur. Enfin Icíar Bollaín porte un regard lucide sur le cinéma et sur les contradictions d’une industrie capable de dénoncer les injustices du passé tout en s’accommodant de celles d’aujourd’hui. Ce film courageux nous aide à réfléchir à un conflit crucial de notre époque et aux moyens de résister ensemble à la privatisation d’un bien commun plus précieux que l’or.
Cathy Ferré, Membre du Comité Directeur FAL Marseille

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Le comité FAL Gennevilliers Clichy et la ville de Gennevilliers vous invitent au Colloque

à l’occasion du 80ème anniversaire de la II ème République

La Guerre d’Espagne et l’exil
Samedi 7 mai 2011
Salle du Conseil municipal de la ville de Gennevilliers
13h30-17h30

Moderatrice : Christine Delfour, Professeur des Universités, Paris Est-Marne la Vallée. Projection du film : “¿Hasta cuándo?” Programme : Les brigades Internationales, par Rémi SKOUTELSKY, Chercheur associé au Centre d’histoire sociale du XXe siècle à l’Université Paris-I L’Exil des Républicains en Amérique latine par Ricardo PARVEX, Professeur de l’Ecole nationale des Ponts et Chaussées (ENPC) Les maquis espagnols en France par Jean ORTIZ, Historien et maître de conférences à l’Université de Pau « Mémoire revisitée, de l’exil à l’Espagne » par Carmen NEGRIN, Présidente d’honneur de la Fondation Juan NEGRIN, Président du Conseil des Ministres du Gouvernement Républicain

Exposition et vente de livres

Contact : fal92@sfr.fr

Une projection débat autour du film Les ombres de la mémoire de Dominique Gautier et Jean Ortiz est également programmée au Cinéma Jean Vigo de Gennevilliers, le vendredi 6 mai à 20h15, avec la participation de Jean Ortiz.

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