Communication conjointe aux Rapporteurs spéciaux sur la torture et les peines

ou traitements cruels, inhumains ou dégradants, l’indépendance des juges et
des avocats, la situation des défenseurs des droits de l’homme, la promotion et
la protection du droit à la liberté d'opinion et d'expression, le droit de
réunion pacifique et d’association

La présente communication concerne 24 sahraouis actuellement victimes d’un procès inéquitable
en cours au Maroc. Ils sont poursuivis pour leur participation présumée au meurtre de onze
soldats pendant et à la suite du démantèlement du camp de protestation sahraoui de Gdeim Izik
le 8 novembre 2010.

Leur procès a débuté le 23 janvier 2017, après une première audience de report le 26 décembre
2016. Depuis le 16 mai, les accusés refusent d’assister aux audiences et de se livrer à ce qu’ils
estiment être une parodie de justice. Leurs avocats marocains et sahraouis se sont retirés et leurs
avocats français ont été destitués d’office, deux d’entre eux ayant même été violemment
expulsés de la salle d’audience. Leur procès touche à sa fin et les accusés risquent d’être à
nouveau condamnés à de très lourdes peines, sur la base de leurs aveux signés sous la torture. Le
13 juin, lors de son réquisitoire, le procureur a requis la peine de réclusion maximale pour
tous les accusés. Il ressort pourtant clairement des débats que les poursuites à l’encontre des 24
accusés ont été motivées par leur engagement en faveur de droits de l’homme et de
l’indépendance du Sahara occidental.

Sur les 24 accusés, 21 sont toujours en détention depuis leur arrestation dans le cadre du
démantèlement du camp de protestation sahraoui de Gdeim Izik en 2010 : Sidi Abdallah Abhah,
Naâma Asfari, Mohamed Kouna Babait, Larabi El Bakay, Cheikh Banga, Mohamed Bani,
Mohamed Bourial, Mohamed El Bachir Boutinguiza, Deich Dafi, Hassan Dah, Mohamed
Lamine Haddi, Brahim Ismaïli, El Bachir Khadda, Abdeljalil Laaroussi, Abdallah Lakhfawni,
Sid Ahmed Lamjayed, Mohamed Embarek Lefkir, Ahmed Sbaï, Mohamed Thalil, Abdallah
Toubali, Houssin Zaoui ;

2 ont été libérés en fin de peine : Taki el-Machdoufi et Sidi Abderahmane Zayou ;

1 est en liberté conditionnelle : Mohamed El-Ayoubi

Parmi les 24 accusés, nombre d’entre eux sont des défenseurs des droits de l’homme et/ou des
activistes militant en faveur de l’autodétermination du Sahara occidental :

Sont défenseurs des droits de l’Homme sahraoui : Naâma Asfari, Cheikh Banga, Hassan Dah,
Mohamed Lamine Haddi, El Bachir Khadda, Ahmed Sbaï, Mohamed Thalil.

Etaient membres du Comité de dialogue du camp de Gdeim Izik : Sidi Abdallah Abhah,
Mohamed Kouna Babait, Larabi El Bakay, Mohamed Bani, Mohamed Bourial, Deich Dafi et
Houssin Zaoui, Abdallah Toubali, Mohamed Embarek Lefkir, Abdeljalil Laaroussi, Abdallah
Lakhfawni, Sidi Abderahmane Zayou

Ont déjà été arrêtés pour des raisons politiques : Naâma Asfari, Cheikh Banga, Hassan Dah,
Brahim Ismaïli, El Bachir Khadda, Sid Ahmed Lamjayed, Ahmed Sbaï, Mohamed Tahlil
Torture et expertises médico-légales :

23 des accusés – à l’exception de Larbi El-Bakay, arrêté près de deux ans plus tard, après la
clôture de l’instruction judiciaire - allèguent avoir été torturé pendant leur garde à vue pour les
forcer à signer des aveux qui ont ensuite été utilisés par le tribunal militaire pour les condamner à
de lourdes peines d’emprisonnement pour leur implication présumée dans la mort des agents de
sécurité.

Malgré les nombreuses dénonciations de torture par les accusés depuis leur arrestation, les
autorités judiciaires marocaines n’ont toujours pas diligenté d’enquêtes. Les allégations de
torture ont été rappelées par les avocats et les accusés dès le début du nouveau procès en cours
devant la Cour d’appel de Rabat. Le 25 janvier 2017, soit plus de six ans après les faits, le
président de la Cour a consenti à ce que les accusés soient soumis à des expertises médico-
légales. L’objectif annoncé de cette mesure était uniquement de confirmer ou d’infirmer la
validité des procès-verbaux d’enquête. Cependant :

 Seuls les 21 accusés en détention sont concernés, alors que les trois actuellement en
liberté ont eux aussi toujours allégué avoir été torturés.
 Une enquête pour torture ne saurait consister uniquement en des expertises médico-
légales. Aucune information judiciaire n’a été ouverte sur le fondement des allégations.
 Le président a décidé de joindre l’examen de la validité des procès-verbaux consignant
les aveux à l’examen du fond. Cela implique que les aveux ont été présumés valides
pendant tout le procès et que les accusés ont été interrogés sur cette base.
 Les expertises médico-légales ont été confiées à trois médecins légistes marocains non
formés au Protocole d’Istanbul et ne présentant pas les garanties d’indépendance
suffisantes. En effet, les rapports d’expertise médico-légale ont été soumis à l’analyse de
quatre experts internationaux : les Dr Flores Dominguez et Sanchez Ugena, le Pr
Patsalides Hofmann et le Dr Sépulveda Ramos. Il ressort de leurs analyses que ces
expertises ne sont absolument pas conformes aux standards d’enquête détaillés par le
Protocole d’Istanbul. Parmi les irrégularités majeures : examens médicaux insuffisants,
analyse psychologique sommaire, non prise en compte du temps écoulé depuis les faits,
durée de l’entretien d’établissement du récit extrêmement courte, récits incomplets,
analyse parcellaire des séquelles, incohérences et absence de justification sérieuse des
conclusions négatives malgré le constats de traces.

C’est pour cette raison que sur les 21 accusés pour lesquels une expertise a été ordonnée, seuls
16 ont accepté de s’y soumettre. Les quatre autres ont refusé au motif que les médecins n’étaient
pas indépendants et qu’ils craignaient que les conclusions des rapports d’expertise soient
falsifiées et soient utilisées pour confirmer la validité des procès-verbaux comme cela était
clairement l’objectif de la Cour.

Violation du droit à un procès équitable :

Ce procès, est marqué par de multiples et graves atteintes au droit à un procès équitable,
notamment par la prise en compte d’aveux signés sous la torture, la partialité du tribunal
et de nombreuses entraves posées aux droits de la défense.

Parmi la longue liste de violations constatées depuis le début du procès , celles des droit d’être
présent à son procès, droit d’être informé de façon détaillée de la nature et des motifs de
l’accusation portée contre soi, droit d’être représenté et de communiquer avec l’avocat de son
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choix, droit à l’égalité et le principe de l’égalité des armes, droit à l’égalité devant les tribunaux /
l’interdiction de toute discrimination, droit de conseiller et représenter les personnes accusées
d’un crime sans être l’objet de restrictions, d’influences, de pressions ou d’interventions
injustifiées de la part de qui que ce soit, droit de contester tous les arguments et preuves produits
par l’autre partie, droit d’interroger ou faire interroger les témoins à charge et à obtenir la
comparution et l'interrogatoire des témoins à décharge dans les mêmes conditions que les
témoins à charge, droit à la présomption d’innocence, obligation pour le juge de s’abstenir de
partis pris et de donner une impression d’impartialité à un observateur raisonnable, obligation
pour le juge de contrôler les manifestations d’hostilité du public à l’égard des accusés dans la
salle, droit de ne pas être forcé à témoigner contre soi-même ou à s’avouer coupable, droit à la
publicité du procès, droit d’être jugé dans un délai raisonnable, droit de se faire assister
gratuitement d’un interprète.

Cela se traduit notamment par les faits suivants :

 Les accusés ne savent pas quels agents ils ont soupçonnés avoir tués et de quelle façon ;

 Les avocats de la défense n'ont cessé d'être censurés tout au long du procès et n’ont pu
aborder la question de la torture ainsi que celle de l’applicabilité du droit international
humanitaire ;

 Les accusés n’ont cessé d’être interrogés sur la base de leurs aveux signés sous la torture ;

 Le parquet a fait comparaître de nouveaux témoins sept ans après les faits et dont les récits
sont pour la plupart peu étayés, parfois contradictoires et même invraisemblables. Le président
censure les questions de la défense tendant à mettre en exergue le peu de crédibilité des récits ;

 Le président témoigne d’une partialité manifeste à l’encontre de la défense. Il pose lui-même
et autorise les parties à poser bien plus de questions à charge qu’à décharge. Il a autorisé la
diffusion en audience d’un film de propagande dans lequel aucun accusé n’apparaît et ayant pour
seule vocation de créer un climat hostile en violation de la présomption d’innocence ;

 La Cour a refusé que soit procédé à des tests ADN et des relevés d’empreinte sur les armes
saisies et appartenant prétendument aux accusés ;

 Le président intervient très peu pour faire cesser les manifestations d’hostilité émanant du
public, mais aussi des avocats des parties civiles et du procureur qui n’hésitent pas à interrompre
les témoignages ;

 La procédure d’identification des accusés par les nouveaux témoins est très contestable ;

 Le 16 mai, avocates françaises des accusés ont été destituées d’office par le président de la
Cour qui a fait procéder à leur expulsion de la salle d’audience dans la violence ;

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