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Mon frère, ma sœur, mon amour

MILAGROS EZQUERRO (Université de Toulouse - Le Mirail)

Esa dulcísima virgen del desierto (...) tiene no sé qué atractivo irresistible para mí
: su corazón es mío, su alma es mía, su sangre llama a mi sangre ; los lazos de
afecto que nos unen en nada se parecen a los amores vulgares : son lazos tejidos por
ángeles.

Ces mots de Carlos parlant de son amour pour Cumandá, dont il ne


sait pas encore qu'elle est sa sœur, résument assez bien les caractères
essentiels de l'amour qui unit les trois couples adelphiques de María,
Cumandá et Aves sin nido. Au-delà de tous les romantismes attardés et de
leurs problématiques prolongements, il m'est apparu qu'un lien très
fondamental unissait ces trois romans, un lien d'autant moins visible qu'il
est explicitement souligné dans chacun des textes. Le commun dénomi-
nateur de ces trois romans, beaucoup moins anec-dotique qu'il n'y paraît à
première vue, est l'amour entre un frère et une sœur.

La forme quelque peu abrupte que j'ai utilisée pourrait faire croire à qui
ne connaîtrait point les œuvres en question que nous avons affaire à une
littérature scandaleuse : rien de plus inexact. Il s'agit au contraire de
romans tout à fait édifiants que l'on pourrait qualifier de « tous publics ».
Nous sommes encore très loin de Robert von Musil et de L'homme sans
qualités où non seulement le frère et la sœur s'aiment en toute
connaissance de cause, mais où encore ils vont jusqu'à la consom-
mation de l'inceste. Il nous faut donc justifier notre thèse avant d'en
développer les conséquences.

Le cas de Aves sin nido est fort simple : Manuel a un père putatif (don
Sebastián) dont il sait lui-même qu'il n'est pas son père naturel, Margarita
croit être la fille de Juan Yupanqui, mais sa mère, avant de mourir, confie
à Lucía le secret de sa conception. La double révélation qui se fait à la
dernière page du roman nous apprend que ces deux jeunes gens, que rien
en apparence ne semblait rapprocher si ce n'est un classique coup de
foudre, sont enfants du même père, évêque pour tout arranger. L'amour de
Margarita et Manuel peut donc naître et se développer en toute tranquillité
puisque personne ne connaît leur parenté. La double révélation arrive au
moment voulu, celui des fiançailles, pour éviter le pire, c'est-à-dire
l'inceste. Comme un bon roman feuilleton, Aves se termine sur la
consternation générale provoquée par la révélation de la parenté, laissant à
l'imagination du lecteur le soin de dériver le dénouement. On sait que
Clorinda Matto écrivit la suite de l'histoire dans le roman índole paru 2 ans
plus tard, et où elle sépare très moralement les deux jouvenceaux.

Nous sommes donc ici dans une situation d'amour incestueux tout à
fait innocent où, grâce aux courageuses révélations des deux mères, la
consommation est évitée et la morale sauve. On peut souligner au passage
le recours très mélodramatique au secret et à la révélation in extremis.

Bien que l'histoire soit très différente, la situation dans Cumandá est
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analogue et même plus extrême puisque Carlos et Julia sonj: frères de
père et de mère. Ici c'est le recours non moins mélodramatique à l'enfant
sauvée de l'incendie par sa nourrice puis élevée comme une jeune Indienne
dans l'ignorance totale de ses origines, qui constitue le levier nécessaire à
la séparation du frère et de la soeur. La révélation finale se fait là encore
par une double voie : la petite bourse en peau d'écureuil contenant le
portrait de la mère et conservée comme talisman, et les aveux des parents
nourriciers devant l'imminence de la mort. Mais il faut observer que dans
Cumandá la révélation de la parenté est superflue en quelque sorte
puisqu'elle ne constitue pas l'obstacle réel à la consommation de l'inceste,
c'est la mort de la jeune fille qui est l'issue logique de la situation créée. De
même que sur le plan de l'intrigue Cumandá ne pouvait pas appartenir à
Carlos, de même sur le plan symbolique la sœur ne pouvait pas être
l'épouse du frère.
La mort est aussi dans María l'issue inéluctable de l'amour : annoncée
dès le début par de multiples signes, pressentie par Maria, la mort est son
seul destin possible. Soit, mais tout de même, les choses sont différentes,
Efrain et Maria ne sont pas frère et soeur. Certes, ils sont seulement
cousins, et encore au deuxième degré, mais ils ont été élevés comme frère
et sœur : Maria, recueillie par les parents d'Efrain à la mort de sa mère, a
été traitée comme une fille de plus, et elle considère ses parents adoptifs
comme ses propres père et mère. Il faut encore noter le constant
parallélisme entre Maria et Emma, souligné tout au long du roman qui fait
de ces deux personnages les deux faces d'une même médaille : Emma la
sœur par le sang, donc interdite, Maria la sœur idéale puisque permise. Je
ne donnerai qu'un seul exemple de cette totale complémentarité des
personnages, c'est l'arrivée d'Efrain dans la maison de Cali où il croit
trouver Maria encore en vie :

Me había adelantado pocos pasos en él, cuando oí un grito y me sentí


abrazado.

•! María ! ! Mi María ! — exclamé, estrechando contra mi corazón


aquella cabeza entregada a mis caricias.
•! Ay ! No, no. ! Dios mió ! — me dijo sollozante. Y desprendiéndose de
mi cuello cayó sobre el sofa immediato : era Emma.
Dans María la procédure d'occultation/révélation de la parenté est donc
plus subtile et plus intéressante que dans les deux autres romans, car elle
se déplace du plan anecdotique vers le plan symbolique et donne du même
coup, la dimension authentique de la situation. En effet ce qui me paraît
captivant dans cette triple situation d'amours adelphi-ques ce n'est pas
l'aspect anecdotique de la chose, mais bien plutôt les possibles
significations de cette coïncidence de trois œuvres par ailleurs si
différentes. Essayons de voir ce que peut signifier ce point commun à trois
romans situés dans une zone très vague de la littérature hispano-
américaine où confluent des courants aussi divergents que le romantisme,
le naturalisme, l'indianisme et l'indigé-nisme.

Une première approche, évidente et inévitable, consiste à rappeler


l'importance des amours adel-phiques dans l'œuvre — et dans la vie — de
quelques grands romantiques : Gœthe, Byron, Chateaubriand. Sans nier
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l'intérêt d'une possible influence de ces écrivains, en particulier sur Maria
et Cumandâ, je ne saurais pour ma part me contenter d'une explication
par « les sources ».
En fait, l'histoire, cent fois contée, du couple fraternel a ses racines
dans un temps bien antérieur à l'époque romantique : faute de pouvoir
vous raconter quelques-uns des mythes croustillants rapportés du
Nouveau Monde par Claude Lévi-Strauss, je vous renvoie à L'Honime nu où
l'anthropologue analyse ces histoires d'inceste fraternel en les rattachant
aux interrogations sur l'origine du soleil et de la lune, astres frères qui se
poursuivent inlassablement sans jamais pouvoir se rejoindre.
Si la relation fraternelle hante l'imaginaire humain depuis la nuit des
temps, certaines époques, pour des raisons socio-historiques pas toujours
très aisément définissables, lui redonnent une prégnance particulière. Il
est évident que la révolution romantique avec la conception de l'amour
qu'elle a mis en avant, ne pouvait que favoriser l'affleurement du thème
des amours adelphiques. Dans l'excellente analyse que fait Eugénie
Lemoine-Luccioni de la relation fraternelle en se fondant à la fois sur la
parole des analysant(e)s et sur la littérature, elle souligne le caractère
éthique, sublimé et pour tout dire sacré de cette relation, fondée sur une
ressemblance originelle et une idéale complémentarité :
Il y a seulement déni de la sexualité et amour idéal : le frère y étant, dans notre
société, titulaire du génie : et la sœur de la beauté. Une manière de dire :
frère/sœur, le/la, qui ne soit pas sexuelle. Le masculin et le féminin à l'état pur, en
soi, pourrait-on dire.

On aura reconnu dans cette citation l'essentiel des caractéristiques de


la relation entre Maria et Efrain, entre Carlos et Cumandâ. Le cas de
Margarita et Manuel représente bien évidemment un pâle reflet des
précédents, une dégénérescence du couple idéalisé que mettent en scène
les deux autres romans : l'intérêt de la narration s'est déplacé, le couple
n'est plus au centre.
On peut se demander pourquoi le couple adel-phique a pu devenir, à
l'époque romantique en particulier, la plus haute expression de l'amour.
Faute de pouvoir produire ici une analyse approfondie, j'avancerai
quelques éléments de réponse. L'exaltation de la sensibilité, la recherche
d'une sorte de degré absolu de l'émotion conduisent à une conception du
lien amoureux comme recréation de l'unité originelle perdue. Le couple est
alors la fusion totale de deux sensibilités absolument complémentaires,
retrouvailles de deux moitiés autrefois unies puis séparées par quelque
châtiment du ciel, comme dans le mythe que raconte Aristophane dans Le
Banquet de Platon. Cette union des deux principes complémentaires ne
saurait, bien sûr, s'accomplir de façon satisfaisante dans la relation
sexuelle : puisque l'unité désirée est irréalisable, elle ne peut être que désir
d'union, tension vers l'unité. La relation adelphique offre précisément ces
deux caractéristiques indispensables et incompatibles à la fois : le frère et
la sœur ayant même origine peuvent fantasmer le mythe d'une unité ori-
ginelle perdue ; leur union sexuelle étant frappée d'interdit, elle est
impossible dans l'ordre social. Aussi cette union va-t-elle se déplacer vers
l'ordre symbolique, et même vers l'ordre symbolico-reli-gieux. La narration
dispose d'une panoplie de procédures pour dire ce déplacement : dans
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Maria, c'est la négation du lien fraternel, dans Cumandd c'est l'occultation
de ce lien et sa révélation finale, dans Aves sin nido également.

L'irrésistible attirance qu'éprouvent l'un pour l'autre le frère et la sœur


est fondée sur la mystérieuse complémentarité du génie et de la beauté : on
sait à quel point cela se vérifie dans nos trois romans. Leur
communication, dès la fulgurante naissance de l'amour, est totale : ils ont
le même langage, absolument particulier fait de mots, mais surtout de
regards, de gestes, d'effleurements, de frémissements, de pâleurs, de
rougeurs, de balbutiements. Ils partagent les mêmes émotions devant la
nature, la poésie, la musique ; ils portent le même regard sur les choses et
les gens. Leurs sensibilités sont également exceptionnelles : chez le frère
elle est cultivée, socialisée, chez la sœur elle est inculte, spontanée, vierge.
Puisque leur union dans l'ordre social est impossible, le fruit de leur
amour ne sera pas charnel, ce sera le souvenir laissé dans les mémoires
par leur exceptionnelle passion. Parfois l'enfant impossible se retrouve lui
aussi présent mais déplacé : ainsi dans Maria le petit frère Juan dont
Maria et Efrain s'occupent ensemble avec une tendresse toute parentale.
L'enfant est non seulement objet de leur amour mais aussi l'objet où leur
amour peut s'exprimer sensuellement, il est en quelque sorte un corps
médiateur entre leurs corps interdits. Ils embrassent tour à tour les lèvres
de l'enfant, le caressent, le cajolent : il est l'objet permis sur lequel dérivent
deux sensualités qui n'ont pas le droit de s'exprimer directement. Juan est
aussi leur messager, tantôt menteur, tantôt excessivement sincère,
incarnation d'Eros.

Tout cela est fort intéressant et le romantisme a bon dos, mais


j'aimerais bien comprendre pourquoi ces trois romans hispano-américains
s'avisent de réactiver ainsi le mythe de l'impossible union du frère et de la
sœur. Il y a peut-être un élément dont nous n'avons pas encore parlé et
qui pourrait n'être pas sans importance. Margarita est une Indienne à la
peau blanche qui est en réalité une Blanche élevée par les Indiens, Maria
est une Juive devenue chrétienne mais qui a gardé dans ses yeux « le bril-
lant et la beauté de ceux des femmes de sa race ». Quant aux trois jeunes
gens ils sont irréprochablement blancs et chrétiens, puisque la moitié juive
d'Efrain est oblitérée en tant que marque d'une différence et n'est plus
visible que dans son prénom. Il apparaît donc que la relation fraternelle
que j'ai décrite se complique curieusement d'un élément racial qui affecte
la partie féminine du couple. L'évolution chronologique des variantes est
assez parlante : dans Maria on reste dans le blanc et on affecte le
personnage féminin d'un signe négatif qui, certes, ne porte pas sur l'aspect
racial, mais sur l'aspect religieux ; dans Cumandâ on reste finalement
dans le blanc mais on affecte la jeune fille d'un signe négatif puisqu'elle est
Indienne, c'est-à-dire sauvage, par l'éducation sinon par le sang ; dans
Aves on franchit le pas du métissage — et quel métissage, car Margarita
est tout de même le fruit de la violence sexuelle faite à une Indienne par
un prêtre blanc —, même s'il est vrai que l'obstacle à l'union n'est pas la
race mais le lien du sang, ce qui constitue encore une fois un déplacement
métonymique significatif.

Si nous associons maintenant cette série d'observations sur le


coefficient racial négatif dont sont affectés les personnages féminins à la
considération de leur destin, nous constatons que dans ce couple fraternel
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les choses ne sont pas tout à fait bien partagées puisque dans deux cas
sur trois la sœur est vouée à la mort. Maria est, d'une certaine façon,
sacrifiée à l'avenir social d'Efrain, et Cumandâ offre sa vie pour sauver
celle de Carlos Que Aves sin nido se termine sans que soit envisagé le
sacrifice de Margarita est assez révélateur de l'évolution du traitement du
mythe, et on ne saurait manquer de mettre en rapport cette différence fon-
damentale avec ce fait apparemment anodin : c'est un roman écrit par une
femme. Je ne m'étendrai pas sur cet aspect qui pourrait faire l'objet d'une
autre communication, non sans rapports avec l'objet de mon analyse.
J'observe donc que le couple fraternel dans nos trois romans est un couple
où l'élément féminin est marqué d'un signe ethnique négatif, et, dans deux
romans sur trois, un couple où la moitié féminine est sacrifiée, au sens
religieux du terme, à la moitié masculine. Ajoutons encore que dans
chacun des romans est mise en évidence la violence faite par la race
dominante sur la race dominée : les Blancs contre les esclaves noirs, les
Blancs contre les serviteurs ou les ouvriers indiens.

Il me semble en conséquence que l'on peut avancer, à titre d'hypothèse


explicative, que la présence dans les trois romans d'un couple fraternel
dont l'impossible union se solde le plus souvent par le sacrifice de la sœur,
constitue la re-élaboration d'un mythe d'inceste adelphique. Ce mythe s'est
trouvé réactivé par deux séries de facteurs d'ordres très divers mais au
résultat confluents : d'une part la série littéraire, c'est-à-dire l'influence de
la conception romantique du couple idéal ; et d'autre part, la série
historico-sociale, c'est-à-dire la conscience d'appartenir à une nation
métisse fondée sur la violence qu'exerce une race dominante sur des races
sœurs dominées. Violence historiquement présente depuis la Conquête
jusqu'à l'époque contemporaine de Juan Leon Mera, Jorge Isaacs et Clo-
rinda Matto, violence guerrière, violence économique, violence religieuse,
violence culturelle, violence sexuelle, toutes ces violences sont, de quelque
manière, actualisées dans les trois romans.

Curieuse confluence de textes dont l'idéologie n'est apparemment pas


de même nuance. Pourtant il convient de ne pas oublier que certains
enjeux, les plus lourds peut-être pour l'inconscient collectif, se situent très
au-dessous de la ligne de flottaison de l'iceberg textuel.

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