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Pour citer ce texte : Stéphane Lojkine, cours de CAPES, université de Provence, novembre 2009

Emmanuel Kant, anonyme, vers 1790

Qu’est­ce que les Lumières ?
I. Les deux dix-huitièmes siècles
Dans les années 1980, les éditions Arthaud font
paraître en dix volumes une Littérature française qui
propose, pour le dix-huitième siècle, une nouvelle
périodisation tendant à le couper en deux. De 1680 à
1750, « De Fénelon à Voltaire », se déploierait une
première période centrée sur la littérature morale :
depuis les moralistes et les mémorialistes du siècle de
Louis XIV (les Caractères de La Bruyère, publiés de 1688
à 1696 ; Les Aventures de Télémaque de Fénelon, de

1807) et Benjamin Constant (Adolphe. 1778. Paradoxe sur le comédienen 1770). allant de 1750 à 1820. plus tumultueuse. un courant. 1782) et à Beaumarchais (Le Mariage de Figaro. les Mémoires de Saint-Simon. qu’il conviendrait d’opposer à une seconde période. 1761 . 1762). Émile ou de l’Éducation. de 1747). de 1731 à 1742) et même aux premiers philosophes modérés (les Lettres persanes de Montesquieu paraissent en 1721. c’est-à-dire des débuts de l’Encyclopédie (le Prospectus est mis en circulation en novembre 1750. La Nouvelle Justine en 1799). 1775). avec Mme de Staël (Corinne ou l’Italie. enfin à Sade pendant la période révolutionnaire (la première Justine paraît en 1791. commencées en 1694. La Vie de Marianne de Marivaux. les Lettres philosophiques de Voltaire datent de 1734. c’est nécessairement minorer en contrepartie d’autres œuvres. représenté en 1784). qui ont connu. un fort regain d’intérêt depuis maintenant une trentaine d’années : il s’agit d’une part de la littérature morale du Grand Siècle finissant (La Bruyère et ses épigones). Dictionnaire philosophique) et parallèlement à la publication des principales œuvres de Rousseau (Julie ou la Nouvelle Héloïse. se dessinerait un siècle intermédiaire heureux et raisonnable. de la part des chercheurs. d’autre part de la littérature de . le 1er volume sort en 1751. établir une rupture.1694 à 1696 . aux dialogues philosophiques les plus audacieux de Diderot au début des années 70 (Rêve de D’Alembert en 1769. Mais Sade ne clôt plus la période : le courant pré-romantique lui est adjoint. Traité sur la tolérance. rédigées pour l’essentiel de 1739 à 1749) jusqu’aux romanciers et dramaturges de la sincérité et de l’examen de soi (le Cleveland de Prévost est publié de 1731 à 1739. 1816). à Laclos (Les Liaisons dangereuses. Toute périodisation implique un choix : privilégier une œuvre. puis un volume par an jusqu’en 1757. puis à Restif de la Bretonne (Le Paysan perverti. Le mérite de celle-ci est de réévaluer les littératures de tournants de siècle. son Zadig. d’autres ruptures. le tome VII contenant l’article Genève) au combat voltairien contre l’infâme dans les années 60 (affaire Calas.

cette périodisation met en évidence le rôle majeur de la publication de L’Esprit des lois en 1748 par Montesquieu. pourtant fortement marquée : en 1715. pour devenir en 1719 la Compagnie perpétuelle des Indes. pour exploiter notamment la Louisiane. On gardera donc en tête ces jalons historiques : 1715. Deuxième intérêt : en plaçant au milieu du dix-huitième siècle le moment d’une rupture décisive. devenue Banque royale et de la Compagnie des Indes.la période pré-révolutionnaire. qui est autorisée par le Régent à émettre du papier monnaie. la banque émet plus d’argent en billets qu’elle ne possède de réserves en or. Régence du duc d’Orléans. Forte de son succès. L’événement marquant de la Régence est la crise financière initiée par le système de Law (1715-1720) 1716. John Law se lance dans le commerce colonial et crée la Compagnie d’Occident. disparaît. Mercier. Y a-t-il un siècle de Louis XV ? Mais le dix-huitième siècle en tant que moment. Sa Compagnie absorbe diverses compagnies existantes. 1720. Les ennemis de Law . la mort de Louis XIV marque la fin d’une époque. qui rachète les rentes versées par le royaume : elles seront désormais payées en billets. gagé sur l’or. II. cette publication a fait date comme point de départ de l’aventure philosophique des Lumières : en témoigne par exemple l’Éloge de Montesquieu placé en tête du tome V de l’Encyclopédie. Mme de Staël). en hommage à l’auteur de L’Esprit des lois qui venait de mourir. révolutionnaire et impériale (Restif. qui conduira Voltaire à nettement différencier un Siècle de Louis XIV et un Siècle de Louis XV. A l’autre bout du siècle. John Law crée la Banque générale. mort de Louis XIV. fusion de la Banque générale. au mépris de la périodisation historique. 1717. et que moment français de la pensée européenne. la Révolution puis l’Empire introduisent des bouleversements politiques sans précédent dans notre Histoire. De l’aveu même des contemporains.

Elle démarre avec l’invasion de la Silésie par la Prusse. puis vendent brutalement leurs actions : c’est la banqueroute. qui va durer jusqu’en 1804. qui monte sur le trône. 1774. Guerre de succession de Pologne. jusqu’au coup d’état du 18 Brumaire (9 novembre 1799) 1799-1804 Consulat (3e phase de la 1ère république). La 1ère phase de la 1ère république est désignée comme « La Convention ». proclamation de la 1ère république.spéculent à la hausse. . future Mme de Pompadour 1757. mort de Louis XV. 1756-1763. mais est trahie par une paix séparée. centrées sur la Pologne dans les années 30. 1723. Stanislas. Law s’enfuit à Venise. La France soutient la Prusse. Son enjeu est à la fois européen (conflit entre l’Autriche et la Prusse pour le contrôle de la Silésie) et colonial (conflit entre la France et l’Angleterre dans les colonies d’Amérique du nord et d’Inde). jusqu’au couronnement de Napoléon Ier. sur l’Autriche dans les années 40 et sur le Canada dans les années 50 : 1733-1738. 1745 Louis XV rencontre Jeanne Poisson. sous le ministère du cardinal de Fleury jusqu’en 1743. 1793 Louis XVI est guillotiné 1795-1799 Directoire (2e phase de la 1ère république). Louis XVI lui succède 1792. début du règne de Louis XV. qui deviendra duc de Lorraine. C’est le candidat des Prussiens. 1740-1748. attentat de Damiens Le règne de Louis XV est marqué par trois guerres européennes. Guerre de Sept Ans. Guerre de succession d’Autriche. La France ne réussit pas à imposer son prétendant. Elle se trouve alors diplomatiquement isolée. Auguste III. L’Autriche et la France sortent grands perdants de cette guerre : c’est notamment la fin du Canada français.

Johann Friedrich Zöllner. Les Lumières ne sont pas idéologiquement neutres : elles politisent et donc nécessairement elles partialisent l’approche historique. les mêmes portées. qui. sans fracture. divisent la communauté scientifique ? Kant peut nous aider à y voir plus clair. et notamment de l’abolition que ses partisans préconisaient du mariage religieux. c’est se réclamer des Lumières contre une objectivité de façade qui pourrait cacher un dangereux désengagement. le contenu intellectuel d’une époque qui n’est ni celle de la pensée classique. un engagement intellectuel. s’irritait cependant de ses excès. publie la note d’un pasteur. une revue berlinoise. Berlinische Monatsschrift (Le Mensuel berlinois). aujourd’hui encore. Mais la définition du dix-huitième siècle comme siècle des Lumières est la seule définition qui en circonscrive. On voit ainsi se dessiner les attendus idéologiques de ce débat sur la périodisation : séparer le temps de la littérature morale et rococo d’une part. Mais au fait qu’est-ce que ces Lumières qui. devrait tout de même recevoir une réponse. noyer Marivaux dans La Bruyère. qui ne peut laisser dans l’ombre des pans entiers du corpus littéraire . La définition kantienne des lumières : usage public et usage privé des lumières Il apparaît dès lors nécessaire de se poser une question que le dix-huitième siècle s’est lui-même posée : qu’est-ce que les Lumières ? Les Lumières ne désignent pas à strictement parler une époque. le temps de la contestation et du sentiment préromantique d’autre part. implicitement ou explicitement. dans le numéro de septembre. qui est presque aussi importante que la question :  “Qu’est­ce que la vérité ?”. En effet. définie comme une unité épistémologique. c’est refuser l’unité des Lumières au nom de l’objectivité de l’historien. je ne l’ai rencontrée nulle part !1 » . partisan des Lumières. en décembre 1783. ni celle du romantisme. mettre sur le même plan des textes qui n’ont pas du tout la. avant qu’on se mît à  éclairer les gens ! Or cette réponse. et Sade dans Mme de Staël. mais plutôt un état d’esprit.III. l’unité séculaire. maintenir un dix-huitième siècle unique. Zöllner s’exclamait donc : « Qu’est­ce que les lumières ? Cette question.

de l’état. de l’homme. La définition kantienne des lumières inscrit donc un statut. 209. comme s’il ne pouvait y avoir de Lumières sans soupçon d’un terrorisme intellectuel des Lumières. mais plutôt du courage que requiert l’autonomie intellectuelle : il faut sortir du confort des arguments d’autorité. où il se  maintient par sa propre faute.Il est intéressant de noter d’emblée le contexte polémique dans lequel cette question s’inscrit.) Il y a eu une enfance de l’homme. Cette dimension subjective est soulignée par Kant : c’est « par sa propre faute » que l’homme se maintient dans l’état de minorité . La devise des lumières est donc d’abord une injonction morale. ou autrement dit un contenu idéologique dans une périodisation. L’ambiguïté est là dès le départ : les lumières sont une période de l’histoire et les lumières sont un engagement militant. » (P. personnel. Kant fait paraître sa réponse à la question de Zöllner. se détacher de l’autorité de l’église. avec ce que cela suppose d’objectivation . de sa « résolution » et de son « courage » que dépend la sortie de la minorité : « Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des  lumières. Un an plus tard. Ce qu’on désigne comme littérature morale. et il y aura une maturité : les lumières sont l’expérience d’un entre-deux. c’est de lui seul donc. de . en décembre 1784. comprises moins comme des tutelles qui nous sont imposées de l’extérieur que comme une servitude volontaire. un état de l’homme dans un processus. mais les lumières engagent l’homme. une sorte de prise de conscience de l’adolescence de l’humanité. ou d’esprit d’entreprise. mais détournée de son sens : il ne s’agit plus de curiosité. avec ce que cela implique de subjectivation. sous le titre « Réponse à la question : qu’est-ce que les lumières ? » (Beantwortung der Frage : Was ist Aufklärung ?). » La formule latine est empruntée aux épîtres d’Horace 2. La première phrase de ce court texte d’une demi douzaine de pages est en italiques. Les lumières périodisent l’histoire. et délivre la définition proprement dite : « Les lumières se définissent comme la sortie de l’homme hors de l’état de minorité.

 et il est pour le moment réellement incapable de se servir de son propre entendement. de ses amis même. héroïque et sublime. […] En  revanche. le courage. L’essor de la presse contribue de façon décisive à cette constitution des opinions publiques . grâce à la laiterie que son grand-père lui a léguée. à l’opposé du courage révolté de la Clarisse de Richardson (1747). du renoncement de soi. mais de la soumission aux prescriptions de Mme de Chartres. orpheline et abandonnée. dans le roman de Mme de Lafayette (1678) ne relève pas du sapere aude kantien. Kant souligne paradoxalement le caractère collectif de ce processus : « Il est donc difficile pour l’individu de s’arracher tout seul à la minorité. héroïne pourtant tout aussi pieuse. la possibilité qu’un public (ein Publikum) s’éclaire lui­même est plus réelle . entre une morale qui tire sa grandeur de la soumission à l’Église (c’est le sens des Caractères et de leur dernière section « Des esprits forts ») et une morale de l’autonomie. pourvu qu’on lui en laisse la liberté. mais au mariage . » (P. quel est son processus ? Après avoir insisté sur la dimension subjective de cette sortie. et sur l’injonction morale qui se pose individuellement à chacun d’entre nous. nourrit les écrivains : Marivaux crée Le Spectateur français (1721-1724). parce qu’on ne l’a jamais laissé s’y essayer. la presse à son tour forme. cela est  même à peu près inévitable. puis Le Cabinet du philosophe .Fénelon et La Bruyère à Marivaux.) Il n’y a pas de lumières sans « un public ». mais dont le calvaire tragique passe par l’émancipation de sa famille. et la revendication de son autonomie : Clarisse ne renonce pas à l’adultère. devenue pour lui  presque un état naturel. de Mme de Clèves. c’est-à-dire une opinion publique. se trouve scindé par cette injonction. On ne distingue pas ici la morale conçue comme genre à part entière de la morale prise comme cadre de la fiction : de la même façon en effet. mais l’inscription dans le monde. elle ne cherche pas la retraite hors du monde. Il s’y est même attaché. 210. Mais cette sortie de la minorité. . est significative de ce nouvel état d’esprit). dont la constitution est directement et intimement liée au développement de la littérature au dix-huitième siècle. qui ne produit ses valeurs que dans l’expérience et dans la rétrospection (la solitude de la Marianne de Marivaux.

la campagne de Voltaire contre l’Infâme. qui devient la nouvelle valeur fondamentale. Le nouvel espace public favorise la diffusion des lumières et l’émergence de la liberté. elle interpelle la société tout entière et. Kant entend donc la communication savante des idées à un public. le prêtre exigeant la foi. La question qui se pose alors est celle de la limitation de cette liberté. ladite société réagit vivement . et Dieu même qui commande obéissance : « Dans tous ces cas.Prévost. à la diffusion des écrits. J’appelle usage privé celui  qu’on a le droit de faire de sa raison dans tel ou tel poste civil. sans pour autant empêcher  sensiblement le progrès des lumières. c’est-à-dire une liberté abstraite. qui refuse ce qu’il considère comme une compromission avec la corruption du monde. il faut comprendre au contraire l’application pratique de ces . permettant la publication libre d’ouvrages. »  (P. crée Le Pour et le contre (1733) . témoigne de l’émergence inédite et décisive de ce nouvel espace public. pour s’adresser ensuite à une communauté de lecteurs éclairés . par lui. Or j’entends par usage public de notre propre raison celui  que l’on en fait comme savant devant l’ensemble du public qui lit. qu’exigent l’officier à l’armée. Restif s’achète une presse pour imprimer Les Nuits de Paris et projette de créer un journal en 1789… Mais la presse n’est ici que le symptôme d’un nouveau rapport au lecteur et. la liberté de la presse. qui nous est confié. vise et réussit efficacement à mobiliser une opinion publique qui obtient la réhabilitation de Calas . il y a limitation de la liberté. autour des grandes affaires judiciaires des années 1760. Or quelle limitation fait obstacle aux lumières ? Quelle autre ne le fait pas. d’opinion. le percepteur au moment de percevoir l’impôt. espérant régler ainsi ses dettes.) Par usage public. mais les favorise peut­être même ? — Je réponds : l’usage public de  notre raison doit être toujours libre. ou fonction. 211. la retraite même d’un Rousseau3. Par usage privé. comme en témoigne les scandales que produit la sortie de chacun des 7 premiers volumes. et lui seul peut répandre les lumières parmi les hommes . par rapport auquel l’ensemble de la littérature des lumières se définit désormais.  mais son usage privé peut souvent être étroitement limité. qui dépasse désormais largement les cercles feutrés des salons parisiens et les loisirs solitaires des oisifs provinciaux : l’Encyclopédie se constitue d’abord comme une société de gens de lettres.

et ne saurait être toléré. A contrario. absolument centrale dans la description du processus de diffusion des lumières. entre sphère publique et usage privé. Son coup d’envoi est L’Esprit des lois. La transformation de l’espace public à l’époque des lumières On voit bien que le mouvement d’émancipation religieuse. nous voyons se dessiner un entrelacement beaucoup plus complexe entre sphère privée et usage public. en dehors de toute fonction politique. IV. paraît en tous cas pour le moins embrouillée : derrière la nette séparation posée par Kant entre un usage public absolument libre et un usage privé nécessairement limité. On est frappé ici de l’usage pour ainsi dire paradoxal que Kant fait des termes « public » et « privé ». limité. C’est que nous appellerions aujourd’hui la sphère privée. délimite ce que nous appellerions aujourd’hui la sphère publique. il se pourrait d’ailleurs que l’enjeu des lumières. de livrer à l’opinion publique ce qui a été élaboré dans cette sphère privée. au niveau individuel. sociale. L’usage public touche à la réflexion personnelle que le citoyen développe chez lui ou avec des amis. de tout travail. et qui se trouve légitimement. et bientôt politique qui traverse la société française est l’œuvre du second dix-huitième siècle.idées. c’est-à-dire bel et bien sur l’usage privé qu’on en peut faire. par ses fonctions. mais Kant porte tout l’accent sur la liberté de publier. dans le travail ou la charge qui nous est confiée : l’usage privé de la liberté comporte la désobéissance civile. selon lui. ou dans telle ou telle société savante. Tout porte à croire que les termes ont changé de sens de Kant à nous . soit précisément ce changement de sens. Mais Kant porte tout l’accent sur la marge de manœuvre individuelle dans cette sphère. dans la préface duquel Montesquieu revendique le courage de sa pensée : . leur visée. l’engagement du citoyen dans la société. Cette distinction du public et du privé. par son travail.

s’émanciper des grands modèles. Mais cette émancipation n’aurait pas été possible sans la constitution d’un nouvel espace public. l’exercice d’un certain pouvoir politique et. c’est-à-dire comme système d’exclusion par rapport à un droit privé général. A leurs intérêts répondent bien davantage les “journaux  . comme le Corrège face à Raphaël : c’est bien là l’esprit du sapere aude kantien. J. ont  écrit avant moi. l’ancien échange épistolaire a été transformé en une sorte  de système corporatif de correspondance commerciale. cette émancipation liminaire. subjective et morale. dans ce système de franchises. Aussi devient­il obligatoire qu’ils soient permanents. montre qu’historiquement la nature et la répartition de l’espace public et de l’espace privé ont changé. j’ai été dans l’admiration. Et cet espace se constitue bien avant. Les grands centres de commerce sont en même temps des lieux où l’on  échange des informations. réalisent sur le fond. A peu près  contemporaines de l’apparition des Bourses. l’espace public se constitue par « franchises ». le développement d’une rationalité non seulement marchande. mais intellectuelle et juridique. » Ne pas perdre courage. mais je n’ai point perdu le courage. Les grands principes de L’Esprit des lois. en Angleterre et en Allemagne. Au droit particulier. notamment la séparation des pouvoirs. Jürgen Habermas. la commune. l’importance du dispositif de communication qui se met peu à peu en place : « C’est pourquoi. dès le début du siècle. dans une sphère donnée. Au moyen âge. politiquement. de là. du seigneur qui exerce le pouvoir. dans L’Espace public4. privé.« Quand j’ai vu ce que tant de grands hommes. de cet espace que Kant affecte à l’usage public de la liberté des lumières. Pour les uns comme pour les autres il n’est pas  question de publicité de l’information. Bien entendu les marchands se contentent d’un système  d’information réservé aux seules corporations et les chancelleries des villes et des Cours. dès le XIVe siècle. Le dixhuitième siècle est précisément le siècle d’une transformation du rapport public-privé historiquement sans précédent. la Poste et la Presse créent des contacts et des  communications permanents. Habermas souligne. s’opposent les droits communaux. “Et moi aussi je  suis peintre”. Les associations de commerçants  créèrent au service de leurs intérêts propres les premiers courriers partant à date fixe et qu’on a appelés les ordinaires. la liberté des échanges commerciaux. d’un  réseau au service de la seule administration. les franchises qui limitent le droit du seigneur et garantissent. en France. ai­je dit avec le Corrège. dans la mesure  où l’échange des marchandises et des lettres de change devient lui aussi permanent.

Le dispositif de communication qui se met en place dessine déjà les contours d’une sphère publique . la Publicité. les prélats et les villes (ou bien. Tant que le prince et les États “sont” le pays au lieu de  simplement le représenter. correspondance privée qui tend à faire œuvre (correspondance de Voltaire. Il est intéressant de mettre en relation cette analyse par J. comme un espace de représentation : « Lorsque le souverain rassemble autour de lui les tenants des pouvoirs temporels et spirituels. Face à ce nouvel espace public en gestation. selon J. à une allure (vêtements. les évêques. […] Les nouvelles transmises à des  fins professionnelles ne sont pas encore rendues publiques et les nouvelles irrégulièrement  publiées ne sont pas encore des informations objectives 5. publicité de la littérature. les  comtes. journaux manuscrits (la Correspondance littéraire de Grimm). Les Liaisons dangereuses). la Nouvelle Héloïse. armes). lorsque l’empereur convie au Reichstag les princes. comme cela s’est produit en effet jusqu’en 1806  dans l’Empire allemand. formules en général). c’est le « public qui lit » kantien : publicité de lecteurs. les villes et les abbés). c’est­à­dire les correspondances privées que rédigent des marchands d’information professionnels. Le déploiement de la sphère publique structurée par la représentation est lié aux attributs de la  personne : à des insignes (écussons. Habermas.manuscrits”. » On retrouve ici les distinctions kantiennes. Cette « Publicité ». que ce dispositif a été créé. du « transport » des âmes. à une attitude  (manière de saluer. Habermas de l’émergence d’un nouvel espace public avec le développement des nouvelles formes de la fiction au dix-huitième siècle : fiction épistolaire (La Vie de Marianne. Le basculement se fait lorsque la communication s’affranchit de son usage privé originaire et se constitue elle-même comme usage. à une rhétorique (style du discours. en pleine transformation. il en prépare les infrastructures.  les chevaliers. il ne s’agissait pas alors d’une assemblée de délégués qui eussent  représenté quelqu’un d’autre. sublimation du « commerce ». comportements). sous la forme de l’opinion publique. Mais l’usage qui est fait de ce dispositif demeure encore un usage privé. lettres de Diderot à Sophie Volland). esthétisation. tant que l’élément décisif. l’ancien espace public se définit.  . Ce nouveau domaine de la communication et ses institutions qui règlent  l’échange des informations s’adaptent sans plus de difficulté aux formes de communication déjà  établies. ils peuvent être des représentants en un sens spécifique : ils  représentent leur pouvoir non pas pour le peuple. par franchise au sein de ce droit. exacerbent l’usage d’un dispositif de communication alors en pleine effervescence. fait défaut. mais “devant” le peuple. coiffure). parce que c’est dans le cadre du droit privé.

. cit. puis celui de Mme Dorsin. 1993. construit ces couleurs en fonction des préférences personnelles qu’elle a indiquées. I. Gallimard. cette typologie s’effondre : c’est alors la vogue des portraits (par exemple dans La Vie de Marianne. p. Pléiade. central dans les romans de chevalerie (on songe par exemple au tournoi de Noauz dans Lancelot ou le chevalier à la charrette. » L’épisode du tournoi. puis le duel. […] C’est particulièrement dans le tournoi. t. où le duc de Nemours. Au dix-huitième siècle. chaque nouveau personnage est à faire. 4 Jürgen Habermas. 1985. II. le portrait de Mme de Miran. commence (Horace. de Launay. op. 1 Kant. Payot. 40). Habermas. éd. deviennent au contraire des objets de critique et de dérision au dix-huitième siècle (lettre 89 des Lettres persanes sur le « point d’honneur » et chapitre 20 du livre XXVIII de L’Esprit des lois . Alquié. de Chrétien de Troyes). 1440. le rapport au personnage change : dans l’espace public de représentation. 19-20... elle  symbolise un statut social6. qui lui-même se décline en caractères types. Œuvres philosophiques. Plus fondamentalement. faute de combattre sous les couleurs de Mme de Clèves. 2 Dimidium facti qui coepit habet: sapere aude. est encore un passage obligé de la fiction dans La Princesse de Clèves. Strukturwandel der öffentlichkeit. F. Épîtres. 2. 6 Op. le personnage est défini par son statut social. française Marc B. digression sur les tournois dans Jacques le Fataliste). 1978. cit. trad. 27-28. 1962. 5 J. Le tournoi. [… Elle ne définit]  nullement une sphère de communication politique. | incipe. lorsque Mme d’Épinay offre à Rousseau un ermitage au fond de sa propriété de la Chevrette. 3 Tout commence en avril 1756. En tant qu’aura de l’autorité féodale. Celui qui a commencé tient la moitié du fait : ose savoir. car aucune représentation préétablie n’encadre désormais sa figuration.  le mime du combat équestre. à un code strict de comportement noble. pp. . pp. véritables morceaux de bravoure) . que cette représentation prend sa valeur.en un mot.