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Revue germanique

internationale
3  (1995)
La crise des Lumières

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Michel Delon

Réhabilitation des préjugés et crise
des Lumières
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Référence électronique
Michel Delon, « Réhabilitation des préjugés et crise des Lumières », Revue germanique internationale [En ligne],
3 | 1995, mis en ligne le 06 juillet 2011, consulté le 14 octobre 2012. URL : http://rgi.revues.org/494 ; DOI : 10.4000/
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1983 et par JongCheol K i m dans une thèse restée dactylographiée. e . motif. ou par l'opinion que nous concevons. Le sectarisme du combat mené au nom de la raison porterait en germe une réaction et une valorisation de tout ce qui dans l'homme échappe à la claire raison. c'est un jugement porté sans un examen suffisant. nées de la passivité intellectuelle et du respect superstitieux de la tradition . en termes de métaphysique. une préoccupation d'esprit qui se fait ou par erreur de nos sens. sous la direction de J e a n Deprun. pour en comprendre l'origine et le succès serait alors à verser au compte d'une crise des Lumières. de Montesquieu à Dumarsais. Si un tel manichéisme est sensible dans les polémiques qui font rage en France autour de l'entreprise encyclopédique. du préjugé qui entérine le jugement hâtif en un jugement faux. la claire pensée ne s'affirmerait que contre le préjugé. il ne correspond nullement à la réalité du travail intellectuel d'une époque. ou par l'exemple ou la persécution de ceux que nous fréquentons. du moins. 1991. sensiblement divergentes : l'une appartient à la langue courante et donne comme synonymes de préjugé « apparence. Le Dictionnaire de Trévoux fournit la base lexicale du débat. Les définitions à l'entrée « Préjugé » ne se limite pas à l'acception négative. hâte à conclure.Réhabilitation des préjugés et crise des Lumières MICHEL DELON La lutte contre les préjugés est indissociable de toute définition des Lumières. Le débat proprement philosophique est retracé par W e r n e r Schneiders dans Aufklärung und Vorurteilskritik. Comme la lumière se caractérise par opposition avec l'ombre. Studien zur Geschichte der Vorurteilstheorie. il n'y aurait de progrès que dans le recul des erreurs. Tout effort pour réhabiliter le préjugé ou. » Trévoux précise la gradation qui différencie la précipitation. considération 1 1. puis dans l'appréciation de l'œuvre des philosophes. Fromann-Holzboog. Université de Paris I. « Préjugé. Mais le dictionnaire signale deux acceptions. La critique des préjugés en France au XVIII siècle.

par une extrapolation ou une induction hasardeuse. « Il y a des préjugés universels. vos voisins. le préjugé se caractérise aussi par l'incapacité à sortir de soi. « Votre jugement veut-il s'élever contre ces préjugés. qu'elles se nomment la Nature ou l'Humanité. craignant de voir diminuer son revenu. Le Dictionnaire philosophique de Voltaire distingue encore deux registres du préjugé. bien des vérités se révèlent locales. vous accuse auprès du cadi. et les institutions politiques et sociales d'entraver la libre marche de la raison. L'illusion s'explique par un effet d'optique.externe » . Dans tout pays. avant qu'ils puissent deviner ce que c'est qu'un vice et une vertu. puis le nouveau à l'ancien. à dépasser une situation particulière. Elle finit toujours par ratifier ce que la pression sociale lui a demandé d'admettre a priori. de climat et de pays. autant de situations qui conduisent à accorder la priorité au point de vue individuel sur le point de vue général. à la relativiser pour accéder à la vue globale. l'autre est un ternie de palais et correspond à un jugement à l'avance ou à ce que nous appelons jurisprudence. La philosophie des Lumières se bat au nom de valeurs universelles. au nom de la tradition. au nom de la mode. A « cette maladie de l'entendement » s'ajoutent les préjugés d'âge et de tempérament. et surtout vos voisines. par la manœuvre intéressée d'un imposteur. et ce cadi vous fait empaler s'il le peut. nécessaires. le mauvais du côté de l'imposture particulière et de l'artifice. Parmi les traités les plus radicaux. Elle accuse les Eglises de confisquer et de déformer les principes généraux de la morale. votre derviche. et qui sont la vertu même. le mensonge intéressé comme un vice. d'école et de parti. le simple au complexe. Le préjugé « en termes de métaphysique » est le contraire du jugement juste. à regarder le larcin comme un crime. Le bon préjugé se situerait du côté de l'intérêt public et de la nature. dans les deux autres cas. Il dénonce « cette malheureuse pente de l'âme vers l'égarement » qui préfère le faux au doute. à respecter. Bien des évidences sensorielles partagées par tous les hommes sont pourtant fallacieuses. Le chevalier de Jaucourt dans l'Encyclopédie analyse longuement les causes du préjugé qu'il définit comme un « faux jugement que l'âme porte de la nature des choses. Voltaire passe alors à la dénonciation de quatre types de préjugés : sensoriels. l'ancien au nouveau. ostracisme et appel à la persécution. » Le préjugé signifie alors intolérance. L'utile préjugé est devenu un nonjugement pernicieux. crient à l'impie. selon les moments. Hâte ou précipitation selon la leçon cartésienne. alors que. l'Essai sur les préjugés de Dumar- . à aimer leur père et leur mère . après un examen insuffisant des facultés intellectuelles ». et vous effrayent . physiques. c'est-à-dire la première estimation d'une situation ou d'un problème dans l'attente d'un examen approfondi. historiques. l'apparent au réel et. on apprend aux enfants à reconnaître un Dieu rémunérateur et vengeur . il apparaît proprement comme un pré-jugé. religieux. » La raison individuelle doit s'incliner devant le consensus universel.

Le préjugé étant « un jugement porté avant d'examiner.. Dumarsais marque bien le lien entre les préjugés intellectuels qui cherchent un modèle dans l'Antiquité et la tradition. D . il est clair que toutes les opinions religieuses et politiques des hommes ne sont que des préjugés. Tant que les hommes en seront privés. Ibid. malheureuse pour n'avoir pas su s'arracher aux habitudes et aux préjugés religieux. Ouvrage contenant l'apologie de la philosophie. de confronter des savoirs limités pour accéder à un savoir plus global.. dans la possibilité d'échanger des expériences. Les nationalismes naissent d'intérêts limités : « Pour peu que l'on ouvre les yeux. et les Lettres à Eugénie ou préservatif contre les préjugés du baron d'Holbach (1768) sont de violentes machines de guerre contre le christianisme. 67 et 77. Alors que la force de l'homme consiste dans la circulation des idées. de lui imposer un dogme le fait régresser vers l'animalité. Essai sur Us préjugés. » L'argumentation vaut pour la morale. que sont dus ces tristes préjugés qui rendent quelquefois des nations ennemies pendant une longue suite de siècles. « Chacun plaide en ce monde pour l'erreur ou le préjugé qui lui est favorable. on sentira que c'est à l'ambition des princes et aux divisions insensées des prêtres. Le titre complet du traité de Dumarsais marque le lien entre la définition d'une philosophie nouvelle et la dénonciation des préjugés : Essai sur les préjugés. La raison fondée sur l'expérience est principe d'universalité. vu qu'ils ne peuvent examiner les premières sans crime. que les préjugés s'obstinent à fermer. toute volonté d'asservir sa raison. 7. 1770. comme chaque homme corrompu plaide en faveur du vice qui lui plaît. les fureurs. ou de l'influence des opinions sur Us mœurs et sur le bonheur des hommes. La solidarité semble définitivement établie entre préjugé et passé. L'idée de révolution restait connotée négativement par Dumarsais qui vantait la liberté de penser comme « le préservatif assuré contre les révolutions. ils resteront condamnés au malheur. publié après sa mort en 1770. p . mais aussi la politique et la religion.sais. la barbarie ou l'enfance. et les préjugés sociaux qui font dépendre l'individu de sa naissance. le préjugé principe d'égoïsme ou de particularisme. 2. les guerres. . les attentats que la superstition et le 1 2 1. et les dernières sans danger » . Ouvrage contenant l'apologie de la philosophie. par M . » La tolérance et le libre débat ouvrent la perspective d'un progrès. Londres. Les Lettres à Eugénie ou préservatif contre les préjugés appliquent la même argumentation au cas d'une jeune femme. ou de l'influence des opinions sur les mœurs et sur le bonheur des hommes. La connaissance y est donnée pour l'unique fondement d'une bonne morale et d'une bonne politique. » Une note enfonce le clou : « Il est évident que ce sont uniquement les intérêts des princes et des prêtres qui font naître ces aversions nationales qui mettent à chaque instant l'univers en feu. M. p .

les considérations externes constituent un préjugé que viendra légitimer une étude approfondie. Le préjugé sert de contrepoids à d'autres préjugés ou d'hypothèse dans l'attente d'une confirmation. « On a cru. tout au long de l'âge classique. 2. Les simples apparences. 23. devenant alors « nécessaires pour préparer l'esprit. devient une pulsion irrépressible qui bouscule toutes les résistances de la tradition. Les romans ne sont pas en reste : Les préjugés trop bravés et trop suivis de Mme Falque (1755) abandonnent dans la réédition de 1774 le balancement entre conformisme et anticonformisme pour devenir Le danger des préjugés. explique Nicole. La m a r c h a n d e de modes. [prétendument réformée] que les préjugés généraux. médiatise. an IX-1801).1 fanatisme ont de tout temps produits sur la terre » . A la scène également. elle propose de réduire les trônes en poudre et les Bibles en cendres. Mme Gacon-Dufour à la veille de la Révolution et Coiffier au lendemain reprennent comme titre l'expression de Marivaux et de Voltaire. Aucun principe n'est plus à l'abri du jugement individuel. Le préjugé vaincu . Le Dictionnaire de Trévoux rappelait que les préjugés constituent parfois « des suppléments à la raison ». ou Lettres de Mme la comtesse de ** et de Mme de ** réfugiées en Angleterre (Paris. Le sentiment. Mais le propre des Lumières qui combinent la confiance cartésienne dans la raison à une genèse sensualiste de la pensée est de ne pas se contenter de traités théoriques. p. Pierre Jurieu réplique en 1686 par les Préjugés légitimes contre le papisme. Les préjugés détruits (1792) du conventionnel Lequinio marquent le passage des Lumières à la Révolution. développe. et combattre sa première préoccupation ». comédie de Nivelle de La Chaussée (1735) reste une sage satire du libertinage mondain. qu'il était utile de montrer à ceux de la religion P. la lutte contre les préjugés. C'est ainsi que. On ne s'étonne donc pas que toute réhabilitation du préjugé puisse apparaître comme appartenant aux Anti-Lumières. ou l'Enfant des bois. C'est toute une littérature de fiction qui accompagne. Le préjugé à la mode. R. de l'égalité des droits sur la hiérarchie et de la valeur individuelle sur le privilège. la critique révolutionnaire s'attaque à toutes les illusions. pour suspendre sa décision trop précipitée. ou le préjugé vaincu. 1787) et Coiffier. Ibid. Pierre Nicole publie en 1671 les Préjugés légitimes contre les calvinistes. donnent un sujet suffisant de la rejeter sans entrer même 2 1. O l y m p e de Gouges a composé une comédie Le danger des préjugés ou l'Ecole des jeunes gens. . comme force de l'individu et de la nature. nouvelles polonaises et autres nouvelles (Paris. que la seule vue de ce qui paraît dans le dehors de leur société. M m e Gacon-Dufour. le débat théologique s'est référé aux « préjugés légitimes ». leur fournit. dans Ouliana. Le préjugé vaincu de Marivaux en 1746 et Manine ou le préjugé vaincu de Voltaire en 1749 montrent la victoire du sentiment sur le conformisme social.. Les titres seuls sont parlants. Le préjugé vaincu. Le point de vue de ces théologiens est de fournir un premier argumentaire en attendant une controverse plus systématique.

dans une discussion particulière des dogmes qu'elle leur propose. Nous en faisons l'application à la Bulle Unigenitus. 1671. 1787. il l'applique tout de suite aux œuvres. etc. Ce que l'apôtre dit là des personnes. 13-14. e Mme de Genlis s'indigne de l'intolérance des encyclopédistes qui condamnent tous leurs adversaires au nom du préjugé. dit saint Paul. alors que les opinions politiques des philosophes mèneraient aux catastrophes. Elle a des vices qui sont connus et qui se montrent à tous les esprits attentifs. Préjugés légitimes contre les calvinistes. « J'ai passé ma vie à entendre les philosophes se moquer des préjugés de ceux qui n'ont pas de philosophie. je n'ai trouvé de préjugés profondément enracinés et véritablement dangereux que parmi les philosophes. écrits sur son front. » Le préjugé n'est que l'opinion de l'autre. et elle en a d'autres qui ne se découvrent qu'ensuite de cet examen. et depuis vingt ans que je suis dans ce monde et que j'étudie les mœurs et les caractères des gens qui composent la société. Les philosophes sont les pourfendeurs de préjugés dans un monde d'ombre et de lumière. Paris. Mme de Genlis. Car il est certain que ces préjugés doivent faire partie de cet examen auquel ils s'engagent. il y en a d'autres qui ne se découvrent qu'ensuite de cet examen. Ces vices que la Bulle porte. ils devraient se tenir heureux qu'on les eût exemptés par là de la nécessité de s'engager plus avant dans la discussion des dogmes particuliers..d. la suppression des jésuites aux Préjugés légitimes contre le livre intitulé Extraits des assertions dangereuses et pernicieuses en tout genre. . pour ne pas dire très dangereuse. et si les opinions des femmes et des gens du peuple. les antiphilosophes croient aux « préjugés légitimes ». La religion considérée comme l'unique base du bonheur et de la véritable philosophie. 359. soutenues et enseignées par les soi-disants Jésuites (1762) et la Révolution à des Préjugés légitimes sur la constitution civile du clergé (1791). forment contre elle les préjugés que nous devons exposer. dont les péchés sont connus avant le jugement et l'examen qu'on en pourrait faire . Le premier de ces traités se réfère à saint Paul pour préciser cet emploi positif du préjugé : « Il y a des personnes. et que. 2. avant le jugement et l'examen qu'on en pourrait faire . s'ils sont suffisants pour leur faire conclure qu'ils ne doivent point chercher la vérité ni espérer le salut dans cette société à laquelle ils se trouvent unis. pour ainsi dire. pourfendues par les philosophes. p. » Lorsque Chaumeix entre dans la bataille de l'Encyclopédie. il recourt logiquement à cette forme générique : il intitule sa longue réfutation en huit volumes : Préjugés légitimes contre l'Encyclopédie. qui est toujours plus pénible et très longue. Pierre Nicole.). elles ne tirent du moins pas à conséquences. p. et essai de réfutation de ce dictionnaire (Bruxelles. sont fausses. »' Chacun des grands débats religieux du XVIII siècle a donné naissance à un traité similaire : le jansénisme aux Préjugés légitimes contre la constitution Unigenitus (s. Paris. « Qu'importe à la société que nous soyons effrayés à la vue 2 1. 1758-1759).

La réhabilitation du préjugé est autrement explicite quand. que nous supposions de grandes vertus à un crapaud desséché.. Elles prétendent détruire « les préjugés et surtout le fanatisme ». elle renvoie à la constitution de communautés autour de traditions. PUF. pères des lois et plus forts que les lois » . 150. 147. Il ne signifie point nécessairement des idées fausses. Sans elles. p . J o s e p h de Maistre. et le palladium des empires. » L'illusion qui consiste à isoler l'individu et lui donner le droit de juger de tout se révèle autrement dangereuse. en dernière analyse. Or ces sortes d'opinions sont le plus grand besoin de l'homme. » L'utilité sociale l'emporte sur la vérité rationnelle.. ou que quelque paysan appelle de certains météores des esprits follets.. Les peuples qui résistent au temps et bravent les dangers sont ceux qui savent croire et se soumettre : « La foi et le patriotisme sont les deux grands thaumaturges de ce monde. A l'argument selon lequel le préjugé est réduction au particulier. » La raison individuelle est vouée aux errements. suivant la force du mot. 3. les préjugés de ce genre sont faciles à détruire. 1992. quelques années plus tard. Le texte date de 1794-1795. Ibid. Ibid. Joseph de Maistre et Bonald par exemple attaquent la raison philosophique au nom de valeurs transindividuelles et transhistoriques qui installent l'homme dans des réseaux. seuls capables de lui donner sens. Bonald développe une argumentation semblable lorsqu'il distingue 1 2 3 1. « mais ces mots de préjugé et de fanatisme signifient. l'antiphilosophie répond que la raison individuelle ne peut juger seule des croyances et des gestes qui assurent la permanence de la société.d'une salière renversée. les erreurs peuvent être historiquement sublimes. des opinions quelconques adoptées avant tout examen. éd. les véritables éléments de son bonheur. De la souveraineté du peuple. Ne prenons point ce mot en mauvaise part. 2. transmises de génération en génération avant même toute velléité de pensée indépendante. . la croyance de plusieurs nations » . ni morale. que nous regardions le vendredi comme un jour malheureux. Paris. Les coutumes imposées par les prophètes ou les législateurs sacrés sont « ces préjugés conservateurs. Jean-Louis Darcel. il ne peut y avoir ni culte. « Il n'y a rien de si important pour lui que les préjugés. L'être humain serait moins un animal raisonnable que religieux et social. Un anticontrat social. aux contradictions et finalement à l'anarchie. mais seulement. peut fournir des certitudes et assurer des permanences. p. Les Lumières condamnent les peuples aux révolutions sans fin et aux malheurs. p. faite d'une alliance des dogmes religieux et politiques. L'universalité à laquelle se réfère Joseph de Maistre n'est pas l'universalisme abstrait. 168. etc. on oppose aux Lumières le bilan de la Terreur. Seule une « raison universelle ou nationale ». ni gouvernement. c'est-à-dire leur principe même de vie.

selon les Lumières et selon la Contre-Révolution : « Les préjugés sont des opinions venues de l'éducation. ils offrent à l'individu un système de 1 2 3 1. Il joue sur les deux acceptions du mot. t. La définition présentée par Joseph Michaud dans sa Lettre à un philosophe sur les préjugés rejoint celle que donnait Joseph de Maistre. Alors que Jaucourt dans l'Encyclopédie mettait en garde contre « la prévention pour les raisons affirmatives ». 2. « Rien n'est plus insupportable pour l'esprit humain que l'état d'incertitude . reçus dans l'enfance. 1387). M ê m e argument dans une des Pensées morales de Bonald : « Les philosophes qui se sont élevés avec tant d'amertume contre ce qu'ils ont appelé des préjugés auraient dû commencer p a r se défaire de la langue elle-même dans laquelle ils écrivaient. M i c h a u d . inculqués aux enfants. ce sont des jugements portés avant l'examen. pair de France et m e m b r e de l'Académie française. 1859. » Sur la simple raison individuelle. Lettre à un philosophe sur les préjugés (1802). Migne. « Sur les préjugés » (7 novembre 1810). ne peuvent être que des préjugés. « Si on consulte Pétymologie des mots. Michaud souligne ce que le doute a de destructeur et d'insatisfaisant. col. suivi de l'Enlèvement de Proserpine p a r M . de même que la langue dont nous faisons l'apprentissage avant même d'être en mesure de nous interroger sur ses fondements . et il renferme tous les autres » (ibid. peut être considéré comme instruit tandis que ceux qui « mettent en problèmes la morale et les devoirs » sont des hommes à préjugés. doit être transmise dès le plus jeune âge aux enfants comme une évidence qui ne peut être l'objet de discussion. Le peuple.. » Les préjugés assurent la continuité de l'Etat et la cohésion de la société. 305. de Bonald. les préjugés ne sont autre chose que des opinions généralement reçues sur un point qui n'a point été approfondi . Œuvres complètes de M . Seuls ces préceptes peuvent assurer l'unité d'une société que Bonald veut monothéiste.. et trop souvent les opinions sont des préjugés venus de l'instruction. à la polygamie et à la démocratie. il lui faut accepter l'héritage de « l'expérience et du temps ». Ils incarnent « l'expérience de plusieurs générations et d'un grand nombre d'hommes éclairés ». Paris. La religion. Paris. L'individu solitaire ne peut reparcourir seul l'histoire de l'humanité. 6 éd. l'âme cherche sans cesse un point d'appui sur lequel elle puisse se reposer. 3. alors que l'individualisme et le libre examen conduisent à l'idolâtrie. 1811. car elle est le premier de nos préjugés. Ainsi les usages et habitudes physiques. dans Le printemps d'un proscrit. fort de ses seuls préjugés. p. ils ont l'avantage de représenter une sagesse collective. historique et sentimentale. col. les préceptes moraux. III. 803. Ces premiers préjugés sont souvent déformés en préjugés superstitieux qui sont autant d'exagérations ou de dégénérations des vérités fondamentales.l'éducation qui transmet ces valeurs religieuses et morales. » Les préjugés renfermeraient un savoir alors que le savoir philosophique ne serait que préjugés au mauvais sens du terme. de l'instruction qui n'apprend que des connaissances rationnelles. contre ce que propose Jean-Jacques Rousseau qui attend l'âge de raison pour en parler à Emile. e . monarchique et monogame.

p. il faut. J e pourrais répliquer par un vers fort beau et qui. Les croix et les rubans sont purement symboliques. "Il faut sans doute des préjugés aux hommes. Allia. 1993.valeurs qui lui permette de se dépasser.. réfléchissant sur la force du patriotisme français et sur la crise des Lumières. en vient à l'idée d'une illusion nécessaire. Michaud dénonce l'état d'incertitude. Essai sur l'indifférence en matière de religion. I. 1826. Bonald ou Lamennais sont convaincus que le christianisme et l'absolutisme monarchique constituent ce corps de doctrine capable d'assurer la tranquillité de l'Europe.d. I : Le massacre des illusions. pourquoi la nature les aurait-elle enracinés si profondément dans notre esprit. qu'il se libérât des préjugés naturels (j'entends par préjugés naturels ceux qui ne sont pas le fruit d'une ignorance corrompue). 52. qui répond à tout. et comme lui. t. même fausse. et la France du XVIII siècle dont les philosophes ont décrié 1 2 3 e 1. la mort du genre humain serait le résultat de la victoire que la sagesse moderne s'efforce de remporter sur ce qu'elle nomme les préjugés. tout meurt. voire indispensable au bonheur et à la perfection de l'homme. dit un de ses plus célèbres disciples. . bien que décidée à ne voir dans ces doctrines que des préjugés. puisqu'il est de Voltaire : "La voix de l'univers est-elle un préjugé ?" (Irène) » (Cours de littérature." Ainsi la mort de la société. n'est pas d'un h o m m e à préjugés. Lamennais stigmatise l'indifférence. dans un ouvrage où il enseigne l'athéisme. 79-80. 3. Michaud rappelle pour finir à son correspondant que Voltaire lui-même s'opposait à Dumarsais et admettait de bons préjugés . pourquoi auraitelle opposé tant d'obstacles à leur destruction et exigé le concours de tant de siècles pour en venir à bout ou seulement les affaiblir ? » « L'amour de la patrie ou de la nation » est une de ces illusions vitales qui procèdent de la nature. t. Paris. Lamennais. quand elle prétend écarter les croyances et les opinions fondatrices. il devrait renaître dans l'indifférence de l'Europe postrévolutionnaire : « La philosophie elle-même. p . dans Edition thématique du Zibaldone. il y a quelque chose de généreux et de favorable à l'humanité. Paris. point d'action . selon Lamennais. p . une vérité de type religieux. Le christianisme serait né de l'indifférence généralisée dans l'ancien monde païen. 24 mai 1821. » Quand ils affirment le besoin de principes antérieurs au jugement individuel. Ed. préjugé. 39). X V I I I . t. dompter la raison et lui faire reconnaître une vérité supérieure à elle. « En toute religion. sans eux point de ressort. établie p a r Mario Andrea Rigoni. Un penseur italien comme Leopardi. en a reconnu de nos jours la nécessité indispensable. Zibaldone. Maistre. La H a r p e se fait également u n malin plaisir d'opposer Voltaire aux encyclopédistes : « J e sais que les sages vont répondre par un seul mot. tout s'engourdit. oppose la philosophie des Lumières à elle-même. sans pour autant adhérer au dogme contre-révolutionnaire : « S'il était vraiment utile. s. 2. ils relèvent de cette gloire qui est peut-être entre les préjugés « le plus grand de tous ». » Pour s'arracher à l'indifférence et à la fatalité de la décadence. pour eux. Garnier. Paris.

Rétif reprend cette argumentation qu'il présente comme l'esquisse d'un livre qu'il n'aura jamais l'occasion de rédiger . mobilisée par les Lumières pour dire le danger des préjugés. p . La croyance aux diables. Mercier intègre le terme quelques années plus tard à sa Néologie. mais son utilité peut la justifier. La paysanne pervertie. La confiance dans les médecins également. il les « dépréjuge ». 453-454. de loi. « c'est de dépouiller tous les préjugés.. La paysanne pervertie (1784). Il les corrompt sexuellement et moralement. 1972. p . Nicolas. « 1 0 / 1 8 ». son « dégagement des préjugés » . G a u d e t s'était réjoui de travailler un esprit « entiché de préjugés » comme celui de son élève. 235.. 452-453. » Gaudet évoque encore la foi dans la signification des rêves.] je n'ai jamais eu l'idée. dans la série « préjugiste. à renouveler ou pris dans des acceptions nouvelles.. Tout ce que vous nommez préjugés [. il voulait « fouler aux pied le préjugé devant lui » (p. il nuance ses principes. Rétif. que vous en viendriez là. [. il faudrait avoir des moyens assurés d'empêcher que les nouveaux usages n'en fissent pas naître de plus dangereux. 2. (1801) 4. qui fournit. . parce que j'ai cru qu'ils nuiraient à votre bonheur [. participe également à leur réhabilitation. 5. aux anges et aux revenants est sans doute un préjugé.-F. Ibid. « J e m'arrête ici. « J e ne mets pas la religion au rang des préjugés. « G. mais elle suffit parfois à guérir les malades. I. en regard les uns des autres. ou Vocabulaire de mots nouveaux.. Il utilise le néologisme préjugiste. 268). Il l'esquisse dès La paysanne pervertie. 1978. ajoute Gaudet qui se répond à lui-même : « Les prétendus abus de la religion sont devenus nécessaires avec le changement des circonstances. son roman de 1784. 409. Gaudet dresse un tableau à deux colonnes.. Le paysan perverti (1775). » Le bonheur qui fondait la lutte contre les préjugés peut fonder leur réhabilitation. les arguments contre les préjugés puis en leur faveur. il donne une vingtaine d'exemples 1 2 3 4 5 1. Selon son mot. un esprit aussi rare que juste pour ne pas avoir besoin de préjugés. mais il y a des préjugés dans la religion qui paraissent très préjudiciables au bonheur du genre humain ». selon Gaudet. p . 153). Le seul moyen de rendre à l'homme toute sa dignité. ibid. 6 avril 1821. intolérant.. «J'ai détruit vos préjugés. p. Puis devant les résultats catastrophiques de son éducation.] peut également se justifier : pour réformer les abus. » Dans La philosophie de M. t.. Rétif de La Bretonne projetait un « ouvrage à faire : Les préjugés justifiés ». 3. de frein. La littérature de fiction. il s'impose au frère et à la sœur qui ont quitté leur campagne natale pour réussir à Paris. 76-78. cagot » (p. en vous dépréjugeant l'un et l'autre..] Il faut des lumières peu communes. ». fournit un des meilleurs exemples de l'efficacité du préjugé pour susciter le dévouement patriotique et assurer la force du pays . Le personnage de Gaudet incarne une philosophie des Lumières dévoyée et cynique. Par sa « force d'esprit ». 219). « le préjugé de la différence des conditions » et la chasteté féminine. 170) et à propos des vertus « q u ' u n préjugiste eût regardées comme des vices » (p.avec le plus de véhémence les préjugés. de briser ces entraves d'une éducation mesquine qui nous courbe sous leur j o u g » (p.

garante de cette expérience séculaire. la hiérarchie sociale et sa cascade de mépris). a été saccagée par des philosophes aussi peu lucides que La Mettrie ou des révolutionnaires qui sont allés jusqu'à la Terreur. Il reprend à son compte la palinodie de Gaudet.ou d'une ontogenèse. de La Mettrie. Nodier y peint La Mettrie en athée. V I . 223. Il défend contre lui que tout prétendu mensonge. les araignées ou les hirondelles) trouvent leur explication. autant le sensualisme de Locke et de Condillac qui relativise la connaissance comme un cheminement à partir de l'expérience sensorielle. les cris des oiseaux. d'après l'expérience. on en 1 2 e e 1. p. La liste des « préjugés justifiés » n'est pas propre à la réaction contre-révolutionnaire et antiphilosophique. qu'il ait une base physique ou bien psychologique. je serais tenté d'approuver. épris de paradoxes et pourfendeur de préjugés. Nodier. les araignées. amorcé dès La paysanne pervertie. Les superstitions les moins rationnelles dont il ébauche à son tour une liste (les couverts en croix. d'avoir interdit toute discussion sur la religion . est « fondé sur une vérité morale fort essentielle ». « utilité » qui appartiennent au vocabulaire des Lumières. avec des modifications. accrédité parmi les peuples. dans Œuvres de Ch. et je maudis ce que je bénissais. tandis que d'un autre côté. de La Mettrie ou les superstitions. un principe consacré par l'aveu unanime des nations. Il revient sous forme d'une métaphore à l'acception juridique du terme : le préjugé est défini comme « une chose qui était jugée avant nous. 1959. V. Nicolas. est conceptuellement disposé à concevoir le préjugé comme une étape. . Autant le rationalisme cartésien par son opposition radicale entre la vérité et l'erreur peut tomber sous le coup des critiques qui se multiplient entre XVIII et XIX siècles. On ne peut lire ces analyses sans être frappé par le retour des mots « expérience ». comme un moment nécessaire d'une phylo. mais Rétif lie au traumatisme révolutionnaire son projet d'un livre entier consacré aux « préjugés justifiés ». La philosophie de M . p . Pauvert. Il est étonnant combien l'expérience change nos idées ! J e bénis quelquefois à présent ce que j'ai maudit. ou le Cœur humain dévoilé. je louerais le gouvernement espagnol. La tradition. et contre lequel il ne reste d'arguments que dans la tête d'un rêveur étourdi et suffisant qui se croit appelé à casser sans nouvel appel les arrêts de l'expérience » . le sel répandu et les fourchettes en croix) aux principes sociaux généraux (la religion. Paris. dans Monsieur Nicolas. t. ou les superstitions ». intitulé « M. l'utilité des lois. l'adstriction à la glèbe des paysans russes et polonais. comme très sage. 111. Chacun de ces préjugés se révèle finalement utile. 2. L'argumentaire. t. Paris. son personnage romanesque : « Je crois en vérité que. le treizième à table. 1832-1837. » Le projet de livre a sans doute inspiré Charles Nodier pour un de ses contes. M. est antérieur à la Révolution.qui vont des superstitions particulières (les rencontres.

que font-ils sinon établir une logique de l'absurde. C'est un véritable cabinet de curiosités anthropologiques que le lecteur est invité à visiter.. des usages et des coutumes des différents peuples ( 1 7 7 6 ) . Le voyageur philosophe dans m pays inconnu aux habitants de la terre. I. des veuves qui se font brûler avec leur époux. des enfants qui dévorent leurs parents. III). le s e c o n d c o n c l u t : « Plus j e l ' e x a m i n e . se demande Démeunier qui recense les coutumes 2 3 1. Ce pays inconnu des terriens est la Lune et l'inversion du point de vue « au clair de terre » permet de réduire certaines certitudes à l'état de préjugés ou réciproquement de fournir une justification de plusieurs préjugés.P a r i s . pour cet homme des Lumières et ce révolutionnaire convaincu. d'usages extravagants ou barbares »'. p . Les cas de superstitions qui seront discutés par Rétif et Nodier sont ici replacés dans une perspective anthropologique plus large qui relativise les us et coutumes à travers le monde et du même coup la frontière entre préjugé et raison. 169. Lorsque Montesquieu compose L'esprit des lois ou Demeunier L'esprit des usages et des coutumes des différents peuples. t. L'esprit p. V I I I . Amsterdam. Il découvre des peuples qui pratiquent les sacrifices humains. I I I . en dehors de tout contexte. L o n d r e s . II. Le voyageur philosophe dans un pays inconnu aux habitants de la terre de Listonai. il ne se hâte pas de condamner. des femmes qui se prostituent au temple de Vénus. liv. t. c h a p . 3. il cherche à comprendre la fonction des croyances et des rites. rapportées par les voyageurs. 1 7 6 6 ) ni a u r a d i c a l i s m e r é v o l u t i o n n a i r e d e B e r g a s s e d a n s ses Observations sur le préjugé de la noblesse héréditaire ( L o n d r e s . trouve un sens du point de vue de la société : « Il y a souvent quelque chose de vrai dans les erreurs mêmes. les r a i s o n s d o n t il serait p o s s i b l e d e se servir p o u r le d é f e n d r e » ( Observations. 68-69. V I ) n e se r é d u i t .. Montesquieu s'interrogeant sur la cohérence des groupes suspend son jugement. . « Comment ce préjugé at-il pu se répandre ? » . pseudonyme de Villeneuve. Il ne s'agit pas. 1 7 8 9 ) . c e p r é j u g é . m o i n s j e v o i s . recopiées par les compilateurs. de coutumes singulières. part du principe qu'elles sont raisonnables dans leur origine. 3 4 ) . De l'esprit des lois.e l l e ni a u c o n f o r m i s m e d e D e n e s l e d a n s Les préjugés du public sur l'honneur (Paris. » Demeunier. j e le j u r e d a n s t o u t e la sincérité d e m o n c œ u r . Le préjugé le plus absurde rationnellement. La condamnation morale ne doit pas bloquer la compréhension. 1 7 8 5 . c h a p . de justifier les préjugés mais de les replacer géographiquement et historiquement dans leur contexte. p . A u s s i l ' a n a l y s e d e l ' h o n n e u r p a r M o n t e s q u i e u (liv. Un chapitre est consacré aux « causes de tant de lois bizarres. une rationalité du désordre ? L'un et l'autre traitent d e manière systématique ce que les auteurs précédemment cités abordaient anecdotiquement. X X I . p. 1761. quand il recense les habitudes dans chacun des grands domaines de la vie. 2 .trouve une déjà dans une utopie de 1761. des hommes qui mettent les femmes en commun. explicables dans les déformations qui ont abouti aux aberrations. Reconnaissant la complexité des faits sociaux. court-circuiter la réflexion. L e p r e m i e r se d é f e n d d e v o u l o i r « r é f o r m e r le g e n r e h u m a i n » [Lespréjugés.

ils s ' i n s c r i v e n t d a n s u n d e v e n i r . Il e s t p o l é m i q u e d ' a t t r i b u e r à la s e u l e r é a c t i o n d e l a fin d u siècle u n e r é f l e x i o n s u r la f o n c t i o n d u p r é j u g é q u i est i n s é p a r a b l e d e l ' a n t h r o p o l o g i e d e s L u m i è r e s . o n t m a r q u é la p l a c e d u p r é - XVIII 1. Il n e se c o n t e n t e p a s d e r a n g e r le p r é j u g é à sa p l a c e l e x i c a l e . Trévoux après Fontenelle parlait du préjugé c o m m e d'un supplément d e l a r a i s o n . il c h e r c h e à l ' é v a l u e r h i s t o r i q u e m e n t e t à e n e x t r a i r e u n s a v o i r n a t u r e l : « E n c o n s i d é r a n t a t t e n t i v e m e n t t o u t c e syst è m e . R a i s o n . Le bizarre e t le s c a n d a l e u x r e p r e n n e n t s e n s . u n e e x p é r i e n c e q u i a été m a l interprétée. s a n s i g n o r e r le p o i d s des différences concrètes. l'ethn o l o g i e q u i se f o n d e a l o r s e n t a n t q u e s c i e n c e é t a b l i t u n e g é n é a l o g i e d e l a m o n s t r u o s i t é h u m a i n e . ils r e t r o u v e n t u n e s i g n i f i c a t i o n d a n s l ' h i s t o i r e d e l ' e s p r i t h u m a i n .c o n c e r n a n t l ' o s t r a c i s m e d e s f e m m e s d u r a n t l e u r s r è g l e s . Saggi e ricerche di littéra- . L e geste scientifique qui explique l ' a b e r r a n t renvoie au geste politique ou p é d a g o g i q u e qui suppose que l'aberrant peut toujours être réformé ou résorbé. e V o i r l ' a r t i c l e « G r e c s ( p h i l o s o p h i e d e s ) » d e VEncyclopédie et le c o m m e n t a i r e d e J a c q u e s P r o u s t . 1979. t a n t ô t à d e s d é c o u v e r t e s s c i e n t i f i q u e s . » ' L ' e n c y c l o p é d i s t e t i r e « l a v é r i t é d e s f a b l e s » à l a f a ç o n d o n t les p è r e s d e l ' E g l i s e c h e r c h a i e n t d a n s l a m y t h o l o g i e et l a p o é s i e a n t i q u e u n e a n n o n c e m a l a d r o i t e d e l ' E v a n g i l e . A b e r r a n t s q u a n d ils s o n t isolés. Les m e m b r e s d u g r o u p e d e C o p p e t e n particulier. D i d e r o t l u i . t â t o n n a n t e . ture francese. il s u p p o s e t o u j o u r s u n b e s o i n q u i a d é g é n é r é . p r o v i s o i r e . u n e d y n a m i q u e d e l'erreur. XVIII. Il a p p a r t e n a i t à l a g é n é r a t i o n q u i fut t é m o i n et a c t e u r d e la R é v o l u t i o n d'infléchir et d ' a p p r o f o n d i r cette réflexion. L e p r é j u g é et la superstition r e c o u v r e n t s o u v e n t u n e v é r i t é r e l a t i v e . A l ' o r i g i n e . Si le p h i l o s o p h e a u n o m d e l a r a i s o n u n i v e r s e l l e r e p r o c h e a u s u p e r s t i t i e u x e t a u f a n a t i q u e d e r e s t e r e s c l a v e s d ' u n p o i n t d e v u e p a r t i c u l i e r . Il n e p e u t l ' a p p r o u v e r . R é d i g e a n t les a r t i c l e s d ' h i s t o i r e d e l a p h i l o s o p h i e p o u r l'Encyclopédie. m a i s il n e v e u t p a s n o n p l u s a c c e p t e r l a p u r e a b s u r d i t é . e n l ' i n s é r a n t d a n s u n c o n t e x t e . on reste c o n v a i n c u qu'il sert e n général d ' e n v e l o p p e tantôt à des faits h i s t o r i q u e s . Alors q u e l'histoire a p p a r a î t souvent a u x philosophes des L u m i è r e s c o m m e u n e l o n g u e suite d e m a s s a c r e s et d e violences. p o u r le p i r e o u le m e i l l e u r .m ê m e se r e t i e n t d e c é d e r a u v e r t i g e d e l a p u r e d é r a i s o n c o m m e V o l t a i r e d a n s l'Essai sur les mœurs à l a f a s c i n a t i o n d e l a c r u a u t é h u m a i n e . D i d e r o t a p r è s S t r a b o n e t B r u c k e r é v o q u e « le s u p p l é m e n t d e l a s u p e r s t i t i o n » (superstitione prœterea) q u i fait a g i r les foules i n s e n s i b l e s a u s e u l l a n g a g e d e l a r a i s o n . p u i s les r é u n i s s a n t s o u s le t i t r e d'Histoire générale des dogmes et des opinions philosophiques depuis les plus anciens temps jusqu'à nos jours ( 1 7 6 9 ) . d é r a i s o n d a n s l e s a r t i c l e s p h i l o s o p h i q u e s d e l'Encyclopédie. sensibles à la diversité religieuse et n a t i o n a l e d e l ' E u r o p e . e n r e p l a ç a n t le p a r t i c u l i e r d a n s le g é n é r a l . il n e p e u t l u t t e r c o n t r e le p r é j u g é q u ' e n l ' e x p l i q u a n t .

inscrit la contradiction au cœur même de son devenir et refuse de choisir entre l'abstraction du général et les différences concrètes . Balayé. Aufklärung als Mission. plus ou moins imparfait. Ed. ils n'en ignorent pas la fonction structurante pour la société. X V I . Paris. t. entre le désir de réforme et la prudence conservatrice. une association libre. Le préjugé n'y est plus seulement 1 2 3 4 1. I. p . mais indissoluble. des préjugés. Elle échappe à ce statut historiquement situé en se pensant comme une dynamique qui dépasse le dogme dans un travail de la réflexion. 1985.jugé entre la liberté individuelle et la nécessité sociale. faute de quoi « il perdrait cet esprit national. » Mme de Staël et Benjamin Constant montrent le pouvoir mortifère des préjugés. mais offrant du moins un asile. éd. Paris. . 2. ne s'est pas faite sans un grand déchirement d'étoffe. une espèce d'abri. S. La Mission des Lumières. s'est bâtie. « Il y a une broderie poétique tellement unie avec le fond qu'il est impossible de l'en séparer sans déchirer l'étoffe ». Des réactions politiques. Pozzo di Borgo. VIII. Essai sur le racisme et ses doubles. Pauvert. Constant évoque « quelque chose d'intime ». Hitzeroth. ils ont pénétré dans toutes nos relations . par O . ils se sont trouvés adaptés à la vie commune par un usage habituel : ils ont enlacé étroitement toutes les parties de notre existence . 3. La réforme qui se fait au nom des principes abstraits doit reconnaître de quel poids sont les préjugés concrets. La volonté d'arracher l'homme à ses préjugés au nom des principes abstraits. Ed. ces préjugés. Accueil réciproque et difficultés de communication. J e me suis interrogé sur la notion de « crise des Lumières » dans Crise ou tournant des Lumières ?. 1987. Mme de Staël dans Corinne fait justifier par le père d'Oswald le devoir qu'il lui impose d'épouser une compatriote. p . remarquait Diderot à l'article « Grecs » de l'Encyclopédie. La Découverte. par W e r n e r Schneiders. Benjamin Constant en prend conscience : « Les préjugés ont eu ce grand avantage qu'étant la base des institutions. une sorte d'édifice social. Corinne (1807). ils sont devenus quelque chose d'intime . Akzeptanzprobleme und Kommunikationsdefizit. aux prises avec ses tentations et ses contradictions. 467. 1964. 1993. 66. si vous le voulez. Dès les années du Directoire. qui nous unissent entre nous et font de notre nation un corps. Leur attachement aux principes va de pair avec le souci des circonstances et des situations particulières. « Folio ». La critique du préjugé ne peut être menée sans prendre en compte la personnalité des groupes nationaux. an V. durant la Révolution française. Telle est la conclusion de Pierre-André Taguieff dans La force du préjugé. dans Ecrits et discours politiques. 4. et la nature humaine qui s'arrange toujours de ce qui est. qui ne peut que périr avec le dernier de nous » . La pensée des Lumières peut être considérée comme un système de valeurs qui s'oppose à celui de la tradition religieuse : l'expérience des grands déchirements est alors le moment de sa crise . Marburg. Le Neveu de Rameau est l'emblème d'une telle conception des Lumières : le philosophe s'y met en scène et en cause.

Cheminant entre la morale et l'esthétique. mais la part d'ombre qui réside dans chaque pensée . les pulsions troubles et collectives qui traversent toute rationalité individuelle. » . entre le devoir et le plaisir. mais ce qui fait qu'on s'ignore soi-même. avenue de la République 92001 Nanterre 1 1. et le besoin de valeurs au-delà de la simple connaissance du réel. Taguieff place en épigraphe une formule de Montesquieu : «J'appelle ici préjugés. non pas ce qui fait qu'on ignore de certaines choses.l'erreur de l'autre.-A. Diderot désigne les forces du désir et de l'inconscient qui soustendent la philosophie. Université Paris X 200. P.