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OLVER GILBERTO DE LEÓN

POÉSIE
PANAMÉENNE
DU
E
XX SIÈCLE
ÉDITION BILINGUE

POÈMES TRADUITS
PAR

JULIÁN GARAVITO
S'il existe quelque authenticité dans la poésie pana-
méenne, c'est son caractère de révolte permanente, son
mouvement transitoire, son amour de l'éphémère et des
choses qui passent, son éternel mécontentement, son
anarchie latente, son pessimisme, sa recherche constante
de quelque chose qui s'est perdu et sa perpétuelle espé-
rance d'un bonheur qui n'arrive jamais. Ce désir mes-
sianique qui caractérise la poésie panaméenne s'inscrit
dans la géopolitique de l'Isthme, dans sa situation géo-
graphique en tant que nation de transit.

R O G E L I O SINÁN
V

A la recherche d'une identité

Méconnue en Europe et pratiquement inconnue du
public francophone, la poésie panaméenne est liée à une his-
toire douloureuse et tragique, celle d'un pays convoité pour sa
situation géostratégique et, par conséquent, en lutte perpé-
tuelle pour son indépendance et ce jusqu'aux heures les plus
récentes de son histoire. Cet esprit de combat et de rébellion,
à la fois nourri d'un amour profond de la terre et attaché à
l'héritage culturel, se retrouve déjà chez les poètes du début
du siècle, qui aspirent à une patrie indépendante, tandis que
chez les plus j e u n e s se manifestera une volonté d'ouverture
vers le reste du monde, avec, pour conséquence, une diversifi-
cation plus grande des sources d'inspiration.

DE LA C O N Q U Ê T E À «L'INDÉPENDANCE»

Découvert en 1501 par Rodrigo de Bastidas ( 1 4 6 0 - 1 5 2 7 ) ,
l'isthme de Panama est revendiqué l'année suivante par Chris-
tophe Colomb au nom de la Couronne espagnole. Le pays est
exploré en 1513 par le gouverneur Vasco Núñez de Balboa,
qui, le premier, atteint la côte Pacifique. En 1 5 1 9 , Pedro
Arias de Dávila fonde la ville de Panama, qui devient le point
de départ de toutes les expéditions coloniales vers le nord et
le sud du continent. La conquête espagnole se heurte déjà à
une forte résistance de la part des nombreuses populations
indigènes. Lieu stratégique et de transit des fabuleuses
richesses du Pérou pendant plus d'un siècle, la région de
l'Isthme devra faire face aux attaques et au pillage des pirates
français, hollandais et anglais. En réponse, les Espagnols
fortifieront la côte est, ce qui n ' e m p ê c h e r a pas le flibus-
tier Henry Morgan de s'emparer de la ville de Panama en
1671.
D'abord dépendant de la vice-royauté du Pérou, puis de la
Nouvelle Grenade, la région de l'actuel Etat du Panama
demeurera sous domination espagnole jusqu'en 1 8 2 1 . C'est
pendant cette période que se répandit l'usage de la langue
espagnole sur tout le territoire, à l'exception de certaines
populations indigènes, et que se développa un large métissage
de la population.
Dès la fin de la domination espagnole, le Panama fut ratta-
ché à la République de la Grande Colombie sous l'égide de
Simón Bolívar, qui, dans sa célèbre «Lettre de la J a m a ï q u e » ,
souligna l'importance de l'Isthme c o m m e «Capitale de la
T e r r e » . En 1826, le Libérateur, mû par son grand dessein de
construire l'unité du continent, réunit à Panama les représen-
tants des gouvernements des Etats de la Grande Colombie
(Venezuela, Colombie, Equateur). Mais il mourut en 1830
avant d'avoir pu réaliser ce vaste projet d'unification. La
Grande Colombie fut alors dissoute et chaque État devint poli-
tiquement autonome, à l'exception du Panama, qui resta une
province colombienne.
De nombreux Panaméens avaient servi sous les ordres de
Bolivar ou de Sucre et l'un d'entre eux, le général Tomás
Herrera (1802-1854), qui s'était battu à Junfn et Ayacucho,
proclama une première et éphémère séparation du Panama
d'avec la Colombie en 1840. Éphémère, car cette indépen-
dance ne dura, en fait, que onze mois...
En réponse au grand rêve bolivarien d'une seule et même
patrie américaine, le Nord-Américain Monroe opposa, dans le
cadre de sa fameuse doctrine, la politique de domination du
Blanc sur les autres populations, ce qui explique sa volonté de
s'approprier l'ensemble de la région des Caraïbes. Cela fit
écrire au penseur panaméen Justo Arosemena ( 1 8 1 7 - 1 8 9 6 ) ,
dans le journal La Estrella de Panama: «Voilà plus de vingt ans
que l'Aigle du Nord oriente son vol vers les régions équatoria-
les. Non content d'avoir annexé une partie du territoire mexi-
cain, il tourne son regard vers nous. Il a déjà j e t é son dévolu
sur Cuba et le Nicaragua pour faciliter l'usurpation d'autres
régions et réaliser ses vastes plans de conquête dans un proche
avenir. »
Sous prétexte d'un traité de paix et d'amitié avec la
Colombie, les Nord-Américains débarquèrent à dix reprises
au Panama entre 1856 et 1902. En 1903, la Colombie ayant
refusé aux États-Unis le droit d'achever la construction du
canal commencée par les Français, la grande puissance du
Nord ne tarda pas à réagir en incitant le Panama à se soulever:
le 3 novembre 1903, la province colombienne devenait la
République du Panama.

LA LONGUE ET D O U L O U R E U S E HISTOIRE DU CANAL
OU LA NAISSANCE DU NATIONALISME PANAMÉEN

«Panama! et vous pensiez que c'était seulement un
canal?» Cette vieille expression des nationalistes panaméens
fait ici référence à la longue lutte c o m m e n c é e bien avant l'ins-
tauration de cette république indépendante, en fait au service
e
des États-Unis. Si, dès le X V I siècle, en effet, les Espagnols
avaient déjà conçu le projet de construire un canal afin de
relier les deux océans, c'est le Français Ferdinand de Lesseps,
réalisateur du canal de Suez, qui, en 1880, entreprit les travaux
avec la Compagnie Universelle du Canal Interocéanique.
Neuf ans plus tard, la construction, qui se déroulait dans des
conditions désastreuses (épidémies de fièvre j a u n e , multipli-
cation des accidents de chantier), fut interrompue en raison
d'un grave scandale politico-financier qui fit trembler la
e
I I I République française et c'est seulement après l'indépen-
dance du Panama que les États-Unis rachetèrent, en 1904, les
droits et la concession aux Français: le Panama fut alors
contraint de signer un traité permettant aux États-Unis de
poursuivre les travaux. En échange, ceux-ci garantissaient
«l'indépendance» du pays. Le traité Hay-Brunau-Varilla
concéda «l'usage à perpétuité» d'un canal encore à creuser.
Cet accord eut pour effet de donner naissance à deux gouver-
nements : un américain pour la zone du canal et un panaméen
pour le pays. Un État dans l'État vit donc le j o u r : cette situa-
tion paradoxale durera jusqu'à la rétrocession du canal en
1999. La voie d'eau fut finalement achevée en 1914 au mépris
de la souveraineté panaméenne, car, pour assurer la sécurité
du canal, Washington n'hésita pas à déployer jusqu'à dix mille
soldats répartis dans quatorze forts et casernes, la région du
canal devenant dès lors un lieu d'entraînement pour l'armée
américaine.

DU ROMANTISME AU MODERNISME

Les gigantesques travaux du canal, commencés dès 1880,
provoquèrent, dans l'âme collective panaméenne, un trauma-
tisme profond et durable, dont la poésie porte les marques
aujourd'hui encore. La province colombienne du Panama
avait, en effet, connu une génération romantique, dont la
figure la plus représentative fut Amelia Denis de Icaza (1836-
1 9 1 1 ) . L'évocation d'une nature bucolique et d'une patrie,
dont la poétesse sentait qu'elles allaient disparaître devant le
formidable bouleversement causé par les impératifs de la civi-
lisation moderne, résonne c o m m e un adieu à la fois au passé
et à ses amis, les poètes que Rodrigo Mirô a appelés «la
première génération poétique de l ' I s t h m e » : les Emilio
Briceño, J o s é Lorenzo Gallegos, Salomón Ponce Aguilera,
entre autres. Les thèmes de l'amour et de la mort s'entrecroi-
saient dans la production de ces poètes post-romantiques,
nettement influencés par le poète espagnol Bécker.

LE MODERNISME AU PANAMA: TRANSIT ET ÉVASION

Les choses en étaient là, lorsque Rubén Darío vint à séjour-
ner environ quatre ans à Buenos Aires, où un j e u n e poète
panaméen, Darío Herrera (1870-1914), s'intégra au groupe
moderniste argentin et reçut alors l'influence du grand poète
nicaraguayen, qui lui donna le goût du lyrisme de l'évasion
dans le rêve :

Ce fut un long voyage, / d'amour, de rêveries: / derrière nous,
abandonnée, la caravane / de mes tenaces et tristes souvenirs, / qui
demeuraient là-bas, toujours plus loin, / se dissipant parmi les deuils
de cette nuit, / se dissipant dans le suaire de ce désert... !

Darío, qui visita le Panama par deux fois, y exerça une
influence plus que décisive non seulement sur ce jeune
poète, mais également sur ceux de sa génération. Il ne fut
certes pas le seul, car d'autres grands écrivains tels Antonio
et Manuel Machado, Amado Ñervo, J u a n Ramón J i m é n e z . . .
contribuèrent à inspirer le printemps poétique du moder-
nisme au Panama et à y faire souffler le vent de l'évasion dans
le rêve. Notons au passage que le monde du rêve, dans lequel
vécurent les poètes modernistes panaméens, ne les empêcha
nullement de lutter, en politique, contre le centralisme de
Bogota avant l'indépendance et, celle-ci une fois acquise, par
l'affirmation de leurs racines contre la puissance nord-améri-
caine.
Le sentiment d'un passé révolu lié à celui du pays natal, tel
que l'avait éprouvé Amelia Denis de Icaza, se retrouve chez
l'un des poètes les plus représentatifs de la nationalité pana-
méenne, Ricardo Miró (1883-1940), chantre nostalgique de la
patrie et dont l'œuvre est intimement liée à la terre et au
destin de l'Isthme :

La patrie, ce sont les vieux sentiers tortueux / que nos pieds, dès
l'enfance, ont parcourus sans trêve, / et où les arbres sont d'anciennes
connaissances / qui parlent à notre âme d'un temps qui n'est plus.

Avec le modernisme apparut dans la poésie panaméenne -
pour ne plus la quitter - une écriture obsessive, à la recherche
de l'identité nationale et d'une patrie perdue et à réinventer,
cette patrie que chante J o s é Franco, en 1958, dans son poème
« Défense du Panama » :

Du turbulent Atrato / aux terres pastorales de Chiriqui, / la Patrie
a toujours été / chemins d'errance, / galops / de l'air immémorial, /
territoire / de perpétuel transit.

La Patrie fut alors / les chemins de l'Indien. / Les grandes plages,
/ les régions atlantiques / montagneuses et boisées, / les salines aux
palétuviers / et les estuaires. / La Patrie ce fut la tribu, / les
joncheraies, / la gêne de la fumée / dans les cases, / les monts sauva-
ges, / anonymes. / Désolés, hostiles, / les sentiers de l'homme / furent
des fleuves, / des cordillères rocheuses / et des jaguars.

LA P O É S I E DU PANAMA P R O F O N D

Les blessures infligées à l'âme nationale par le pouvoir
étranger des États-Unis, dès 1904, ne manquèrent pas de susci-
ter une réaction nationale et, en poésie, un mouvement de
protestation sociale et de retour vers les réalités de la terre
natale pour affirmer l'identité à la fois nationale et locale. Les
thèmes en étaient la forêt, les petits villages de l'intérieur, la
vie des humbles, les conversations dans le langage du monde
rural, la faim et la misère mêlées malgré tout à l'espérance.
Une poésie régionaliste des années 1920 dont Ana Isabel
Illueca ( 1 9 0 3 - 1 9 9 4 ) est la figure majeure. Adieu à Darïo,
adieu au rêve et à l'évasion, adieu aux influences européen-
nes ! On se mit à construire selon son propre langage, en évo-
quant la nature et en peignant le monde environnant de
manière réaliste. La poésie d'Ana Illueca, en son besoin de
chanter, cultiva donc la muse paysanne. On y trouve le cri
social, les douleurs de la chola, le travail de la terre sous
l'ardent soleil, mais aussi l'évocation des amours et des mœurs
créoles. Plusieurs poètes, de l'intérieur comme de la capitale,
se concentrèrent sur le thème de l'identité nationale avec les
mêmes souffrances, la même insistance à revendiquer la
culture populaire.

R O G E L I O SINÂN ET LA RÉNOVATION P O É T I Q U E

Après Darïo Herrera et Ricardo Mirô ( 1 8 8 3 - 1 9 4 0 ) , Rogelio
Sinân (1904-1994) apparut vers les années 1930 comme la
figure incontournable de la littérature panaméenne. Son
exemple et son œuvre influencèrent nombre de poètes. Lors
de ses divers séjours à l'étranger, en Europe, en Inde et en
Amérique latine, Sinân prit une conscience aiguë de la néces-
sité non seulement de recentrer la création littéraire sur le
pays lui-même, en puisant aux sources de la vie nationale à la
suite d'un Demetrio Korsi (1899-1957) ou d'une Ana Isabel
Illueca, mais surtout de changer le regard porté sur le monde,
de chercher des sources nouvelles d'inspiration et de se déga-
ger du carcan des formes traditionnelles de la poésie pour
s'ouvrir à la modernité. Cette ambition, qui faisait appel à un
effort conscient de recherche de nouvelles sources d'inspira-
tion et de nouvelles formes d'écriture, rejoignait, quoique
avec un certain retard, la création de la plupart des grands
écrivains du continent, qui entendaient s'exprimer selon le
génie propre à chaque pays, de sorte qu'après les premiers
frémissements de renouveau intervenus dans les années 1920,
la vigoureuse impulsion de Rogelio Sinân, dans les années
1930, fut décisive. Beaucoup de poètes s'engagèrent dans la
voie ainsi ouverte, en traitant, de façon très personnelle, les
grands thèmes d'inspiration poétique: la terre, la nature,
l'amour, la mort, la vie quotidienne...
Une nouvelle poésie apparut alors avec des écrivains
comme Lucas Bârcena (1906-1992), en constante évolution,
qui passe de la célébration de la nature à une poésie plus abs-
traite, aux résonances plus profondes, tout en maniant le vers
avec une grande liberté, comme R i c a r d o J . Bermûdez ( 1 9 1 4 -
2 0 0 0 ) , puisant aux sources du subconscient, comme Tobîas
Di'az Blaitry ( 1 9 1 9 - 2 0 0 5 ) , qui s'interroge sur le mystère du
monde et de la vie en une attitude réflexive et critique, ou
Carlos Francisco Changmarïn ( 1 9 2 2 ) , entre le sentiment de
solitude et la protestation sociale, et surtout Tristan Solarte
( 1 9 2 4 ) , hanté par la mort et dont les vers sont le feu éternel de
la poésie: «Je m'incline humble et je meurs de poésie.»

LA P O É S I E FÉMININE

De Maria Olimpia de Obaldfa (1891-1985), qui célèbre la vie
quotidienne et excelle à exprimer la tendresse des sentiments, à
Diana Moran (1932-1987), rebelle au point de devoir prendre le
chemin de l'exil après avoir connu la prison, et à Bertalicia
Peralta ( 1 9 4 0 ) , qui s'insurge contre le conformisme social, en
passant par Rosa Elvira Alvarez (1915-1977) dont la nostalgie se
teinte d'érotisme et prend parfois un ton de mysticisme, la
femme occupe, au Panama, comme dans d'autres pays latino-
américains, une place importante dans la création littéraire. Ici,
une figure se détache, celle de Stella Sierra (1917-1997), à la fois
chantre de la nature, qui dans nombre de poèmes évoque la
mer et la lune, avec les cargos et les ports, et dont une très sub-
tile sensualité féminine lui fait incarner, dans une autre veine,
une nouvelle poésie féminine, «libre et captive», soucieuse de
créer, elle aussi, son propre langage et sa propre esthétique,
comme le prouve le poème « Femme, sexe de douleur » :

Femme, féconde et grave, fragile comme la caresse / de la rose qui
joue en cachette du rêve : / tu fis ployer les flèches de tes neuf arcs-en-
ciel. / Femme faible et forte, douceur de colombe, / fruit mûr, rouge, que
l'homme s'empressa de mordre! / (Je ne sais si Adam nu, là-bas dans
son paradis, / te sentit si lointaine, /si féconde, comme un sillon qui
s'ouvre à la blessure / de la terre et du fruit. / Je ne sais pas si l'homme,
maître de toutes tes peines, / en la fleur de son angoisse et la ferveur de
son amour / te regarda — oh! luxure de son rêve inconscient ! - / et
pressa tes deux seins noix de coco éponges, / douceurs d'éternité.)

Avec une poétesse comme Stella Sierra et celles qui vien-
nent après elle, la poésie féminine panaméenne s'intègre véri-
tablement dans le courant poétique qui se développe dans
l'ensemble de l'Amérique latine à l'époque.

LA P O É S I E DES ANNÉES 1940 J U S Q U ' À NOS J O U R S

Dans les années 1940, le Panama connaîtra, comme les
autres pays de l'Amérique latine, des changements sociaux
importants, qui se traduiront naturellement par des transfor-
mations touchant l'inspiration et l'écriture. La création litté-
raire devient une approche globalisante de la réalité : elle se
fait plus complexe pour traduire ou révéler l'homme latino-
américain dans toutes ses dimensions, à la fois dans sa réalité
quotidienne et dans ses désirs, ses rêves, ses angoisses, ses
fantasmes ; elle est marquée par un travail plus conscient sur le
langage, par l'accent mis sur le processus même de l'écriture,
par le suivi des changements incessants de la réalité quoti-
dienne, et parfois par un humour amer. D'une manière géné-
rale, ces années apportent aux écrivains panaméens la cons-
cience de l'unité dans la diversité et favorisent, comme dans
tout le reste du continent, la création d'œuvres mûres et origi-
nales. Les poètes, à l'instar des prosateurs, entendent embras-
ser la multiplicité des apports culturels, avec les tensions et les
conflits qui en résultent, ainsi que les expériences antérieures
sans cesse approfondies et renouvelées. Un tel effort conduit à
une vision de la réalité considérablement enrichie par la
variété des points de vue. Les écrivains ne se limitent plus à
décrire de manière conventionnelle le milieu socioculturel et
renoncent à toute intention éthique explicite : ils s'attachent à
peindre dans toute sa diversité et sa complexité, avec ses
aspects heurtés et parfois contradictoires, la réalité de leur
monde, qui oscille toujours entre deux pôles antagonistes: la
révolution ou la dépendance totale. Leur regard sur la réalité
est objectif, ils ne se contentent pas seulement de peindre la
réalité quotidienne, mais vont puiser également dans les
mythes et les légendes. Au Panama, la recherche d'une iden-
tité devient une aspiration obsessive à une vraie patrie et à un
monde plus juste. Dans son poème, «S'intégrer au m o n d e » ,
Manuel Orestes Nieto (1951) exprime sa désillusion de
citoyen devant une patrie qui n'en est pas une, mais il témoi-
gne aussi d'une volonté de résister et de survivre à tout prix,
malgré les infortunes et les vicissitudes de l'histoire. Ce texte
dégage une profonde confiance dans la force du peuple pana-
méen bafoué, dans la continuité de son combat plusieurs fois
séculaire, révélateur d'un élan dynamique de son histoire qui,
finalement, lui permettra de réaliser son rêve de liberté. Il
s'agit, certes, d'une utopie poétique, mais en m ê m e temps,
d'une résistance bien réelle, dans une thématique de type
oppresseur / opprimé. Un conflit permanent couve dans la
poésie panaméenne, dominée par le sentiment d'une patrie qui
ne meurt jamais, malgré les interventions étrangères qu'elle n'a
jamais cessé de subir tout au long de son histoire. Il s'agit dès
lors, pour la poésie, de prendre possession de l'espace qui l'en-
toure : la nature, le canal, la terre, la mer, les animaux, les hom-
mes... L'occupation de l'espace, telle est la première preuve au
niveau poétique d'une «existence». Une des forces vitales de
cette poésie, c'est précisément de construire cet espace qui lui
appartient, mais qu'elle ne possède pas. La poésie assume
l'espace, et celui-ci devient alors un « paysage littéraire » avec
des styles différents selon les poètes, mais avec, comme déno-
minateur commun, le conflit avec l'oppresseur. Les poètes font
face à l'absence, à la frustration, à la mort, à l'horreur, au vide,
de sorte que l'acte poétique devient une dynamique de trans-
mutation de la réalité et de la construction nationale.
Au fil des années, les styles changèrent, mais les grands
sujets universels comme l'identité, l'amour, la mort, la terre
natale, le quotidien, l'angoisse, l'interrogation métaphysique,
la révolte contre l'injustice, le rêve..., traités d'une manière à
la fois individuelle, voire collective, avec des sensibilités multi-
ples qui donnent à la poésie panaméenne son visage propre,
restèrent les thèmes de tout un siècle de création, pendant
lequel les écrivains panaméens ont été plus isolés les uns des
autres que ceux des autres pays d'Amérique latine, chacun
cherchant son chemin pour exprimer sa vision du monde et sa
sensibilité propres. L ' o n vit ainsi des poètes comme un
Ricardo Bermûdez ( 1 9 1 4 - 2 0 0 0 ) s'adresser à un enfant «mort
sans être n é » , un Eduardo Ritter Aislân ( 1 9 1 6 ) , prendre sa
place dans la grande tradition lyrique, un Mario Augusto
Rodrfguez (1917) protester contre le colosse blond venu du
Nord et son «langage étrange d'ambitions, de promesses et
d'arrogance», u n j o s é de Jésus Martfnez (1929-1991) s'enga-
ger dans la voie d'une «poésie conceptuelle, (qui) exprime les
préoccupations et les sentiments de l'homme devant la mort,
l'amour, la justice, la liberté, [...] dans un ton simple, quasi
familier» (Pedro Shimose), un Alvaro Menéndez Franco
(1932) chanter son quartier du Marahon, «moulin de clous et
de bois, / où le pauvre est la canne à sucre / que tu mouds et
remouds / jusqu'à la phtisie...», ou encore un César Young
Nûhez (1934) à l'humour efficace et du meilleur aloi. Il reste
que l'écho des souffrances de la patrie résonne souvent,
comme dans le poème «Défense du Panama», déjà cité :

O ma Patrie, / combien de fois / tes heures / sont d'horribles cloa-
ques, / de sombres puits / d'effroi et d'épouvante. / Des cimetières / de
tristes excréments. / Parfois je te regarde, ma Patrie, / tel un tunnel /
de croix et de bordels, / comme le mur d'un bistrot / où l'on se cogne. /
Des spectres insatiables, / semblables à des sorcières mythologiques, /
sucent ton sang pur, / coupent ton sang humble, / et tranchent tes
mains tremblantes /comme des pétales.
Dans cette brève introduction, nous avons voulu présenter,
tels qu'ils sont reflétés dans la poésie, les traits dominants des
problèmes qui ont été et qui sont encore ceux de la société
panaméenne et d'ailleurs aussi, dans une certaine mesure, nous
y insistons, de la société latino-américaine dans son ensemble.
En particulier la violence, comme dans le poème de Dimas
Lidio Pitty (1941) intitulé «Dans la cellule numéro 1 3 » :

Hier il a plu toute la journée. / La grisaille entrait par la fenêtre /
et les hommes gardaient humides / leur cœur et leurs souvenirs. / Dans
la soirée le petit voisin noir a été battu / et la nuit a été plus triste que
la journée. / Mais sous la tristesse / le sang incendiait l'obscurité.

Au fil des strophes de ce texte de la période sombre de la
répression, le spectre de la peur, les cauchemars et l'horreur
s'estompent peu à peu devant l'espoir et le sens de la dignité
d'une collectivité à la recherche d'un vrai pays, d'une vraie
démocratie, cette petite plante fragile que nourrit le verbe
solidaire et enthousiaste des écrivains. Les poètes rendent
compte de la réappropriation d'un droit fondamental: le
droit à rêver d'un avenir meilleur. Le territoire de l'écriture,
libéré de l'angoisse, peut donner toute la mesure de l'imagi-
naire en reflétant le quotidien d'une manière bien plus riche
que ne le serait la représentation du réel à la surface d'un
miroir au tain endommagé. Un subtil j e u de correspondances
rend compte de la réalité en la passant au tamis de l'incons-
cient collectif. En cela réside la force polysémique de cette
poésie toute vibrante dans la chair et le battement du sang,
dans la pulsation des rêves et des aspirations de toute une
communauté profondément ancrée dans la réalité latino-amé-
ricaine. Car il y a bien unité et multiplicité créative dans ce
pays où les poètes partagent une trajectoire historique
commune vers l'avenir d'un destin solidaire.

OLVER GILBERTO D E L E Ó N

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