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Communication d'Influence

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Dans un monde qui fonctionne de plus en plus en réseau et sur le double-mode

de l’individualisme et du communautarisme, l’influence elle-même fonctionne

sur des mécanismes d’interconnexion.

Pour comprendre ce phénomène, il nous faut nous intéresser à l’évolution de la

notion de pouvoir. Il est vrai que les formes actuelles du pouvoir contrastent

avec sa forme traditionnelle et verticale, fondée sur l’autorité et la hiérarchie. Le

développement des NTIC – en particulier Internet – a joué un rôle important

dans cette mutation. En effet, les nouvelles technologies ont considérablement

démocratisé l’accès à l’information, qui était jusqu’ici l’un des attributs du

pouvoir. Le pouvoir est désormais partagé, dispersé, éclaté. Le pouvoir est

devenu l’émanation d’un jeu d’influence exercé par des acteurs de toutes

natures, de toutes tailles, tantôt clairement identifiés, tantôt masqués.

La détention du pouvoir s’est désinstitutionnalisée. Le pouvoir est passé d’une

forme solide à une forme liquide. Sa conception devient abstraite et les

décideurs politiques ont dû troquer les attributs du chef contre la docilité du

gestionnaire. Docilité à qui ? A quoi ? A l’opinion, qui n’est autre que le pouvoir

partagé entre une multitude d’entités en réseaux. Elle est constituée de

l’ensemble mouvant de modèles, de valeurs et de représentations du monde

dominants. Elle est modelée par une multitude d’acteurs qui interagissent pour

susciter par leur influence des normes tacites ou réglementaires. Ces normes

sont donc la résultante d’un jeu d’influences complexe.

Le droit ne suffit plus, loin s’en faut, pour conférer sa légitimité à l’autorité, nos

démocraties d’opinion fonctionnent sur d’autres modes : « veilles citoyennes »,

« agences de notations », « alertes », etc. Sur la scène du débat public, exercer

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l’autorité dans le strict respect du droit peut même se retourner contre le

pouvoir légitime. Ainsi, quand l’association des Enfants de Don Quichotte, un

an après l’installation de tentes au bord du Canal Saint-Martin, annonce dans

les médias que l’opération va être reconduite en bord de Seine, en plein cœur

de Paris, le choix de l’emplacement n’est pas neutre. Les forces de l’ordre ne

peuvent permettre à l’association de s’installer dans ce lieu central et touristique

de Paris et provoquer des troubles à l’ordre public. C’est précisément la raison

pour laquelle les Don Quichotte ont choisi un tel endroit et ont accompagné ce

choix d’une communication provocatrice à l’égard du gouvernement. Ce qu’ils

cherchent à faire alors n’est pas d’installer une nouvelle fois un campement de

fortune mais bien de convoquer les journalistes à un spectacle médiatique : des

CRS sans pitié qui dispersent manu militari les défenseurs des SDF. L’opinion

ne saurait tolérer une telle lâcheté à l’encontre des défenseurs des plus

démunis. Cela ne manque pas, l’opération est parfaitement préparée et

scénarisée. Malgré le calme et la prudence des gendarmes, les militants jouent

les martyres, chutent dans les escaliers et feignent d’être jetés dans la Seine.

La comédie ne tarde pas à produire ses fruits : le jour même, les images font le

tour du web et des émissions de télévision, on demande des comptes au

Ministère du Logement et on invite le Président des Enfants de Don Quichotte,

Augustin Legrand, sur les plateaux. De l’autre côté de l’écran, à la veille de

l’hiver, les téléspectateurs s’indignent de la passivité du gouvernement face au

drame des sans-abris. Dans ce cas précis, une petite organisation militante a

su provoquer une action légitime de maintien de l’ordre et la retourner contre

l’Etat pour le décrédibiliser et ainsi faire avancer une cause.

Ce cas a montré la rapidité avec laquelle se propagent les informations et les

images. Il n’en est qu’un exemple parmi beaucoup d’autres. Avec la

généralisation des fonctions d’appareil photo et de caméra intégrées aux

téléphones mobiles, un événement est susceptible d’être immortalisé par

n’importe quel badaud. A l’heure actuelle, on estime que près de 75% des

photos sont prises depuis un téléphone portable. Il est de plus en plus facile de

diffuser ces images numériques sur Internet grâce aux réseaux sociaux comme

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Facebook, aux sites de partage de photos comme Flickr, via un blog ou sur un

site Internet. C’est ainsi que les images d’un fait marquant font le tour du monde

non pas en 80 jours mais en 80 minutes. Le premier événement qui a fait l’objet

d’une telle diffusion d’images fut le crash du Concorde en 2000, à Gonesse.

Les attentats islamistes des années suivantes connurent un succès encore plus

grand. Le crash des deux avions contre les twin towers à Manhattan le 11

septembre 2001 a été l’événement le plus filmé de l’histoire. Les attentats de

Madrid et de Londres ont fait l’objet de la même diffusion de clichés et de films

amateurs. Lors des attentats de Londres en 2006, tout le centre de la ville est

rapidement bloqué par la police. Les journalistes filment des témoins ou des

blessés mais aucune image des explosions et de la panique dans les sous-sol

du métro n’est disponible. Dans la matinée, la BBC prend la décision d’en

appeler aux contributions amateurs. La chaîne met donc en ligne une interface

dédiée sur laquelle les témoins des explosions peuvent envoyer les photos et

les vidéos qu’ils on pu réaliser avec leurs téléphones mobiles.

André Gunthert, sur son blog consacré à l’actualité de la recherche en histoire

visuelle rapporte comment les premières images ont commencé à circuler :

« Ce n'est qu'à 12h35 qu'une première photographie prise à l'intérieur du métro

est diffusée à la télévision. Il s'agit bien d'une image d'amateur, mais celle-ci n'a

pas suivi le canal ouvert par la BBC. Exécutée à 9h25 dans le couloir qui mène

à King's Cross par le passager d’un wagon sur son téléphone portable Sony

Ericsson V800, elle est envoyée sous forme de message électronique à

plusieurs destinataires. Alfie Dennen la reçoit à 9h56. Spécialiste de nouvelles

technologies, le jeune entrepreneur a créé la plate-forme MoblogUK,

précisément destinée à héberger les images de camphone. C'est sur ce site

qu'il publie dès 10h24 une version de la photographie munie d'une licence

Creative Commons, qui autorise sa libre copie. Reproduite sur Flickr, puis sur

Wikinews, elle est enfin reprise par la chaîne Sky News, qui la diffuse à partir

de la mi-journée. » 16

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Or l’opinion fonctionne à l’émotion. Avec cette célérité incontrôlable de la

diffusion d’images, l’Etat perd l’initiative en termes de décision : que deux ou

trois histoires d’enfants attaqués par des chiens dangereux soient rapportées

par les médias, photos à l’appui, et le gouvernement annonce un durcissement

de la législation concernant la possession de ces charmantes bestioles…

Le pouvoir régalien lui-même devient nettement tributaire de l’opinion. Ainsi, le

procès des tortionnaires d’Hilan Halimi – ce jeune homme juif retrouvé

agonisant sur une voie ferrée après avoir été torturé par le gang des barbares –

a suscité de nombreux commentaires : suite à la mobilisation de plusieurs

organisations juives (CRIF, UEJF, BNVCA, FSJU, Consistoire de France) qui,

déçues par les peines de certains des tortionnaires, ont demandé un nouveau

procès, le Garde des Sceaux Michèle Alliot-Marie s’est exécutée. Elle a

demandé au parquet général de faire appel des condamnations de toutes les

personnes frappées de peines inférieures aux réquisitions. Un nouveau procès

aura donc bien lieu en 2010. Pourtant, l’avocat général lui-même était satisfait

du verdict qu’il avait qualifié d’exemplaire.

Cette affaire est le signe qu’un cap est en passe d’être franchi en termes de

démocratie d’opinion.

On a vu ici et là des levées de boucliers pour défendre l’indépendance de la

justice… vis-à-vis du politique. Mais la question de fond n’est pas là : ce qui se

noue autour du procès Halimi, c’est la question du poids de l’opinion sur le

pouvoir régalien. Ici, le grand tribunal de l’opinion remet en cause le principe

même du procès à huis-clos faisant appel à un jury populaire. Si on peut le

déplorer, on ne peut en revanche s’en étonner. En effet, l’actuel fonctionnement

de la cour pénale est en contradiction avec deux évolutions fondamentales de

16

GUNTHERT André, « Tous journalistes ? Les attentats de Londres ou l’intrusion des
amateurs », Le blog d’André Gunthert, 2009,
http://news.bbc.co.uk/2/hi/talking_point/2780295.stm

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nos sociétés occidentales et liées au développement des technologies de

l’information et de la communication : d’une part « tout ce qui est caché est

destiné à devenir public » (pour reprendre la formule de Jean-Pierre Beaudoin),

et d’autre part la tendance générale est à la démocratie directe. L’huis-clos et

les jurys populaires n’ont donc pas la cote.

Un commentaire posté le 14 juillet sur le site Elle.fr est symptomatique de cette

tendance :

« La justice n'est plus indépendante, c'est sûr. Il reste qu'un débat n'a jamais eu

lieu dans cette affaire : comment ces jeunes en sont venus à perpétrer un acte

d'une telle violence ? Le manque d'éducation ? L'abandon des parents ? La

bêtise ? »

Et pourtant si : le débat à eu lieu chère madame, auditions, enquête et

témoignages à l’appui !

En définitive, l’opinion tolère de moins en moins tout ce qui déroge au principe

de la transparence, quand bien même cela est justifié. Peut-être sommes-nous

face à une spécificité européenne puisqu’aux Etats-Unis l’opinion tolère plutôt

bien le principe du secret, à condition qu’on lui explique pourquoi une

information est confidentielle.

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