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Communication d'Influence

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Un appétit de radicalité

Depuis plusieurs années, il est possible d’observer, en Europe tout du moins,

une tendance générale à la radicalisation. Cette radicalisation s’exprime dans

des domaines aussi divers que la communication politique, les modes de

consommation, le cinéma, le sport ou encore la religion.

Cette tendance de fond pourrait trouver une explication en premier lieu dans le

désarroi que suscite chez beaucoup la complexité de la mondialisation. Dopée

par l’émergence des nouvelles technologies de l’information et de la

communication, ce phénomène bouscule nos repères traditionnels, et plus

largement, notre représentation du monde. Il est caractérisé, entre autres, par

une dématérialisation des rapports humains. C’est le paradoxe de la

communication : je suis en pleine conversation téléphonique avec un ami qui

travaille à Hong Kong, à tel point que j’en oublie de saluer mon voisin que je

croise sur le trottoir. Par ailleurs, le formidable développement économique

permis par cette explosion des NTIC est précisément dû à la capacité

aujourd’hui quasiment acquise pour tout acteur économique ou tout individu,

d’être connecté en permanence à travers un tissu de relations en réseau.

Le matin, en me levant, je lis les SMS que j’ai reçus pendant la nuit. Pas besoin

d’allumer mon téléphone, je ne l’éteins plus le soir. Ah tiens ! Une photo de

Guillaume. (Guillaume, c’est un ami rencontré sur Facebook). A regarder sa

tête, je me demande s’il avait encore quelques grammes de sang dans l’alcool

à 3h… Et puis qui est cette fille qui s’accroche à lui ? J’avale un petit déjeuner

et saute dans le métro. Là, je consulte mes mails : comment fait Brigitte pour

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m’envoyer des messages à 02 h 12 ? J’arrive au bureau et je démarre mon

ordinateur. Ouf, tout le monde est là : mes contacts MSN, mes amis Facebook,

mes adresses mails, les contributeurs de mon forum préféré. C’est parti pour

une journée de zapping relationnel… Tiens, mon collègue Nicolas m’envoie un

mail, sans grand intérêt je dois dire. Mais quand-même, on travaille à cinq

mètres l’un de l’autre, ce serait peut-être aussi simple si on se parlait, non ?

Nous traversons une période où sont rebattues les modalités de notre

conception du monde. Au cocon rassurant d’un monde fini, délimité, qui oppose

l’ici et le là-bas, se substitue un univers de plus en plus déconnecté de toute

contrainte géographique (du moins dans nos sociétés occidentales

développées). L’espace, qui conditionnait auparavant les délais et la facilité des

flux de personnes, de marchandises et d’informations, est devenu une monnaie

qui se dévalue à grande vitesse. Ce changement radical n’est pas sans susciter

une angoisse bien compréhensible de la part de nos contemporains.

La conséquence est un attrait prononcé pour tout ce qui est susceptible de

nous rattacher à des repères rassurants. C’est de cette façon qu’on se précipite

dans les salles de cinéma pour passer un bon moment en regardant le

désormais célèbre film de Dany Boon Bienvenue chez les Ch’tis. On y retrouve

des repères partagés dans une ambiance franchouillarde, nourrie de clichés

régionaux qui font chaud au cœur et réveillent une histoire collective perçue

comme menacée face à une mondialisation difficile à appréhender.3

Ce besoin de retour aux sources s’exprime jusque dans les choix alimentaires.

On veut manger des produits naturels, comme au bon vieux temps. Si cet

appétit n’a pas nécessairement pour effet de faire la fortune des petits

producteurs agricoles, il conditionne néanmoins les choix de l’industrie

3

Il est tentant d’opérer ici un rapprochement avec l’enthousiasme qui accompagna la
naissance des mouvements folkloristes du XIXème siècle, en réaction au sentiment de
dilution des particularismes régionaux dans une France uniformisée, issue de la
Révolution.

8

agroalimentaire en termes de marketing (bienvenue dans le monde de la chips

à l’ancienne), et ceux des distributeurs qui abandonnent le développement des

hypermarchés pour favoriser les commerces de proximité.

Du pain, donc…et des jeux : car cette tendance générale à la radicalisation, ou

plus exactement au goût pour la radicalité, trouve un écho jusque dans les

préférences du public en matière de spectacles sportifs. La popularité

grandissante du rugby en témoigne : on veut du contact, de l’engagement

physique, des plaquages virils et des arcades sanguinolentes. Ce sport,

autrefois réservé à un public d’initiés se démocratise depuis quelques années,

notamment auprès d’un public féminin auparavant peu adepte de ce type de

spectacle4

. Les partenaires et sponsors se multiplient et les enchères montent.

C’est blanc ou c’est noir

A cet attrait montant pour la radicalité, s’ajoute un début d’épuisement de ce

qu’il est convenu d’appeler le relativisme. L’idée selon laquelle l’individu est la

mesure de toute chose, portée aussi bien par les tenants d’un libéralisme

débridé que par des idéologies libertaires, s’est érigée en critère suprême

juridique et éthique. Dès lors, la distinction habituelle entre le bien et le mal perd

de sa pertinence : elle est d’ailleurs généralement taxée de manichéisme. Un

des symptômes de cette disparition de normes morales partagées est la

passion que suscite désormais la promotion du développement durable, en

particulier dans sa traduction écologique, et qui ressemble fort à une tentative

collective et frénétique de sauvegarder la notion de bien commun.

4

Face à ce phénomène, la Société Générale, partenaire historique du rugby français, à
créé le site www.paramourdurugby.com. Une rubrique destinée prioritairement aux
femmes est dédiée à une découverte des règles du rugby pour les non-initiés.

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En effet, force est de constater qu’une certaine lassitude se fait jour face à cette

disparition de références collectives.

Parallèlement, on observe une réceptivité grandissante de l’opinion vis-à-vis de

discours qui facilitent notre représentation du monde en clamant ce qui est bien

et ce qui est mal. On ne prêche plus sa vérité, mais La Vérité. Le retour en

force du phénomène religieux, dans sa version « décomplexée »,

« traditionnelle », ou « fondamentaliste » en est l’une des manifestations les

plus visibles.

La rhétorique du retour aux fondamentaux s’invite également dans les

campagnes électorales.

C’est qu’en termes de communication politique, la radicalité paye.

A cet égard, la campagne présidentielle française de 2007 a été

particulièrement significative. Nous avons assisté à une surenchère de

radicalité dans les discours politiques. Quand, à la veille de la campagne,

Ségolène Royal annonce sa volonté de faire encadrer les délinquants par des

structures militaires, sa cote de popularité fait un bond. Que François Bayrou

lance qu’il faut supprimer l’ENA et les intentions de vote en sa faveur

s’accélèrent. Le plus frappant est de voir Nicolas Sarkozy, en meeting à Bercy,

mugir qu’il faut « en finir avec mai 68 », renforçant sa position en tête des

sondages. Plus récemment, le Nouveau Parti Anticapitaliste d’Olivier

Besancenot, qui appelle sans détour à la révolution communiste rencontre un

franc succès dans l’opinion. Un sondage BVA paru le vendredi 13 mars 2009

prête à Olivier Besancenot une cote de popularité équivalente à celle du chef

de l’Etat, Nicolas Sarkozy.

A l’échelle de l’Europe, la montée des mouvements nationalistes participe du

même phénomène. On se souvient notamment de la campagne menée en

2007 par le parti Suisse de l’UDC (Union Démocratique du Centre), propulsant

son leader Christoph Blocher à 27% d’intentions de vote : sur l'une des affiches

alors placardées dans tout le pays, deux moutons blancs paissent sur le

10

drapeau suisse. Un troisième, d'un coup de pattes, éjecte un mouton noir.

« Pour plus de sécurité », peut-on lire…

*

La combinaison des deux phénomènes que nous venons de décrire (goût pour

la radicalité et épuisement du relativisme) ne constitue-t-elle pas, finalement, un

terrain idéal pour la propagande ? La question mérite d’être posée. En effet, ce

qui caractérise la propagande est sa capacité à rendre le monde

compréhensible et à aider à faire la distinction entre le bien et le mal. Dès lors,

le besoin de retour aux fondamentaux et la quête de sens que nous observons

chez nos contemporains face à un monde de plus en plus complexe et

dématérialisé exposent nos sociétés aux dangers de la propagande qui apporte

une réponse à ces préoccupations par la diffusion d’une vision simpliste de

cette réalité complexe. Par cette représentation du réel, la propagande a la

capacité de rassurer, de donner du sens et souvent de désigner des boucs

émissaires qui deviennent la cause et l’explication de tous nos maux et de tous

nos malheurs.

En effet, la vision du monde propagée par la propagande repose toujours sur

une idéologie et passe nécessairement par une simplification à outrance du

réel. Dans L’âge des foules, Serge Moscovici décrit parfaitement ce

phénomène :

« La propagande […] a une base irrationnelle : les croyances collectives, et un

instrument : la suggestion de près ou à distance. La majorité de nos actions

dérive des croyances. L’intelligence critique, le manque de conviction et de

passion, sont deux obstacles à l’action. La suggestion peut les surmonter, c’est

pourquoi la propagande qui s’adresse aux masses doit user d’un langage

d’allégories, actif et imagé, de formules simples et impératives. »5

5

MOSCOVICI Serge, L’Âge des foules, Fayard, 1981.

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En somme la propagande fonctionne comme une véritable matrice, dont la plus

grande force est de résister au réel.

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