La créativité dans Les Chants de Maldoror du comte de Lautréamont

*
Hector Garbarino
Dans plusieurs de nos travaux (1), (2), nous avons affirmé que la créativité de l'homme dépend fondamentalement de son aptitude à transcender les limitations de la réalité humaine, telle que la reflètent les sens. Le Lautréamont adolescent et le Lautréamont poète sont un bon exemple de la situation que nous considérons indispensable pour que l'homme puisse exercer son talent de créateur, dépasser les étroites limites dans lesquelles l'enferme la réalité sensorielle. Mais notre auteur va beaucoup plus loin encore puisqu'il souhaiterait transcender la condition humaine ellemême. Au début du Chant I, il écrit : « Un jour, avec des yeux vitreux, ma mère me dit : "Lorsque tu seras dans ton lit, que tu entendras les aboiements des chiens dans la campagne, cache-toi dans ta couverture, ne tourne pas en dérision ce qu'ils font : ils ont une soif insatiable de l'infini, comme toi, comme moi, comme le reste des humains, à la figure pâle et longue..." Moi, comme les chiens, j'éprouve le besoin de l'infini... Je ne puis, je ne puis contenter ce besoin ! Je suis le fils de l'homme et de la femme, d'après ce qu'on m'a dit. Ça m'étonne... je croyais être davantage ! Au reste, que m'importe d'où je viens ?... » (C.1,8) L'adolescent et le créateur, réunis dans la figure d'Isidore Ducasse, franchissent ici les étroites frontières de la réalité quotidienne j « le besoin de l'infini » exprime cette ouverture à l'instance de l'Être ; l'auteur de cette rupture est l'autre Ducasse, « l'autre » (en français dans le texte) : Lautréamont. Il évoque plusieurs fois, dans son œuvre, son rejet de la terre et des hommes qui l'habitent : « Je viens de prouver que rien n'est risible dans cette planète. Planète cocasse, mais superbe... Sachez que la poésie se trouve partout où n'est pas le sourire, stupidement railleur de l'homme, à la figure de canard (C.VI.2). » II faut, par conséquent, dépasser les frontières de l'humain : « Que l'on sache bien que l'homme, par sa nature multiple et complexe, n'ignore pas les moyens d'en élargir encore les frontières ; il vit dans l'eau, comme l'hippocampe, à travers les couches supérieures de l'air, comme l'orfraie, et sous la terre, comme la taupe, le cloporte et la sublimité du vermisseau (C.IY6). » Lautréamont s'interroge, non sans raison : « D'où peut venir cette répugnance profonde pour tout ce qui tient à l'homme ? » car, par ailleurs, quand il écoute de la musique, il se sent transporté dans un autre monde : « Si les accords s'envolent des fibres d'un instrument, j'écoute avec volupté ces notes perlées qui s'échappent en cadence à travers les ondes élastiques de l'atmosphère. La perception ne transmet à mon ouïe que l'impression d'une douceur à fondre les nerfs et la pensée (C.11,8). » II a été, semble-t-il, un enfant à tendance autiste : « On raconte que je naquis entre les bras de la surdité ! Aux premières époques de mon enfance, je n'entendais pas ce qu'on me disait. Quand, avec les plus grandes difficultés, on parvint à m'entendre parler, c'était seulement, après avoir lu sur une feuille ce que quelqu'un écrivait, que je pouvais communiquer, à mon tour, le fil de mes raisonnements ». Ce penchant à l'autisme infantile révèle que le narcissisme de l'Etre l'emporte nettement sur le narcissisme du moi, narcissisme de l'Être qui l'amènerait, dès l'adolescence, à sentir qu'il ne fait qu'un avec tout ce qui existe dans l'Univers. Ainsi au début du Chant IV se demande-t-il si « c'est un homme ou une pierre ou un arbre qui va commencer le quatrième chant ». Pourtant survint
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très vite ce que Lautréamont appelle son « temps funeste » où s'intervertirent les investissements narcissiques et où le narcissisme thanatique du moi l'emporte largement sur le narcissisme de l'Être : « II commençait à me sembler que l'Univers, avec sa voûte étoilée de globes impassibles et agaçants, n'était peut-être pas ce que j'avais rêvé de plus grandiose. Un jour, donc, fatigué de talonner du pied le sentier abrupt du voyage terrestre, et de m'en aller, en chancelant comme un homme ivre, à travers les catacombes obscures de la vie, je soulevai avec lenteur mes yeux spleenétiques, cernés d'un grand cercle bleuâtre, vers la concavité du firmament, et j'osai pénétrer, moi, si jeune, les mystères du ciel ! Ne trouvant pas ce que je cherchais, je soulevai la paupière effarée plus haut, plus haut encore, jusqu'à ce que j'aperçusse un trône, formé d'excréments humains et d'or, sur lequel trônait, avec un orgueil idiot, le corps recouvert d'un linceul fait avec des draps non lavés d'hôpital, celui qui s'intitule lui-même le « Créateur ». Il tenait à la main le tronc pourri d'un homme mort, et le portait, alternativement, des yeux à la narine, de la narine à la bouche ; une fois à la bouche, on devine ce qu'il en faisait (C.II,8). » Sa sensibilité d'adolescent, finement aiguisée, lui permettait de percevoir, avec une remarquable acuité, la cruauté des hommes, et les cruautés dont il accuse le Créateur ; mais, en même temps, son narcissisme, mû par la pulsion de la mort, le poussait à se délecter de la description de monstrueux fantasmes sadiques, en exagérant la cruauté du monde l. C'est pourquoi sa vie est souffrance, et le héros des chants se nomme Maldoror, douleur que cause à l'homme le mal que lui a envoyé le Créateur. Néanmoins, tentant de vaincre la conscience et ses tourments, Maldoror se débat contre le Créateur : (C.11,15) « C'est ainsi que le Créateur, conservant un sang-froid admirable, jusque dans les souffrances les plus atroces, sait retirer, de son propre sein, des germes nuisibles aux habitants de la Terre. Quel ne fut pas son étonnement, quand il vit Maldoror, changé en poulpe, avancer contre son corps ses huit pattes monstrueuses, dont chacune, lanière solide, aurait pu embrasser facilement la circonférence d'une planète.
1. Lautréamont, dans plus d'un passage, exprime explicitement son intention d'exagérer considérablement les atrocités dont les hommes sont capables. Ainsi, dans le chant VI, 1 : « Prétendriez-vous donc que, parce que j'aurais insulté, comme en me jouant, l'homme, le créateur, et moi-même, dans mes inexplicables hyperboles, ma mission fût complète ? » ; dans le chant IV, 7, il fait allusion à « certaines personnes froides qui ne me pardonneraient jamais les élucubrations flagrantes de mon exagération. » Cependant, malgré ces réserves, la profusion de scènes d'un sadisme rare et le plaisir ou la délectation avec lesquels il entre dans des détails terrifiants, renvoient constamment, psychanalytiquement parlant, à l'action de la pulsion de mort. Certes, Lautréamont s'est proposé de « crétiniser » le lecteur : mais il est certain, selon ses propres dires, qu'il est même allé plus loin dans certains cas. De fait, certains de ceux qui se sont intéressés à son œuvre - sans tenir compte de son avertissement initial sur « les pages sombres et débordantes de venin », et « les émanations mortifères de ce livre qu'imprégneront son âme, comme l'eau imprègne le sucre » -, sont devenus fous ou se sont suicidés (4).

Pris au dépourvu, il se débattit, quelques instants, contre cette étreinte visqueuse, qui se resserrait de plus en plus... » et, un peu plus loin, il poursuit : « Qu'il n'envoie plus sur terre la conscience et ses tortures. J'ai enseigné aux hommes les armes avec lesquelles on peut la combattre avec avantage. » Pour nous, la principale arme de Lautréamont pour combattre « les tortures de sa conscience » fut de faire des chants avec le mal de sa douleur, et de transformer en poésie le poison qu'il cherchait à instiller à ses lecteurs. C'est là une des riches veines de sa créativité : pure culture de la pulsion de mort, faire des tortures de son surmoi de la poésie. C'est pourquoi Gomez de la Serna, cité par Pichon-Rivière (4), a pu dire que Lautréamont, grâce à son œuvre, « s'est soustrait à la folie, l'a dépassée », et Pichon-Rivière ne dit pas autre chose quand il affirme que « si Lautréamont n'avait pas écrit Les Chante de Maldoror, il ne fait aucun doute qu'il serait devenu fou ». Si le narcissisme de l'Être de Maldoror ne peut pas se déployer dans le ciel, il le fait, en revanche, amplement dans l'eau et dans l'air 2. Pourtant, l'océan, avec ses orages, lui rappelle aussi finalement « l'enfer » des hommes. Notons, dans la strophe dédiée à la mer où commence l'invocation à son ami, une expression
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qui permet de voir clairement le narcissisme du jumeau (Kohut) : « Ah, Dazet ! toi dont l'âme est inséparable de la mienne ; toi le plus beau des fils de la femme, quoique adolescent encore ; toi dont le nom ressemble au plus grand ami de la jeunesse de Byron ; toi en qui siègent noblement, comme dans leur résidence naturelle, par un commun accord, d'un lien indestructible, la douce vertu communicative et les grâces divines, pourquoi n'es-tu pas avec moi, ton ventre de mercure contre ma poitrine d'aluminium, assis tous les deux sur quelque rocher du rivage, pour contempler ce spectacle que j'adore ? (C.1,9) » Mais il demande aussi à l'océan d'être son frère : « Ta grandeur morale, image de l'infini, est immense comme la réflexion du philosophe, comme l'amour de la femme, comme la beauté divine de l'oiseau, comme les méditations du poète. Tu es plus beau que la nuit. Réponds-moi, océan, veux-tu être mon frère ?... » Dans la strophe suivante, la dixième du Chant I, il invoque l'air.
2. Michel Boulet, dans une étude sémiotique des Chants de Maldoror montre que l'eau et l'air sont euphoriques, différemment de la terre et du feu qui sont dysphoriques.

Cette fois, son narcissisme de l'Être ne rencontre pas, nous semble-t-il, d'obstacles et il proclame ouvertement son triomphe sur la méchanceté du narcissisme du moi : « Oui, je vous surpasse tous par ma cruauté innée, cruauté qu'il n'a pas dépendu de moi d'effacer. Est-ce pour ce motif que vous vous montrez devant moi dans cette prosternation ? ou bien, est-ce parce que vous me voyez parcourir, phénomène nouveau, comme une comète effrayante, l'espace ensanglanté ? (Il me tombe une pluie de sang de mon vaste corps, pareille à un nuage noirâtre que pousse l'ouragan devant être.)... » Quelques lignes, plus loin : « Plus de haine réciproque ; les deux haines sont tournées contre l'ennemi commun : moi ; on se rapproche par un assentiment universel. Vents, qui me soutenez, élevez-moi plus haut ; je crains la perfidie... » Lautréamont, atterré par la cruauté humaine, propre au narcissisme thanatique du moi, cherche à se libérer en déployant le narcissisme originaire de l'instance de l'Être, et demande à la mer et aux ouragans de l'aider. Ce même narcissisme lui permet de se sentir proche de tout ce qui existe dans l'Univers : à l'océan il demande d'être son frère ; comme les chiens, il a soif de l'infini ; il s'unit d'amour au requin ; il est une comète qui traverse l'espace ; il est un corps-nuage qui pousse l'ouragan ; il unit sa poitrine d'aluminium au ventre de mercure de son ami ; quand il chante, il ne sait pas qui chante, lui, la pierre ou l'arbre. Les innombrables et superbes métaphores qui surgissent à profusion sous la plume de ce grand poète surréaliste permettent de sublimer la pulsion de mort et le narcissisme de l'Être. Certes, nous ne prétendons pas expliquer totalement le génie créatif de Lautréamont, mais nous pensons montrer de quelles sources il émerge.

BIBLIOGRAPHIE
1.LAUTRÉAMONT comte de : Cantos deMaJdor 2.GARBARINO HECTOR : « El Ser en la creativi

Psicoânalisis, Eppal, 1990. 3.GARBARINO HECTOR : La Creatividad, publi Relaciones, n°85, juin 1991. 4.PICHON-RIVIÈRE E. : Lautréamont, vie erpori Paris, 1966

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